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interview

Thomas Pellerin-Carlin: "La vraie solution, c’est de nous débarrasser du gaz"

©Antoine Doyen

Le gaz est polluant, cher et peu fiable. Le " choc gazier " doit pousser les Européens à s’en passer très rapidement pour le chauffage, plaide Thomas Pellerin-Carlin, le directeur du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors.

Le prix du gaz a été multiplié par trois en deux mois, quel est le risque que la situation se dégrade encore?

Il n’y a rien qui nous permet de dire que la crise va être résolue à court terme. Tout ça peut être aggravé si l’hiver arrive tôt en Europe, et s’il est froid. On pourrait se retrouver, en Europe, dans une situation où on n’aurait plus de stock de gaz. On n’y est pas, mais ce serait un scénario très critique et ce n’est pas quelque chose que j’exclurais pour décembre-janvier-février. Les impacts vont être diversifiés selon les pays : là où il va faire froid, ça va être compliqué. L’enjeu pour tout le monde, c’est d’arriver à 100 % de réserves de gaz avant que l’hiver arrive.

L’Espagne demande une réserve stratégique commune européenne, des achats groupés d’énergie : l’Union européenne peut-elle encore jouer un vrai rôle à court terme?

Ce n’est pas quelque chose qui peut être fait en deux semaines. Ce qui peut être fait à court terme, c’est d’augmenter l’offre de gaz que peuvent nous fournir les Norvégiens, les Russes et les Américains. Les Norvégiens, c’est en cours : il y a déjà des discussions diplomatiques qui sont lancées et qui vont dans la bonne direction. En Russie, c’est beaucoup plus compliqué. Et aux États-Unis c’est pour l’instant au point mort. L’administration Trump nous avait promis qu’en cas de problème en Europe, ils nous exporteraient du «freedom gas», mais pour l’instant ce «freedom gas» il va en Chine…

"Le fait d’acheter de manière groupée le gaz naturel, ça réduit les problèmes, mais ça n’apporte pas de solution. La vraie solution, c’est de nous débarrasser du gaz."
Thomas Pellerin-Carlin
Institut Jacques Delors

Mais si Biden veut être un peu mieux vu des Européens, il y a peut-être une marge de manœuvre pour envoyer deux ou trois bateaux pleins de gaz naturel liquéfié – qui pourrait arriver au très beau terminal GNL de Zeebruges. Ça serait un symbole, mais dans un système avec des prix élevés liés en partie à un comportement grégaire des acteurs de marché, même les symboles peuvent jouer sur les prix.

Avoir une Europe unie pour négocier des achats communs de gaz serait utile pour peser sur le russe Gazprom, à qui on reproche de ne pas augmenter ses livraisons?

Ça serait une mesure utile, pas une solution miracle. C’est quelque chose qu’on porte à l’Institut Jacques Delors depuis 2010, ce n’est pas du tout une idée nouvelle. J’espère qu’on aura une proposition solide de la Commission européenne dans les mois à venir pour qu’au moins de cette crise-là on puisse sortir quelques avancées qui permettront de limiter l’impact des crises futures. Cela dit, le fait d’acheter de manière groupée le gaz naturel, ça réduit les problèmes, mais ça n’apporte pas de solution. La vraie solution, c’est de nous débarrasser du gaz.

Cette crise a-t-elle aussi le potentiel de faire bouger les lignes pour accélérer la décarbonation?

En tout cas la seule manière d’éviter qu’à l’avenir on connaisse encore des crises des énergies fossiles comme celle qu’on traverse, c’est de sortir des énergies fossiles. Ça va dépendre de ce qui sera négocié au Conseil et au Parlement européens sur le paquet « Fit for 55 », les mesures concrètes pour arriver à -55 % d’émissions d’ici à 2030.
Mais pour le gaz, les propositions n’arriveront qu’en décembre…

"Il faut un plan pour que chaque bâtiment en Europe soit équipé d’un chauffe-eau solaire d’ici à vingt ans."
Thomas Pellerin-Carlin
Institut Jacques Delors

Qu’en attendez-vous concrètement?

D’abord il faut poser le diagnostic que le gaz est une énergie qui pollue – donc il faut s’en débarrasser –, qui en plus n’est pas fiable, et qui en fait coûte cher. Il y a des secteurs où on en aura quand même besoin dans la transition, notamment la production d’électricité, au moins jusqu’en 2045. Par contre, l’utilisation du gaz pour nous chauffer, ça fait des décennies qu’on a des alternatives à ça.

Prenez le chauffage de l’eau: c’est à peu près 15 % de l’énergie consommée dans les bâtiments. Ça fait presque un siècle qu’on a une technologie qui s’appelle le chauffe-eau solaire, qui marche très bien, qui ne demande pas de terres rares, qui ne coûte pas très cher et qui permet de chauffer de l’eau. Il faut un plan pour que chaque bâtiment en Europe soit équipé d’un chauffe-eau solaire d’ici à vingt ans. Ça ne permettra pas de tout régler, mais ça va significativement baisser notre consommation de chaleur non renouvelable, y compris de gaz.

