Rob Hopkins: "La crise climatique est une guerre contre les jeunes"

©Wouter Van Vooren

Initiateur du mouvement de la transition, Rob Hopkins continue, depuis plus de 10 ans, à penser l’ère post-énergies fossiles dans l’objectif de préparer les sociétés à l’effondrement énergétique et aux défis climatiques qui les attendent. Bien au-delà des actions écologiques ponctuelles, c’est tout un projet de société qu’il entend mettre en place, fondé sur la résilience et la mobilisation citoyenne.

Des militants de Greenpeace ont "mis le feu" à un bâtiment européen à Bruxelles. Que pensez-vous de ce type d’actions symboliques?

Nous sommes dans l’urgence climatique. Nous avons seulement une petite fenêtre d’opportunités. Dans ce contexte, la mobilisation citoyenne est donc très importante et elle n’a jamais été aussi forte: il y a les marches pour le climat, la grève des écoliers, les mouvements comme "extinction rebellion". On a l’impression que les choses commencent enfin à bouger. Seulement, au niveau des dirigeants politiques, on observe toujours une forme d’inertie. Nous avons besoin d’actions qui interpellent et de politiques qui leur font écho.

Les grands-messes écologiques telles que la COP 25 sont-elles vraiment utiles ou ne s’agit-il, dans le fond, que de shows agrémentés d’effets d’annonce?

C’est très important que ça existe. Bien sûr, il y a une part de "show". Mais la COP 21 à Paris, à laquelle j’avais participé, n’était pas seulement un show. Mais ce n’était pas non plus une immense victoire, comme certains l’ont annoncé. Il faut être plus ambitieux et les mobilisations citoyennes nous indiquent la voie à suivre.

Vous croyez encore en la politique?

En termes de politique locale, il y a beaucoup de choses qui se font. En Grande-Bretagne, par exemple, 60% à 70% des gouvernements locaux ont déclaré l’urgence climatique. C’était impossible à imaginer il y a un an à peine. Il est vrai que la politique bouge lentement, mais il ne faut pas la mettre hors-jeu trop vite. Idéalement, il faudrait mettre en place une politique qui permette aux individus de se réapproprier leur existence, de réfléchir ensemble au bien commun. On ne peut pas limiter l’action du citoyen au vote. Une société nouvelle peut se construire via l’expérimentation concrète et le développement d’alternatives. Le mouvement de la transition obéit à un principe d’horizontalité fondamentalement démocratique. Il n’a pas de couleur politique définie.

L’Europe va mettre en place un "green deal" avec des objectifs très clairs. Est-ce un pas important?

C’est évidemment une bonne chose. Mais, comme vous le savez, il y a souvent une différence entre les annonces politiques et la réalité. Ce qui est positif, c’est le fait qu’il y ait une prise de conscience collective. L’urgence climatique ne peut être affrontée qu’ensemble. C’est pourquoi le retour des nationalismes est une très mauvaise nouvelle en ce qui concerne la lutte pour le climat, car elle sera beaucoup moins efficace dans cette configuration. Au Royaume-Uni, les forces politiques qui veulent se séparer de l’Europe sont les mêmes que celles qui ralentissent la prise en compte de l’urgence climatique.

Greta Thunberg vient d’être élue personnalité de l’année par le magazine Time. Qu’en pensez-vous?

Il y a un an, personne ne la connaissait. J’aime le fait qu’elle ne soit pas hystérique et qu’elle n’adopte pas un ton trop dramatique. Elle dit simplement qu’il faut écouter les scientifiques. C’est un message extrêmement puissant. Les jeunes sont très inspirés par elle.

Un conflit entre les générations est-il en train de se profiler à l’horizon?

Il y a en effet une question de générations qui se pose. Bien sûr, il existe des jeunes qui ne se préoccupent pas de la question climatique ou, à l’inverse, des personnes plus âgées qui sont très impliquées. La crise climatique est une guerre contre les jeunes. J’ai été à de nombreuses grèves des écoles avec mes enfants. J’ai observé la manière avec laquelle les jeunes apprenaient à devenir activistes. C’était très impressionnant.

Aux États-Unis, Michael Bloomberg, qui est très préoccupé par la question climatique, va se lancer dans la campagne présidentielle. Les milliardaires peuvent-ils sauver la planète?

Les super-riches ont une responsabilité énorme dans la situation actuelle puisqu’ils créent 50% des émissions. Comment est-ce possible d’être milliardaire? C’est la preuve que nous avons fondé un mauvais système. Ils peuvent néanmoins jouer un rôle, s’ils proposent une véritable remise en question de leur mode de vie. Dernièrement, j’ai vu le film de Leonardo Di Caprio au sujet du climat. Mais est-ce que Leonardo Di Caprio s’est posé ces questions à propos de sa situation: ne devrais-je pas abandonner mon yacht si je désire vraiment un futur zéro carbone? Comment mener une vie plus simple et plus humble sans aller en jet privé au festival de Cannes?

