"Poutine est un peu comme un idiot dont on a besoin pour se rassurer"

Nina Bachkatov. ©Aurélie Geurts

Dans son dernier ouvrage consacré à Poutine, Nina Bachkatov revient sur les rélations Est-Ouest. La politologue explique notamment qu'à l’époque de Yeltsine, les dirigeants russes ont eu tort d’avoir eu l’impression d’imaginer que les Occidentaux voulaient les aider.

A l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage consacré à Poutine, Nina Bachkatov se livre aux questions de politique intérieure et extérieure dans la Russie du Président qui vient d’être à nouveau réélu. Avec "Poutine, l’homme que l’Occident aime haïr", la journaliste et politologue évoque l’ascension du Président russe, et analyse comment "sa" Russie est devenue, au fil du temps, une source d’union pour les Occidentaux en même temps qu’un repoussoir commode. Poutine serait-il notre "Valdimiroir"?

©Aurélie Geurts

Poutine est-il un grand admirateur de De Gaulle auquel on pourrait le comparer?Tous deux sont d’anciens militaires. Ils possèdent une vision patriotique au bon sens du terme de leur action, différente de celle d’un politicien. Et avec cette dimension messianique qui peut être dangereuse en politique, car ils sont moins sensibles à la critique et moins souples au fait de réajuster leur façon d’agir.

Avec une dimension autoritaire?
Tout à fait… militaire même, hiérarchique, une vision verticale du système de pouvoir, doté d’un chef et une même vision colbertiste de l’économie.

L’Occident voit dans Poutine une personnalisation du pouvoir et de la Russie. Finalement, le problème, dites-vous, ce n’est pas Poutine, mais la Russie…
Cela a toujours été le cas. Les Européens, les grandes puissances de l’époque, la France et l’Allemagne essentiellement, n’ont jamais su que faire de la Russie. L’attitude européenne étonne les Russes. Pas celle des Etats-Unis avec qui ils connaissent une rivalité sans ambiguïté au niveau de la puissance. Avec les Européens, l’image est beaucoup plus floue. Elle reflète le poids du passé: Poutine tombe à pic, parce qu’il est très monolithique, facile à caricaturer… Les Occidentaux se sont rendu compte qu’ils ne l’influenceraient pas. Il y a donc une frustration quant au personnage. Mais au-delà se pose la question de comment coexister avec la Russie sur le même continent. L’on ne peut pas reprocher aux Américains de servir leurs intérêts nationaux… qui ne sont pas les nôtres et divergent d’ailleurs de plus en plus. On accuse la Russie de vouloir nous diviser, mais nous le sommes déjà.

Ils se sont fait berner au moment de Yeltsine, et dorénavant considèrent que les Occidentaux ne respectent les pays que s’ils sont forts, que s’ils sont très armés.
Nina Bachkatov

Selon Andreï Gratchev, dernier porte-parole de Gorbatchev, la posture de Poutine découle de la promesse non tenue par l’Otan de ne pas installer de base dans les pays limitrophes de la Russie.
Oui, le discours russe est de dire: une fois, mais pas deux! Ils se sont fait berner au moment de Yeltsine, et dorénavant considèrent que les Occidentaux ne respectent les pays que s’ils sont forts, que s’ils sont très armés: il faut inspirer le respect pour se faire respecter. À l’époque, les dirigeants russes ont eu tort d’avoir eu l’impression d’imaginer que les Occidentaux voulaient les aider. En fait, ils voulaient s’aider eux-mêmes, travailler dans leurs propres intérêts. Et s’arranger pour que la Russie, sortie de l’Union soviétique, ne devienne pas une puissance trop importante.

Au départ, s’agissait-il de mettre la main sur les matières premières via les grands groupes occidentaux?
Oui, d’abord les ressources naturelles et ensuite les nouvelles technologies que les Russes ont développées, notamment au niveau de la télécommunication.

Au niveau de la cyberguerre, les Russes disposent-ils d’une puissance de feu semblable à celle des Gafa?
Les Russes ont toujours été les rois du hacking. Ils adorent: au sortir d’un régime dictatorial, la capacité de masquer, de faire des coups est quasiment innée. D’autre part, les étudiants du secondaire russe des sections mathématiques sont souvent brillants, dans une société où le côté libertarien, anarchiste a resurgi. Le pouvoir s’est rendu compte de l’utilisation politique qu’il pouvait avoir. Mais la Silicon Valley dépend dans des proportions importantes de personnes formées en Union soviétique. N’oubliez pas que Sergeï Brin, le cofondateur, est né à Moscou de parents mathématiciens qui ont émigré aux États-Unis en 89… Par ailleurs, toutes les sciences en Union soviétique possédaient une dimension créative, quasi artistique.

