chronique

Pourquoi tant de haine sur les réseaux sociaux?

Co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

La semaine a été marquée par les révélations concernant le harcèlement en ligne de Caroline Désir et Harald Mollers. Comment juguler la haine qui se déverse sur les réseaux sociaux? La chronique de Laurent Hublet, co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral.

«Retourne faire ta vaisselle». «Elle, ça doit sucer». Voici deux des commentaires adressés il y a quelques jours, sur un média social bien connu, à Sophie Rohonyi, députée fédérale. La ministre de l’Enseignement Caroline Désir se fait harceler sur Twitter par le compte anonyme «Lefranc Matombé», qui la prend violemment à partie sur tout et sur rien, à tout moment. Loubna Azgoud, responsable de Women In Business à la région bruxelloise, subit régulièrement des attaques verbales de comptes anonymes réagissant à des propos anodins en ligne. Les coordonnées privées de la députée bruxelloise Margaux De Ré (Ecolo) ont été largement diffusées, accompagnées d’insinuations à s’en prendre physiquement à elle.

Ces exemples sont loin d’être des cas isolés. Ils doivent nous faire réfléchir. La liberté de parole est-elle sans limites? La question est aussi vieille que la démocratie. Mais les médias sociaux changent la donne: ils offrent une caisse de résonnance publique à des propos haineux, qui jusqu’alors restaient essentiellement dans la sphère privée. La haine est aujourd’hui crachée en pleine figure de celle ou celui qui est haï, à toute heure du jour et de la nuit. Faut-il dès lors restreindre la liberté d’expression?

Restreindre ou non la liberté d’expression?

Pour certains, la réponse ne peut être qu’un NON affirmatif. A l’exemple d’Alan Dershowitz, célèbre professeur à Harvard, ils estiment que la liberté de parole doit être absolue. Ils lui accordent d’ailleurs une « preferred position », soutenant que cette liberté fondamentale doit bénéficier d’une plus grande protection que les autres. Pourquoi la liberté d’expression doit-elle être absolue pour Dershowitz? Parce que, si l’on commence à mettre des exceptions à la liberté de parole, on en arrive inexorablement à censurer la presse, à interdire le blasphème, à empêcher toute forme de « politiquement incorrect ».

Toutefois, d’autres penseurs nuancent cette réponse, même parmi les philosophes libertariens, pourtant connus pour défendre un niveau maximal de liberté. Le philosophe français Ruwen Ogien, a ainsi développé l’idée d’une éthique minimale, reposant sur un principe fondamental : « ne pas nuire ». Or la haine nuit, à l’individu et au collectif. Les campagnes de haine en ligne nuisent à ceux qui en sont victimes et qui peuvent subir des dommages psychologiques très profonds.

Mais la haine nuit aussi à la collectivité, parce que les victimes se voient souvent contraintes de quitter l’espace public de discussion. C’est d’ailleurs ce que vient de faire le ministre germanophone de l'Enseignement Harald Mollers, qui a démissionné cette semaine invoquant la fatigue face aux menaces et insultes. La haine constitue une menace grave en démocratie. Elle peut donc être une exception valable à la liberté d’expression.

©Cartoonbase

Mais alors, que faire pour lutter efficacement contre la prolifération des propos haineux en ligne ?

Première voie possible : la loi. L’Allemagne a été une pionnière en Europe, avec la loi « NetzDG », adoptée en 2017. Cette loi oblige les réseaux sociaux à retirer dans les 24 h suivant le signalement un contenu manifestement haineux. La France a emboité le pas il y a quelques semaines, avec l’adoption d’une « loi contre les contenus haineux sur Internet ». Ces lois sont toutefois très discutables : elles font des plateformes internet (Facebook, Twitter, YouTube) les tribunaux de première instance de la liberté d’expression. Sur base de quelle légitimité ces firmes pourraient-elles décider de ce qui peut être dit et ce qui ne peut l’être ?

"Les médias sociaux changent la donne : ils offrent une caisse de résonnance publique à des propos haineux qui sont aujourd’hui crachés en plein figure de celle ou celui qui est haï, à toute heure du jour et de la nuit."
Laurent Hublet
Co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

Deuxième voie possible : le boycott des plateformes. C’est la voie choisie par le mouvement #StopHateForProfit, qui connait un grand retentissement aux Etats-Unis. A la suite du décès de Georges Floyd et des torrents de commentaires racistes sur les media sociaux, des multinationales comme Starbucks, Coca-Cola ou Ben & Jerry’s ont décidé de suspendre temporairement leur budget publicitaire sur Facebook. Ici aussi, les plateformes sont visées, mais à leur portefeuille. Est-ce efficace à long terme ? Et comme pour les lois allemande et française, n’est-ce pas donner une responsabilité exorbitante aux plateformes ?

Troisième voie : faire appliquer les lois existantes sur la diffamation. Cela implique de connaître l’identité des bourreaux, qui souvent se cachent courageusement derrière des pseudonymes. Cet obstacle pourrait être levé, si l’on décrétait la fin de l’anonymat pour l’accès à certains services numériques tels que les réseaux sociaux. Mais l’anonymat en ligne n’est-il pas aussi source de libertés, particulièrement dans les pays non-démocratiques ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?

La voie du contre-discours

S’ouvre alors une quatrième voie : le contre discours. Il s’agit de dénoncer les propos haineux dès que l’on en est témoin. De dire que la haine en ligne est minable, lâche, nulle, intolérable, nuisible. Cette stratégie me semble préférable aux autres, pour deux raisons. D’une part, elle ne restreint pas la liberté de parole et n’offre donc pas l’occasion aux bourreaux de se poser en victimes. D’autre part, elle met chaque utilisateur en position d’être un acteur, plutôt que de mettre uniquement la responsabilité sur les plateformes ou leurs clientes multinationales.

Mais pour être efficace, le contre discours implique un double investissement. D’une part, il faut investir dans des campagnes de communication, à grand échelle. D’autre part, il faut investir dans l’éducation, dès le plus jeune âge. Il faut agir dans les écoles primaires et secondaires et sensibiliser les jeunes aux dangers du cyberharcèlement et du sexisme en ligne.

L’enjeu, c’est de répéter inlassablement, à longueur de posts ou de tweets : la haine nuit. Elle détruit les individus et délie le corps social. Elle est inacceptable.

Laurent Hublet
Co-fondateur et CEO du campus numérique BeCentral

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