Si c’est une évidence, pourquoi a-t-elle si peu de succès en Europe?

Parce que ce n’est pas sexy. Mais à un moment, il faut faire ce qui marche, pas nécessairement ce qui va activer des imaginaires. C’est une technologie qui a énormément d’avantages, mais qui ne va pas se développer par la main invisible du marché : il faut une forme de planification, travailler avec les industriels qui vont développer les chauffe-eau solaires, leur garantir un marché à partir d’une telle date…

Une manière de le faire, c’est d’interdire la vente des nouveaux chauffe-eau au gaz ou au pétrole à partir de 2025. Le public peut apporter l’assurance dont le privé a besoin en écartant du marché les technologies inefficaces pour laisser la totalité du marché aux pompes à chaleur, chauffe-eau solaires, chauffage à la biomasse. C’est l’interdiction qui a permis le passage très rapide des Européens de l’ampoule à incandescence à la Led. Il faut qu’on fasse ça aujourd’hui sur les mécanismes de chauffage. Il faut qu’on fasse ça aussi sur le passage du véhicule thermique au véhicule électrique.

En attendant, la Commission a avancé une autre carte : la tarification carbone des bâtiments et du transport via un nouveau système d’échange de quotas d’émissions (ETS 2). Ce signal prix, vous y croyez?

D’abord, il faut reconnaître à la Commission qu’elle a proposé un paquet législatif qui est cohérent et à la hauteur des enjeux du dérèglement climatique : c’est une menace systémique qui peut provoquer l’effondrement de notre civilisation dans quinze à quarante an. Je suis d’accord avec Ursula von der Leyen quand elle a dit que c’était « la plus grande crise planétaire de tous les temps ». Donc face à ce défi immense, la Commission a proposé un ensemble de mesures qui a l’avantage d’être cohérent. Parmi les mesures proposées, la création de ce deuxième ETS sur le bâtiment et le transport routier, très clairement, c’est une mauvaise idée.

"Le seul scénario où ce nouvel ETS aurait un impact climat important, c’est celui où les niveaux de prix seraient tellement élevés qu’ils mèneraient à l’insurrection."
Thomas Pellerin-Carlin
Institut Jacques Delors

Le marché carbone fonctionne sur l’industrie, il ne fonctionnerait pas sur les autres consommateurs d’énergie?

Le prix du carbone sur l’électricité et l’industrie (ETS) a l’immense avantage de cibler les grandes entreprises : c’est efficace parce que vous mettez un signal prix à destination d’acteurs qui sont des machines à calculer pour maximiser leur investissement, donc ça marche. Mais dans le secteur de la rénovation du bâtiment dans le secteur de la chaleur renouvelable, l’asymétrie de l’information est fondamentale : imaginer que ma mère ou moi sommes capables d’intégrer nos propres estimations du prix du carbone futur dans nos choix d’investissement, ça ne marche que dans le monde d’économistes bas de plafond qui créent des marchés dès qu’ils voient un problème.

Donc le seul scénario où ce nouvel ETS aurait un impact climat important, c’est celui où les niveaux de prix seraient tellement élevés qu’ils mèneraient à l’insurrection. Je pense que la Commission sous-estime l’immense risque politique qu’elle prend.

On peut l’abandonner tout en atteignant les objectifs pour 2030?

Oui, c’est selon nous la meilleure option : abandonner l’ETS2 et aller plus loin sur l’obligation de rénovation des bâtiments, l’interdiction des chaudières à énergies fossiles et la réglementation sur les véhicules. Mais dans le quartier européen, il y a une dimension grégaire, on parvient parfois à se convaincre que ce qu’on fait est une bonne idée alors qu’on fonce juste droit dans un mur en accélérant.

S’ils décident vraiment de faire l’ETS2, il faut chercher à éviter la casse. Donc mettre le paquet sur les mesures réglementaires, parce que ce sont elles qui permettront d’éviter d’avoir des prix démentiels à terme. Et sur le social : 100% des revenus de cet ETS2 devraient aller au fonds pour le climat, pour qu’on puisse dire politiquement que chaque centime que les gens paient à cause de ce marché va aider les gens qui sont en difficultés et il va financer des projets concrets de rénovation et d’efficacité énergétique.

Les phrases clés

  • " Le fait d’acheter de manière groupée le gaz naturel, ça réduit les problèmes, mais ça n’apporte pas de solution. La vraie solution, c’est de nous débarrasser du gaz. "
  • " C’est l’interdiction qui a permis le passage très rapide des Européens de l’ampoule à incandescence à la Led. Il faut qu’on fasse ça sur les mécanismes de chauffage pour 2025. "
  • " Ce nouvel ETS, le seul scénario où il aurait un impact climat important, c’est un scénario où les niveaux de prix seraient tellement élevés qu’ils mèneraient à l’insurrection. "

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