carte blanche

Quelle liberté voulons-nous?

À l’heure où nos dirigeants organisent le déconfinement, il est plus que temps de réfléchir aux lendemains que nous souhaitons.

De l’autre côté de l’Atlantique, quelques illuminés manifestent pour le droit au déconfinement. Prônant tantôt le second amendement, tantôt les libertés individuelles, tantôt, honteusement et avec énormément de confusion et d’amalgame, le slogan "My body my choice". Néanmoins, ces rassemblements invraisemblables ont sans doute le mérite de nous faire réfléchir sur le sens de la liberté – dont on ne réalise l’importance et la saveur que lorsqu’elle nous manque. En période de confinement, où chacun est cloisonné chez lui, ou bien en période de déconfinement, où la notion est entourée de flou et où chacun avance à tâtons, la question suivante prend une dimension tout autre: qu’est-ce que ça veut dire qu’être libre? C’est aujourd’hui qu’il faut se poser la question et réfléchir, ensemble, à la réponse que nous voulons donner en tant que société: quelle liberté voulons-nous pour demain?

Louis de Diesbach

Senior Manager chez Cream Consulting

La situation actuelle met à mal les deux grands concepts de liberté, au sens philosophico-politique du terme. Aucun ne semble vraiment apporter une réponse satisfaisante à la problématique qui nous occupe. De nombreux philosophes ont apporté des éclairages intéressants, mais nous nous intéresserons ici à deux d’entre d’eux, Aristote et Hobbes, dont l’opposition peut faire naître, in fine, une réflexion plus pertinente, et peut-être plus actuelle.

Deux visions de la liberté

"La liberté consisterait donc à ne pas être dominé, tout en participant à un projet plus grand que juste son accomplissement personnel et individuel".
Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

D’une part, Aristote prônait ce que l’on a appelé plus tard une liberté "positive" au sens où elle était pensée dans le but de faire quelque chose. Selon cette conception, être libre signifiait essentiellement de pouvoir s’accomplir en tant qu’homme, et particulièrement en tant qu’homme dans la Cité, dans un projet politique (ce qui fera dire au philosophe: "l’homme est un animal politique"). Aristote avait une conception philosophique dite téléologique, c’est-à-dire en fonction des telè, des fins: être libre voulait donc dire pouvoir accomplir sa nature, sa fin, d’être humain. Cette liberté présupposait une certaine conception du bien et trouvait, pour le philosophe, son apogée dans le projet politique et le bonheur dans la cité.

L’homme qui s’est volontairement placé en opposition au philosophe antique s’appelle Thomas Hobbes, philosophe anglais du XVIIe siècle. Il apporte une vue dite "négative" de la liberté, non pas parce que péjorative ou réductrice, mais parce que la liberté doit être vue comme une absence d’opposition. C’est la conception que nous retrouvons chez nos amis outre-Atlantique: je suis libre tant qu’on ne m’empêche pas de faire ce que je veux. Cette notion trouve son origine dans deux caractéristiques qui, selon Thomas Hobbes, guidaient tout projet humain: la peur et l’intérêt personnel, égoïste. Dès lors, l’homme ne devrait se soumettre qu’à quelques règles pour garantir un vivre ensemble et puis être complètement libre, sans entrave. Pour Hobbes, la vision d’Aristote n’est qu’un slogan, vain et vide de sens.

Qu’est-ce que ces deux visions nous disent sur la situation actuelle? D’une part, il est difficile de concevoir une participation à un projet politique, ou même à une fin plus spécifique, tant le pays semble à l’arrêt et les institutions ralenties, notamment par des conceptions diverses et variées des fins (et des moyens!). D’autre part, si l’on se rattache à la vision hobbesienne, nous aurions, par crainte, laissé toute notre liberté dans les mains de l’État. Quand on regarde la vie politique belge de ces derniers mois, ce n’est pas forcément plus réjouissant. Se laisser séquestrer et enfermer par des responsables incapables de se réunir autour d’une table laisse dubitatif, sinon perplexe.

Heureusement, d’autres lectures nous permettent de sortir de cette alternative infernale. Du philosophe italien Nicolas Machiavel (1469-1527), on ne retient souvent que l’adjectif machiavélique qui ne nous sera pas d’une grande utilité dans une conception heureuse et méliorative de la situation. Or la relecture de ce philosophe peut tout de même nous éclairer dans l’opposition qui nous occupe: on peut y déceler une troisième voie mettant en avant d’une part un éloge de la participation politique et, d’autre part, un rejet d’une échelle de la vertu aristotélicienne et d’une idée (unique) du bien. Il maintient donc la vision égoïste et pluraliste hobbesienne tout en félicitant le souci du bien commun et de la vertu politique. La liberté consisterait donc à ne pas être dominé, tout en participant à un projet plus grand que juste son accomplissement personnel et individuel.

Confinement éclairé

En acceptant le confinement et en respectant les règles, volontairement et non contraints, les Belges se rapprochent de cette idée de liberté: il y a, et cela a été répété maintes et maintes fois, un véritable engagement politique à rester chez soi et à participer à l’effort collectif. Pourrait-on parler d’un confinement éclairé, d’une liberté collective par l’enfermement, choisi dé-libéré-ment, de chacun?

Si cela semble paradoxal, cela en dit néanmoins long sur notre approche et notre conception de la liberté aujourd’hui. Mais j’en reviens à ma question initiale: qu’en est-il de demain? À l’heure où nos dirigeants organisent le déconfinement, il est plus que temps de réfléchir aux lendemains que nous souhaitons, aux aurores nouvelles qui se lèveront. Nombreux sont les défis à l’aube de ce qui sera, sans doute, une petite révolution: les nouvelles technologies – entre intelligence artificielle, surveillance de masse et algorithmie poussée à son paroxysme – et le paysage politique actuel – particratique et enlisé comme jamais – viennent certainement bousculer les conceptions traditionnelles de la liberté. En sortant donc de cet enfermement, libérés en quelque sorte, quelle liberté voulons-nous? À quel projet politique souhaitons-nous prendre part?

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