chronique

Quand la parole publique est discréditée

Politologue - UCLouvain

La chronique politique de Vincent Laborderie, politologue à l'UCLouvain.

Cet été, l’analyse de l’épidémie de Covid-19 en Belgique a été l’occasion d’une avalanche de chiffre, de controverses quant à leur pertinence et, surtout, d’interprétations divergentes. Faut-il prendre en compte le nombre de cas positifs? Le nombre de tests? Le taux de positivité subséquent? Ou bien le critère pertinent est-il le nombre d’entrées Covid en hôpital? À moins qu’il ne s’agisse du nombre de lits occupés ou de l’équilibre entre entrée et sorties d’hôpital?

Mais parmi tous les chiffres avancés, le plus important à propos de la lutte contre la Covid-19 en Belgique était probablement celui qui ne concernait nullement la maladie elle-même. À la mi-août une étude de l’université de Gand révélait en effet que seuls 35% des Belges suivaient volontairement les mesures prises anti-Covid. Un chiffre qui contrastait avec un soutien à 81% au début de la crise. Une telle évolution est compréhensible, tant l’été 2020 a vu l’apparition d’une série de nouvelles mesures dont la capacité à être suivies, voire la logique même, laisse à désirer.

La bulle de cinq, point de bascule

L’invention de la «bulle de cinq par mois» fut probablement le point de bascule. Beaucoup n’ont pas compris cette mesure ni sa nécessité ni en quoi elle consistait précisément. Ou plutôt, l’on n’avait peut-être pas envie de vraiment comprendre ce qu’elle impliquait, tant elle était restrictive et, in fine, irréaliste.

C’est précisément à ce moment-là que l’écart entre les mesures prescrites et la pratique de la majorité de la population a commencé à apparaître de manière flagrante. Car, soyons sérieux, qui a respecté cette bulle de cinq durant un mois d’été précisément propice aux retrouvailles et aux nouvelles rencontres?

La même tendance se poursuivait avec l’obligation de porter le masque en extérieur sur l’ensemble de la Région bruxelloise, quelles que soient les circonstances. Y compris donc dans une rue déserte, dans le bois de la Cambre ou en forêt de Soignes. Cela alors que, si la doctrine sur le port du masque a varié, il a toujours été répété que l’essentiel est de se tenir à distance.

Le résultat peut très concrètement s’observer dans les rues des quartiers résidentiels de Bruxelles. Tout un chacun porte bien un masque, mais parfois sur le menton, sur le cou, voire au poignet. L’essentiel semble être de pouvoir le remettre rapidement sur le nez dès que l’on aperçoit des représentants des forces de l’ordre. Il faut rajouter à cela le code couleur des destinations de vacances, susceptibles de changer du jour au lendemain, avec effet immédiat sur les obligations de tests et de quarantaine. Là aussi le suivi est au plus bas avec, en ce qui concerne Bruxelles, à peine un tiers des personnes revenant de zones rouges qui se soumettent à ces obligations.

Règles à géométrie variable

On renoue ici avec une tradition bien belge de défiance face à l’autorité publique et d’application des règles à géométrie variable. N’a-t-on pas la réputation d’être les champions du monde de la fraude fiscale? Mais il semble que nous ayons basculé dans autre chose. Dans une période étrange où le discours officiel et les normes émises sont comme en apesanteur, en tout cas largement en décalage avec la réalité des comportements. En quelque sorte, nous sommes passés de l’estompement de la norme à, dans une large mesure, son occultation. Cette situation est préoccupante et dangereuse à plus d’un titre.

Nous avons basculé dans une période étrange où le discours officiel et les normes émises sont comme en apesanteur, en tout cas largement en décalage avec la réalité des comportements.

D’abord concernant la lutte contre l’épidémie de Covid-19. Si les autorités ont perdu le soutien de la population, comment riposter efficacement à une véritable deuxième vague qui arriverait à l’automne? Les Belges vont-ils spontanément décider que, cette fois, il faut suivre les consignes? Il faut simplement espérer que les autorités n’ont pas dilapidé leur crédibilité à l’occasion d’un rebond estival sans grande gravité. À trop crier au loup…

Mais il y a un dommage plus fondamental, plus durable et proprement politique à la situation que nous vivons aujourd’hui. En effet, on arrive à une décrédibilisation de la parole officielle d’autant plus forte que le non-respect des prescrits se fait de manière quasiment ouverte. En d’autres termes, tout le monde fraude, et tout le monde sait que tout le monde fraude. Certes, on peut se féliciter de ne pas assister, comme chez nos voisins allemands, à des manifestations massives de complotistes anti-masques. Mais ce n’est pas parce que le sentiment de défiance ne se traduit pas de manière collective, qu’il n’existe pas.

Les populistes en embuscade

Le danger est d’abord spécifiquement politique. Ce décalage entre la parole publique et la réalité se greffe sur une large défiance de la population envers ses élus. Le discrédit lié à la mise en place de ces mesures anti-Covid est-il de nature à nous faire basculer dans «autre chose»? Il faut ici rappeler que ces mesures nous touchent tous, tant dans notre vie quotidienne qu’en termes d’impact économique et financier – globalement et personnellement. Difficile donc de faire, comme souvent, comme si elles n’existaient pas.

Rappelons également que, consensus national oblige, les seuls partis à ne pas devoir soutenir officiellement les mesures prises sont le PTB et le Vlaams Belang. Toutes les autres formations politiques peuvent être tenues pour comptables de la politique menée. On voit bien tout le bénéfice dont pourraient tirer les forces populistes de cette situation. Les mesures anti-Covid menacent donc peut-être bien notre démocratie, mais d’une manière bien plus indirecte que ce qui est parfois avancé.

Un dernier risque est sociétal et concerne non la relation entre les Belges et leurs dirigeants, mais des Belges entre eux. Avec ce suivi des mesures à géométrie variable, la société se divise aujourd’hui entre les personnes qui suivent les règles autant que possible, celles qui le font à la carte, et celles qui ont totalement décroché.

Comment se porte le «vivre ensemble» lorsque les uns jugent le comportement des autres comme dangereux pour leur santé et celle de leurs familles ou, inversement, comme relevant d’une psychose irrationnelle et dangereuse pour la vie économique et sociale? On peut se demander combien de temps une société peut continuer à vivre ainsi sans dommage ni incident majeurs.

Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

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