"Pour rouler en voiture verte, il faut rouvrir nos mines"

  • Guillaume Pitron
  • Juriste, réalisateur
  • Auteur
©Antonin Weber / Hans Lucas

Les métaux rares sont au cœur de la transition énergétique et numérique (smartphone, voitures électriques, objets connectés, éoliennes,…). Guillaume Pitron, juriste, réalisateur et journaliste d’investigation, a consacré six années d’enquête, sur plusieurs continents, aux enjeux de cette industrie potentiellement plus dramatique que notre dépendance au pétrole. Il en a fait un livre* et bientôt un documentaire (avec Arte). Il invite à une prise de conscience des désastres écologiques et géopolitiques de ce nouvel or noir. Et plaide aussi pour une Europe qui atteindrait un jour sa pleine souveraineté minérale et qui paierait enfin le vrai prix de sa consommation.

Les métaux rares, destinés à nous émanciper des énergies fossiles, sont au cœur de la transition énergétique et numérique; de quoi parle-t-on?

Il y a, dans la nature, des métaux abondants (le fer, le zinc,…) et d’autres, les sous-métaux, qui leur sont associés de manière infime. Ce sont les métaux rares; leur concentration peut être jusqu’à 2.000 ou 3.000 fois moindre que le fer, par exemple.

"La guerre des métaux rares", Ed. Les Liens qui Libèrent, 2018. ©doc

Pour extraire un gramme de néodyme, il faut déployer le même effort que pour obtenir 1 kg de fer. Le ratio est donc très exactement de 1 à 1.250. Ces métaux ont en commun d’être extrêmement rares dans l’écorce terrestre, ce sont donc de petits marchés (10 à 20.000 fois moins que le cuivre); ils sont beaucoup plus chers (parfois jusqu’à 1.000 fois le prix du fer), et ils ont des propriétés catalytiques, optiques et magnétiques fabuleuses.

Un petit gramme de cette matière a des effets démultipliés, ce qui rend les technologies beaucoup plus efficaces pour des appareils d’une taille de plus en plus petite.

En quoi sont-ils sales et polluants? Vous parlez de "violence écologique"…

Prenons le lutécium qu’on utilise pour les IRM: pour en obtenir 1 kg, il faut extraire et purifier 1.250 tonnes de roches. Soit un ratio de 1 à 1.250.000! Le processus par lequel on sépare les métaux rares de la roche est très toxique. Les acides utilisés sont rejetés dans la nature avant d’être traités. Avec des impacts sanitaires colossaux. À côté, on peut se demander si le raffinage du pétrole n’est pas un procédé moins polluant! Dans les mines des provinces de Mongolie intérieure, on voit aux abords des usines des lacs de rejets toxiques à ciel ouvert, à perte de vue; on parle là-bas de "villages du cancer". Le contrôle environnemental et sanitaire est d’autant plus difficile que le marché noir des métaux rares représente 40% du marché. La Chine a d’ailleurs commencé à délocaliser sa production en Afrique.

Le produit fini, voiture électrique ou data center, est, lui aussi, très polluant?

Le numérique est intrinsèque à la transition énergétique. On croit que le numérique permettrait de dématérialiser les services, le transport, avec un impact positif sur les activités de l’homme et donc sur les écosystèmes. Or, derrière le numérique, il y a la matière première. Voilà le paradoxe: il faut beaucoup de matière pour créer l’immatériel! Rien de plus trompeur que le "cloud" qu’on s’imagine éthéré.

La toile internet mondiale – le Léviathan numérique – est très consommatrice. Si le cloud était un pays ce serait le cinquième plus gros consommateur d’énergie. L’ensemble des NTIC consomment 4% de l’électricité mondiale et rejettent deux fois plus de gaz à effet de serre que le secteur aérien civil mondial.

Et la croissance est exponentielle: songez que les Chinois, les Africains… veulent consommer comme les Européens. Quant à la voiture électrique, sur son cycle de vie totale – de la mine à la déchetterie – elle ne pollue que 25% en moins qu’une voiture thermique en se rechargeant à l’énergie issue de centrales thermiques. C’est mieux; mais qu’on ne parle pas de voiture propre.

Le développement du tout numérique conduit donc à une impasse?

Ces technologies ont en fait l’effet exactement inverse à celui recherché: on croit aller vers une plus grande sobriété de consommation mais en réalité, on consomme – et donc on pollue – davantage. C’est "l’effet rebond": comme c’est impalpable, on multiplie les mails, on développe le streaming. Il y a de quoi être inquiet quant au futur de ce monde dit plus "vert". En un mot: la transition énergétique et numérique n’est pas écologique.

"Les technologies ont l’effet inverse à celui recherché: on croit aller vers une plus grande sobriété de consommation mais en réalité, on consomme - et donc on pollue - davantage."

Voit-on venir des pénuries?

Certaines pénuries sont annoncées à un horizon de 10 ans… soit bien avant le pétrole! Mais on trouvera toujours de nouveaux gisements, au fond des océans ou sur les astéroïdes. Le problème, c’est le coût, qui sera de plus en plus élevé; ainsi que les coûts écologiques et sanitaires. De même que nous voulons un après-pétrole, il y aura un après métaux rares. Je pense que la transition énergétique est transitoire.