Il nous renvoie une image de nous que nous ne voudrions voir. C’est le sens de mon livre: le sentiment que Poutine est un peu comme les idiots utiles dont on a besoin afin de se rassurer quant à sa propre valeur.
Nina Bachkatov

L’opposition se bat sous la bannière de l’anticorruption, ce qui d’après vous n’est pas suffisant…
On ne base pas un programme électoral uniquement sur ce point, où que ce soit. Il y a actuellement un engouement international contre la corruption, la transparence qui est à mes yeux un héritage du puritanisme anglo-américain. C’est une question à géométrie variable: un milliardaire qui met des millions de dollars dans la campagne d’un candidat américain, ce n’est pas de la corruption, mais si en Bulgarie un riche homme d’affaires met son avion personnel au service d’un candidat, cela en est à coup sûr. J’ai un peu de mal… De plus, les Russes ont au moins conscience de vivre dans un système corrompu: ils savent à quoi s’en tenir, contrairement à ce qui se passe en Occident…

La Russie de Poutine nous renverrait dès lors une image en creux de ce qui se passe en Occident?
Certainement. Il nous renvoie une image de nous que nous ne voudrions voir. C’est le sens de mon livre: le sentiment que Poutine est un peu comme les idiots utiles dont on a besoin afin de se rassurer quant à sa propre valeur. Il sert à la fois de cache-misère et de faire-valoir, d’épouvantail et de point de ralliement. Car depuis l’élargissement, l’Union européenne et l’Otan ont fonctionné en dissimulant leurs différences et parfois en n’osant pas lancer le débat, en proclamant: "Il ne faut surtout pas laisser Poutine nous diviser." Nous constituons une union de façade et finalement discréditons nos propres institutions en évitant le débat. Un consensus mou règne perpétuellement. Et sans se poser des questions sur notre propre société; dire "C’est poutine qui finance les partis d’extrême droite et le populisme" est plus facile que de se demander pourquoi il existe un mouvement populiste chez nous. C’est du déni. Les Russes sont effarés de le voir émerger – eux qui possèdent une tradition de diplomatie feutrée –, recrutant dans le sérail, et ont toujours trouvé étrange cette façon de procéder des Américains qui consiste à nommer aux Affaires étrangères des personnes qui ont contribué à la campagne électorale et qui sont issues des milieux d’affaires. La combinaison d’un type qui dirige le pays par tweets les sidère. Pour les Russes, Trump est à la fois fasciné par Poutine tout en le traitant de danger dans ses diatribes.

Les Russes ont moinsconscience de vivre dans un système corrompu: ils savent à quoi s’en tenir, contrairement à ce qui se passe en Occident.
Nina Bachkatov

Les sanctions se sont montrées bénéfiques pour la Russie dites-vous…
L’aisance rend les Russes paresseux. De manière générale, dans les situations de crise, ils fonctionnent par enthousiasme. Quand cela va trop bien, ils se relâchent et cela tourne au foutoir. L’impulsion politique récente a aussi été reprise par les milieux économiques qui ont opté pour la souveraineté de même type. Au niveau industriel par exemple, dans les secteurs de pointe, il y a eu aussi un changement d’approche en tentant de se passer de la technologie occidentale, notamment au niveau des exploitations pétrolières: les Russes ont développé leurs propres technologies qui sont concurrentielles et parfois même meilleures, notamment dans le cas du forage en milieu arctique.

Dans le dossier syrien, les Russes, écrivez-vous, font montre d’une meilleure connaissance du terrain et profitent du fait qu’ils n’ont pas de passé de colonisateur, à la différence de la France et de la Grande-Bretagne.
Ils usent encore d’une diplomatie à l’ancienne, ils sont les tenants d’une tradition byzantine dont ils se réclament, d’ailleurs, pour expliquer qu’ils sont européens, mais avec des aspirations différentes. Raison pour laquelle la tweetdiplomacy de Trump les sidère. Leur diplomatie est traditionnelle, discrète, s’appuyant sur des rouages qui fonctionnent bien, et multilingue de surcroît: l’ambassadeur russe à Beyrouth parle arabe, au contraire de celui de l’ancienne puissance coloniale, la France.

Nina Bachkatov – "Poutine, l’homme que l’Occident aime haïr", éd. Jourdan, 19,90 euros.

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