interview

"Produire et consommer moins? Autant demander de s'arracher le foie"

©ISOPIX

Dominique Bourg est Professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne et proche de Nicolas Hulot, qui a annoncé mardi sa démission.

Le philosophe Dominique Bourg préside aussi le conseil scientifique de la Fondation pour la nature et l’homme, créée par l’ex-ministre français de la Transition écologique. Il dénonce l’incurie des politiques en matière environnementale qui met, dit-il, gravement en péril l’intérêt général.

Nicolas Hulot a donc quitté le gouvernement; une démission qui résonne fort, y compris à l’extérieur des frontières françaises, et qui renvoie inévitablement à l’incapacité de parer aux défis environnementaux. Même lui n’est pas parvenu à faire bouger les lignes…

Il faudrait pour ce faire que nous ayons des élus qui sortent du rôle qu’ils se sont assignés durant les dernières décennies. Auparavant, ils veillaient sur le bien public, le défendaient et n’hésitaient pas à interdire et recadrer quand des activités remettaient en cause la sécurité de tous. Aujourd’hui, les autorités publiques sont peu enclines à agir. Elles fonctionnent suivant un autre référentiel; un référentiel purement économique; un référentiel de croissance économique qui ne porte d’ailleurs plus ses fruits et qui devient mortel pour l’habitabilité de notre planète.

Nous sommes comme les Romains de la fin du IVe siècle qui pensaient que leur Empire était toujours très solide.

Nicola Hulot a donc eu raison de claquer la porte?

Oui et il n’y a pas à être déçu. Je suis content qu’il a démissionné. L’illusion a fait long feu. On se retrouve face à des gouvernements qui font tout pour que les questions environnementales soient traitées à minima. C’est vrai en France mais ailleurs également. Son départ sonne comme un coup de semonce. Il montre que les pouvoirs publics ne sont pas du tout prêts à agir sur ces sujets. Car agir sur ces sujets reviendrait à sortir de la logique dans laquelle ils se sont enfermés ces dernières décennies.

On a la sensation que l’action politique ne parvient jamais à respecter les objectifs qu’elle se fixe en matière d’écologie, qu’elle n’est pas à la hauteur des enjeux?

C’est un fait. La démission de Hulot intervient après une année 2017 qui a vu les températures s’envoler, alors même que le phénomène El Nino ne s’est pas manifesté. C’est tout à fait spectaculaire. On est aujourd’hui au bas de cette courbe où les changements commencent à s’accélérer.

Car le changement climatique n’est pas un phénomène linéaire, il ira en s’intensifiant. Nous sommes désormais rentrés dans cette période d’intensification. Les aléas climatiques destructeurs vont désormais défrayer de manière continue l’actualité. C’est déjà le cas depuis deux ans.

Ce qu’il faudrait faire aujourd’hui, c’est réduire les flux, c’est-à-dire produire et consommer moins. Autant demander aux politiques de s’arracher le foie. La contradiction va devenir de plus en plus saisissante entre une planète qui va de plus en plus mal et des gouvernements qui refusent de plus en plus obstinément d’agir.

La politique des petits pas en France, comme ailleurs, a-t-elle porté ses fruits?

Face à un phénomène aussi massif et qui s’aggrave, avancer à petits pas est juste totalement ridicule.

En matière d’écologie politique, c’est un peu le champ de bataille, non?

L’écologie politique au sens partisan du terme ne se porte effectivement pas très bien. Nulle part les écologistes ne sont des forces dominantes.

Pourquoi?

Se soucier d’écologie consiste à prendre le contre-pied d’un vieux credo qu’on a construit au fil du temps: credo de la toute-puissance des sciences et des techniques; credo selon lequel les sciences et les techniques allaient bâtir le bonheur sur Terre. Pendant les 30 glorieuses, les gens ont effectivement connu une amélioration de leur bien-être mais à partir des années 70, cela n’a plus fonctionné.

La croissance ne débouche plus sur une augmentation du bien-être, sur la réduction des inégalités, sur la création d’emplois. Ces trois phénomènes se sont en quelque sorte enrayés et les fruits de la croissance se sont même inversés aujourd’hui. Pour autant, on vit encore dans ce trend et avec ces idées-là.

Mais doucement on se rend compte aussi que le monde qu’on a construit, que tout ce qui nous entoure, se révèle extrêmement fragile. Sortir de ces schémas n’est évidemment pas facile. Nous sommes comme les Romains de la fin du IVe siècle, qui pensaient que leur Empire était toujours très solide.

L’économie libérale est-elle à la source du problème, notamment avec cette idée de croissance éternelle?

Bien sûr. Le cœur du système débouche nécessairement sur une augmentation des flux de matières. Un rapport de l’ONU de 2016 nous le rappelle: les flux de matières dans le monde croissent plus vite que le PIB mondial. Et ce n’est guère mieux pour les flux d’énergie, qui continuent d’augmenter. Et au bout du compte, les émissions de gaz à effet de serre continuent aussi d’augmenter.