La démocratie est-elle en définitive le système le mieux équipé pour affronter l’urgence climatique quand on voit qu’en Chine on élabore des villes écologiques?

J’espère qu’il existe une troisième voie entre le totalitarisme chinois et une démocratie extrêmement lente comme chez nous. Bien sûr, à plusieurs égards, la situation est inquiétante: par exemple, au Royaume-Uni, le parti conservateur n’a même pas évoqué la crise climatique lors de la campagne. Nous devons travailler avec les communautés, les citoyens, les villes, etc. Le mouvement de la transition ne peut pas devenir plus protestataire et plus radical, car il a pour objectif d’attirer le plus de gens possible.

Quelle distinction faites-vous entre l’imagination et l’innovation?

Prenons l’exemple d’une pizza: vous pouvez innover en utilisant de nouveaux ingrédients sur votre pizza si, à la base, vous avez une bonne pâte. On peut innover à partir du moment où le modèle initial fonctionne. Or, le capitalisme ne fonctionne pas. Il met en péril la vie sur la planète. Donc, plutôt que de parler d’innovation à tout bout de champ, comme le font les gouvernements, je préfère parler d’imagination. L’imagination est une manière d’envisager comment les choses pourraient être totalement différentes, alors que l’innovation se développe sur un modèle qui marche déjà.

Quel serait dès lors le meilleur système économique pour réaliser la transition?

Depuis des décennies, l’économie s’est focalisée sur la croissance du PIB comme si ce dernier était la marque d’un progrès véritable. J’aime bien l’idée de Kate Raworth, une économiste qui a inventé "la théorie du donut". Selon elle, il faut repenser l’économie pour parvenir à répondre aux besoins humains fondamentaux tout en assurant la préservation de l’environnement. Au sein du "donut" se trouve l’espace le plus sûr et le plus juste pour l’humanité. Tout l’enjeu est donc de ne pas sortir des limites du donut. Or, il est évident que le processus industriel actuel est la raison majeure qui explique l’épuisement actuel des ressources planétaires. Aujourd’hui, les ressources de la planète sont captées, transformées, utilisées puis rejetées. Ce système est donc linéaire et dégénératif. À l’inverse, la théorie du donut propose un système d’économie circulaire et régénératif où il est tout à fait possible de réutiliser, de recycler, de réparer et de partager. C’est vraiment une nouvelle mentalité économique qu’il faut faire naître, qui n’empêche pas par ailleurs de faire du business et de créer du travail.

Que répondez-vous à ceux qui déclarent que la préoccupation écologique est une affaire de riches et de citadins? N’y a-t-il pas un fossé qui s’est créé entre les gens des villes et les gens des campagnes à ce sujet?

Les changements climatiques touchent majoritairement les plus pauvres. Les gens aisés sont plus à l’abri. Le combat pour le climat et le combat pour la justice sociale sont inséparables. Il faut se souvenir du début du mouvement des gilets jaunes, de ces gens qui disaient qu’il était impossible de sauver le futur, quand on n’arrive pas à boucler ses fins de mois. Il y a une ville en France, près de Dunkerque, qui s’appelle Grande-Synthe où il y a un taux de pauvreté important. Le maire a mis en place un système de minimum social garanti qui est en partie financé par des économies d’énergie. Par exemple, la ville utilise moins d’énergie pour l’éclairage public.

Quelle est la différence entre la transition et le développement durable?

Aujourd’hui, la durable est un concept un peu galvaudé, dont tout le monde s’est emparé, mais qui ne signifie plus grand-chose. Le développement durable désigne un processus ininterrompu, calme et harmonieux, qui se contente d’utiliser moins d’énergie. En revanche, la transition implique la résilience, car celle-ci permet de s’adapter aux différents chocs et aux disruptions que nous allons vivre. Nous devons nous centrer plus sur le local. Par exemple, une ville capable de produire de la nourriture serait plus résistante face à une éventuelle pénurie. D’autre part, cela représente également un extraordinaire potentiel de renaissance économique et sociale.

À quoi devrait ressembler l’agriculture de demain?

De plus en plus de jeunes se tourneraient vers l’agriculture si on arrivait à leur montrer qu’être agriculteur est le métier le plus cool du monde. Au-delà de se débarrasser des énergies fossiles et des pesticides, de mieux utiliser les arbres, l’agriculture doit réinvestir la ville. À Paris, dans certains parkings qui ne sont plus utilisés, on fait pousser des champignons.

Il est important pour vous de produire des discours optimistes au sujet du futur?

Répéter aux gens que les choses vont devenir de plus en plus compliquées et qu’il n’y a pas d’alternative à l’austérité est contre-productif. Au contraire, il faut leur dire combien le futur peut être excitant et fantastique.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés