Serge Litvine: "Comme au poker, il faut payer pour apprendre"

©Wouter Van Vooren

Parlez-nous de vos échecs Serge Litvine

Vendredi matin à la Villa Lorraine, Serge Litvine explique être très étonné que de toutes les personnes précédemment interrogées, la plupart confondent "échecs et regrets". Lui non. Mais dans un cas comme dans l’autre, il préfère ne pas trop s’embarrasser de ces choses-là car, dans la mesure où elles sont définitives, autant passer directement à autre chose!

Du coup, s’attabler pour en parler ne semble pas un exercice dont l’homme d’affaires soit coutumier. Pour l’occasion donc, et avant même que nous lui posions la première question, le serial investisseur sort une feuille de son veston, un petit "pense-bête" tout plié et dans lequel il a couché l’essentiel de sa pensée. Pas tant qu’il est particulièrement pressé, non, plutôt impatient, plutôt organisé, plutôt entreprenant au point qu’il commence par faire lui-même les questions et les réponses avant que nous n’ayons eu le temps de tremper nos lèvres dans un café.

Profil
  • Qui: restaurateur multi-entrepreneur
  • Son plus grand échec: avoir fait confiance à la mauvaise personne
  • Sa plus belle réussite: que ses enfants soient heureux
  • Le pire échec qui pourrait lui arriver: renoncer à ses passions
  • Morale de ses échecs: l’histoire ne se reproduit que pour celui qui l’oublie
  • Devise: il faut réussir son passage sur terre

 

Pas très à l’aise, il ne semble pas du genre à s’écouter parler non plus, plutôt un pragmatique au style "Je fais passer un message". "Alors, démarre-t-il, si vous me demandez quel est mon plus bel échec, je serais bien incapable de vous répondre. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’ils ont tous été positifs!" Du coup, l’homme repart au point suivant de son pense-bête, ses forces et ses faiblesses, voire la morale de ses échecs. Tout encravaté et fit dans son costume ligné, il se ressource un peu dans son eau plate tempérée avant d’abdiquer et d’accepter de "tout reprendre à zéro".

Plus détendu, il retire ses lunettes légères et découvre un petit air à la Peter O’Toole, genre gentleman en tenue de ville qui attendrait son rendez-vous, tapi dans l’antre d’un club anglais, un peu comme ici, au bar de la Villa Lorraine. Et c’est après nous avoir expliqué le parcours de sa famille (immigrés russes) que Serge Litvine atterrit sur ce drôle de sujet tout de même: "ses échecs".

Le premier, l’école. Cancre durant sa scolarité, Litvine confie avoir raté son bac. "J’étais persuadé d’avoir réussi, j’avais échoué. Et comme j’avais honte, je suis rentré chez moi en prétendant le contraire. À quoi cela me servait-il de mentir? C’était juste complètement idiot, comme de passer le bac littéraire quand on est plus bac B (économique et social, NDLR.)." Des études de marketing ensuite avant de rejoindre, sans grande passion, son père dans l’affaire familiale où l’on traite d’électromécanique. Une aventure de 10 ans que Litvine qualifie aujourd’hui "d’assez mauvaise expérience". Conflits de génération, désaccords à répétition, le fils est à la recherche d’une porte de sortie et c’est par l’entremise de son beau-frère – déjà actif dans les biscuits – que Serge reprend Milcamps, une petite gaufrerie artisanale au nord de Bruxelles, qui ressemble plus à un fritkot qu’à une industrie.

Nous sommes en 1989, le temps est celui de la mise aux normes de l’agro-alimentaire, qui commence sérieusement à lorgner le marché de la grande distribution. Un gros challenge et in fine une jolie réussite à la clé qui l’amènera ensuite à s’associer à part égale avec la CNP (Albert Frère), qui possède Suzy, et de devenir ensemble "Interwafels".

Même si le mariage est prospère, des dissensions apparaissent quant aux objectifs poursuivis par les mariés. L’un veut du prestige, l’autre du pragmatique. Divorce par consentement mutuel, Litvine repart avec Milcamps sous le bras, "mais à la condition ne pas produire de produits à plus de 3 semaines de péremption". Pas évident. On se repositionne, et boum, Milcamps connaît alors sa plus belle expansion.

Si, au départ, Serge Litvine regrettait de ne pas avoir pu réussir avec Interwafels, il admet que grâce à cela, Milcamps a connu un succès qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Les "échecs" ou des petits ratés qui lui font dire aujourd’hui qu’ils sont "autant de chances de redéfinir une trajectoire de vie".

Ensuite, une expansion à l’international pour les gaufres avant de racheter d’autres produits ou d’autres usines. Parmi ces dernières, une vente ratée où Litvine se faisait doubler sur la ligne d’arrivée. Une grande chance aussi, car quelques années plus tard, l’acquéreur tombe en faillite. "Comme quoi…", sourit-il.

D’échec à tremplin

De son côté, les affaires de Serge Litvine prospèrent au point de voir débarquer un beau jour le groupe Pain Jacquet, venu lui compter fleurette. Et c’est après plusieurs propositions alléchantes que Litvine finit par céder à ses avances. Question de timing sans doute, sans compter qu’au niveau personnel, Litvine vient de perdre un enfant. Pas question de s’étendre sur le drame, ni sur le décès de sa propre mère quand il avait 6 ans. L’homme est pudique et ne supporterait pas de verser dans "la sensiblerie". Retour donc sur le sujet des affaires.

Il explique alors avoir quasiment tout vendu pour renouer avec sa grande passion, la restauration; un héritage de son papa, qui l’emmenait tout jeune déjà dans les meilleurs gastros. 2010 donc, le rachat de la Villa Lorraine, qui se voulait un one-shot et qui finalement sera complété par la Villa in the sky, la Villa Emily, un service traiteur, une participation au Sea Grill et tout récemment, Odette en Ville. "Finalement, ce sont les échecs et les tragédies qui tracent le contour de votre avenir", conclut-il avant d’expliquer que sans ces deuils, il aurait sans doute été moins humain et que sans s’être emmerdé dans les affaires de Papa, il n’aurait sans doute jamais repris ces restaurants. "J’aurais juste gagné ma vie et je serais passé complètement à côté. Car le pire échec pour moi, c’est une vie sans passion."

"Ce sont les échecs et les tragédies qui tracent le contour de votre avenir."
Serge Litvine


Poursuivant sur le chemin de ses échecs, Litvine explique avoir peut-être un "bel échec d’amertume" à nous confier. Une histoire de confiance trahie entre associés, alors qu’il était actionnaire de Riverland, plus connu pour ses magasins "Old River". Peu importe les détails, au final, Litvine perd pas mal d’argent dans l’aventure. "Comme dans un mariage, je me suis laissé séduire, alors que je savais que cela n’irait jamais. Alors que mon instinct criait de me méfier, je me suis laissé embobiner. J’ai voulu ‘voir’ et je me suis fait avoir." Philosophe, il conclut que même s’il manquait de vigilance tant il connaissait mal le business de la mode, il ne regrette pourtant rien et retient qu’il ne faut jamais mélanger affaires et amitiés. Avant de terminer sur une petite morale – la même que l’on entend derrière les tables de poker qu’il affectionnait jadis –: "Quand on ne sait pas jouer, il faut payer pour apprendre."

Concernant les restaurants, pas vraiment d’échecs. Ou peut-être un mais, ici encore, il s’agit plus d’une amitié perdue que d’une grosse claque. "Une erreur de jugement, un manque de diplomatie sans doute ou une mauvaise interprétation de la situation…", qui lui faisait engager l’ancien second de cuisine du Chalet de la Forêt (le restaurant de son ami Pascal De Valkeneer), qui n’y travaillait plus. Un engagement que le Chef aurait interprété comme une action préméditée alors que Litvine crie le contraire. "Si j’avais su que je le blesserais et que je perdrais un ami, je ne l’aurais sans doute pas fait."

Pas d’échec par contre dans le fait d’avoir raté récemment la vente des Brasseries Georges. "Ce n’était pas mon truc et je n’étais pas intéressé. J’ai tenté le coup pour faire plaisir à mes enfants, car ce sont eux, désormais, l’avenir de mes restaurants."

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