Bref, on ne parviendra pas à modifier le modèle économique actuel…?

Il faudrait des dirigeants qui soient répartis dans différents pays, avec un courage et une ténacité extraordinaires. On en est loin. Il y a pourtant une partie du chemin que l’on pourrait faire sans que la contradiction soit patente avec ce système. Avec un financement massif pour les renouvelables, avec l’économie circulaire… Il y a toute une série d’actions qui déboucheraient dans un premier temps sur des créations d’emplois et de la croissance. Je dis dans un premier temps parce que cette contradiction exploserait de toute façon plus tard. Malheureusement, même quand ces actions qui ne remettent pas en cause le système sont possibles, on ne les entreprend pas.

Comment analysez-vous l’opinion publique à l’égard de l’environnement? On a l’impression que la majorité des gens s’y déclare sensible mais que globalement l’inaction continue de prévaloir. C’est dans la nature de l’être humain de ne pas se soucier des conséquences futures des actes qu’il pose aujourd’hui? D’être égoïste?

Je ne dirais pas égoïste. C’est un trait anthropologique qui nous caractérise et nous pousse à réagir de la sorte, à savoir qu’on a tendance à réagir seulement face à un danger immédiat qui nous assaille. Dès que l’enjeu paraît plus distant, on n’a plus du tout tendance à réagir. Or, on nous a toujours présenté le climat comme un problème de fin de siècle.

Pendant très longtemps, on a observé de temps à autre un cyclone mais cela ne touchait pas fondamentalement les gens et les esprits. Mais, quand désormais dans toute l’Europe, les gens commencent à suffoquer dans leur appartement avec des températures nocturnes au-delà des 30°, alors, les gens commencent à se poser des questions et réaliser l’imminence du danger. Car cette situation, ils vont être amenés à la subir de plus en plus fréquemment. On peut espérer que cette contradiction entre l’inaction, le déni et des difficultés qui vont aller croissant et se faire ressentir auprès de la population, ne sera plus tenable au bout d’un moment.

Des actions seront engagées par la force des choses…

Oui, je le crois. Mais elles arriveront tard. Il nous reste quelques années seulement pour avoir une chance de limiter l’augmentation de température à 2° d’ici la fin du siècle. C’est quasiment déjà trop tard car il faudrait dès maintenant réduire nos émissions de 4% par an… alors même qu’elles continuent de croître.

Est-ce qu’il y a des pays qui trouvent grâce à vos yeux en matière environnementale?

Il y a bien des petits pays comme le Bhoutan ou le Sri Lanka qui ont une politique de défense de la nature et du vivant. La Chine fait aussi des efforts, non sans arrière-pensées, mais il n’y a pas de pays modèle. Et d’une manière générale, les efforts restent largement en deçà de ce qu’il faudrait engager.

Et à l’inverse, le modèle à ne pas suivre, c’est la politique environnementale menée par l’administration Trump?

Alors lui, ce qu’il fait, c’est extraordinaire! Avec l’appui du parti républicain et d’au moins 30% de la population, il s’emploie à détruire systématiquement toutes les protections environnementales. Pour caricaturer, il n’essaie même plus d’envoyer mollement quelques seaux d’eau sur l’incendie, il préfère l’attiser en y déversant des seaux de pétrole.

Quel constat faites-vous en matière de biodiversité?

C’est le cœur du sujet. Le climat sert simplement à essayer de préserver les conditions d’épanouissement de la vie sur Terre, or cette dernière est très mal en point. Le vivant s’effondre. Des populations entières d’oiseaux, d’invertébrés, d’insectes volants s’effondrent littéralement, entraînant derrière elles une suraccélération du rythme d’érosion des espèces. Cela va évidemment rendre encore plus durs et plus rapides les effets du changement climatique, dans la mesure où ils vont atteindre des écosystèmes qui ne sont plus capables de se défendre. Biodiversité et climat, c’est le même problème. C’est le recto et le verso d’une même feuille de papier.

D’aucuns se sont déjà résignés à l’idée que notre planète est à terme condamnée et qu’il nous faut envisager de coloniser une autre planète…

On nage en plein délire. Pourquoi voulez-vous, après avoir rendu notre planète complètement minérale, aller en terraformer une autre? C’est absurde… Et puis quoi? On irait transformer une planète minérale comme Mars en planète vivante? La terraformation de la Terre s’est jouée en milliards d’années. Imaginons qu’on ait accès à ce processus, on sera tous morts d’ici là. Et puis sur Mars, pour mémoire, on ne sait pas y respirer, il n’y a rien à boire, rien à manger et nous ne sommes pas protégés des rayons cosmiques… Franchement qu’ils y aillent! Amenez Bezos et Elon Musk sur Mars et qu’ils y restent. Ces gens-là sont des milliardaires déjantés et cyniques. Je ne comprends pas qu’on relaie de telles âneries.

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