D’un point de vue géopolitique, la Chine domine amplement le marché de ces métaux; avec quels objectifs et quelles conséquences pour les Européens et les Américains?

L’objectif de Pékin est de devenir le principal producteur d’un nombre considérable de ces métaux et de rendre les pays clients – nous – totalement dépendants. Ensuite, cette production monopolistique leur permet de sécuriser prioritairement leur propre transition énergétique: ils assureront leurs besoins aux dépens des nôtres, si nécessaire.

Mais l’essentiel de leur stratégie est de maîtriser l’intégralité du processus, de l’extraction jusqu’au produit fini: ils attirent chez eux les Occidentaux, où les industries et les technologies se développent. Comme la Chine veut commercialiser le produit fini, il ne faut donc pas s’étonner que l’essentiel du marché des batteries électriques se trouve en Asie. C’est un énorme problème pour les constructeurs automobiles occidentaux qui sont essentiellement des assembleurs: dans ce modèle, c’est la Chine qui possède la valeur ajoutée. On est en plein transfert de technologies et de richesses vers l’Asie.

Face à cette domination, les Etats-Unis ont-ils la volonté de redevenir une puissance minière?

C’est annoncé par Trump, qui a mieux compris cette question qu’Obama ou d’autres avant lui. Trump est sensible aux "points individuels de défaillance". Dans l’armement notamment, il constate que les Etats-Unis n’ont pas de terres rares, qui relèvent de la sécurité nationale. Trump veut donc relancer la production de minerais critiques pour ne pas dépendre de la production chinoise. Mais il faudra une quinzaine d’années avant que les Etats-Unis retrouvent une souveraineté minérale.

Et qu’en est-il de l’Europe?

Le sol européen est riche de ces métaux. Des projets miniers sont en train de se relancer sur le continent. Je plaide pour la réouverture des mines françaises. Actuellement, concernant ces métaux, l’Europe dépend à 90% des importations. Or, il faudrait une souveraineté minérale européenne, bien sûr. Elle est possible mais on en est encore très loin.

Je rencontre pas mal d’hommes politiques qui comprennent l’importance géopolitique du sujet.

Mais ils ne saisissent pas l’urgence écologique à court terme car ils n’ont qu’une faible conscience des externalités négatives de cette industrie. Personne, même chez les écolos, ne réalise que, pour les 30 prochaines années, il faut extraire plus de minerais qu’on en a extraits depuis 70.000 ans.

Guillaume Pitron - Métaux rares: la face cachée de la transition énergétique

Rouvrir des mines en Europe suppose de modifier radicalement le modèle économique sous-jacent à la transition énergétique et numérique?

Cette délocalisation des externalités négatives n’est pas tenable. Pour l’instant, notre rêve de respirer de l’air pur en Europe implique, dans les faits, une délocalisation de la pollution minière en Asie ou en Afrique. Relocaliser les mines chez nous serait la conséquence logique de notre volonté d’un monde plus vert, et tout esprit écologiste devrait en être conscient.

Comme nous n’avons plus affaire qu’à des produits déjà transformés, nous avons perdu le sens et le prix de la matière première. Nous devons accepter que pour rouler en voiture "verte", il faut rouvrir nos mines. Elles ne seront pas "propres" (ça n’existe pas), mais on peut faire des mines responsables. C’est moins sale que de le faire n’importe comment ailleurs.

Mais cette relocalisation augmentera le prix de nos voitures et smartphones…

La recherche du moindre coût nous conduit à une sous-traitance injuste, socialement et écologiquement, des matières premières. Personne, ni le constructeur, ni le consommateur, ne veut payer le vrai prix des choses, et donc de notre mode de consommation. Mais si l’on veut échapper à notre dépendance à l’égard de la Chine et réaliser une transition plus propre, et donc rouvrir des mines responsables dans nos pays, la matière deviendra plus chère mais aussi plus équitable; car on la payera enfin à son juste prix, lequel inclut les coûts environnementaux et sanitaires sur les populations, et des salaires dans des conditions dignes.

Pour le capitalisme, c’est donc une vraie crise existentielle qui se prépare: comment maintenir son business model tout en intégrant le vrai coût de la matière – qui inclut les externalités négatives? Je ne suis pas du tout anticapitaliste. Mais pour l’heure, le capitalisme vert, c’est un oxymore total, un carré rond. Il est confronté à une crise majeure: comment persévérer compte tenu des problèmes qu’il génère? Et en même temps, jusqu’ici, la transition énergétique a renforcé le capitalisme parce qu’il s’est servi de l’imaginaire écologique pour son développement (voyez les pubs pour la voiture électrique).

Le capitalisme a réussi à récupérer à son profit les forces qui remettaient en cause son existence même. Mais ça reste un capitalisme du low-cost et du just-in-time qui donc, en réalité, n’a rien d’écologique du tout. La logique du bas coût est aux antipodes de la transition énergétique durable et réelle, elle rend impossible ce capitalisme vert. À l’heure écologique, cette logique rend visible la contradiction interne du capitalisme.

* "La guerre des métaux rares", Ed. Les Liens qui Libèrent, 2018.

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