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Tom Holland: "Charlie Hebdo est un produit du christianisme"

Pour Tom Holland, notre émancipation du leg chrétien, menée à la pointe de l’épée, est un échec. ©Antoine Doyen

Quel est le lien entre la révolution soviétique, les droits de l’homme et Charlie Hebdo? Ils sont profondément chrétiens. C’est la thèse folle du spécialiste des civilisations Tom Holland pour qui notre pensée est pétrie, parfois à notre insu, d’influences chrétiennes.

Avec ce "trop grand nez" crochu (dit-il au photographe), ce sourire carnassier, ces yeux bleus narquois, ne serait-il pas le Diable lui-même? Le message que nous envoie Tom Holland peut en effet paraître blasphématoire: notre émancipation du legs chrétien, menée à la pointe de l’épée, est un échec. "Dieu est mort", proclamait Nietzsche, mais ce dernier dit aussi, complète Holland, que "l’ombre de Dieu est si grande qu’elle continuera à s’étendre dans les siècles à venir". Et c’est sous cette ombre que nous vivons aujourd’hui, sans nous en apercevoir. "Ce mythe qui présente comme une période de Lumières la Grèce et la Rome antiques, suivie d’un obscurantisme moyenâgeux, avant que la lumière revienne à nouveau, est un mythe ridicule. Au plus on plonge dans la Rome pré-chrétienne, au plus les Romains nous apparaissent différents, effrayants." Que s’est-il passé entre-temps?

Il n’est pas plus ridicule de croire que Jésus a été ressuscité d’entre les morts que de croire qu’il existe des notions fondamentales qui s’appellent les droits humains.
Tom Holland
Écrivain

Avec la patience et l’érudition d’un moine copiste, Tom Holland s’est attelé dans son livre à démontrer combien notre pensée est truffée de références à l’histoire chrétienne. Droits de l’homme, conditions de la femme, laïcité, liberté d’expression,… cet ouvrage magistral déstabilise les fondamentaux les plus solides de nos sociétés, ceux qui, aujourd’hui, nous semblent pourtant si universels.

Mirage trompeur!, nous dit l’auteur. "Mon expérience dans l’écriture de ce livre sur la chrétienté, mon expérience dans l’apprentissage sérieux de son enseignement, m’amènent à la conclusion qu’il n’est pas plus ridicule de croire que Jésus a été ressuscité d’entre les morts que de croire qu’il existe des notions fondamentales qui s’appellent les droits humains."

La "bonne conscience"

Siècle après siècle, Tom Holland prend donc son bâton de pèlerin. Depuis les crucifixions sur les rives de l’Hellespont; l’empire perse et son cosmos déchiré entre les forces du Bien et du Mal; les juifs et leur étrange religion, absorbés dans les empires qui les entourent; les premiers jours, enfin, d’une chrétienté qui se cherche et se cristallise autour de la personnalité de Paul, né à Tarse dans la Turquie actuelle. Marquons ici un arrêt, "moment décisif", estime Holland. Car saint Paul échafaude le corpus d’une pensée chrétienne qui sera source de tous les malentendus, plus tard, entre l’islam et l’Occident: l’Esprit de Dieu ne s’écrit pas sur des tables, comme celles de Moïse, puis dans le Coran et la Sunna, mais "sur des tables de chair, sur les cœurs", nous dit saint Paul.

C’est le concept stoïcien, bien connu chez nous, de conscience. "Vous n’avez plus qu’à espérer que l’Esprit vous illumine, poursuit Holland. Les conséquences sont que les lois peuvent progresser au cours des siècles, tout en obéissant aux préceptes de Dieu: il y a eu le droit canon à partir du 12e siècle; les protestants ont repris cette idée durant la Réforme, tout comme la Révolution française. C’est pour cette raison qu’il est difficile pour un musulman d’accepter une loi humaine, alors que toute la fondation de l’islam la refuse."

La tradition laïque de Charlie Hebdo, loin de s’émanciper du christianisme, en était indissolublement le produit.

Un hiatus qui trouvera son apogée dans l’abolition de l’esclavage, au dix-neuvième siècle, poussée par les évangélistes protestants anglo-saxons. "Mais que s’est-il passé lorsque les navires britanniques ont tourné leurs canons contre les esclavagistes musulmans? Il n’y a rien dans la loi islamique qui interdit l’esclavage. Mohamed avait des esclaves, donc c’est permis. Mais à cette époque, les Ottomans avaient besoin de l’aide des Britanniques et des Français durant la guerre de Crimée. L’une des conditions pour cette aide était qu’ils abolissent le commerce d’esclaves. Et voilà que les musulmans doivent expliquer à leurs ouailles que cela ne contrevient pas aux lois musulmanes: Mohamed était gentil avec ses esclaves et donc, disent-ils, Mohamed a toujours voulu abolir l’esclavage. Ici, l’esprit de la loi a éclipsé la lettre de la loi. Voilà un argument de saint Paul, utilisé aujourd’hui par l’Occident, qui ne se retrouve pas dans le Coran."

Tendez l’autre joue, ou tuez

L’autre enseignement aux conséquences paradoxalement guerrières pour le monde concerne l’égalité des hommes face à Dieu. "Il n’y a plus ni Juif ni Grec, écrit saint Paul dans son Épître aux Galates, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes un en Jésus Christ." Depuis Paul, poursuit Holland, "les chrétiens ont mené ce combat avec les juifs qui gardaient leur foi et refusaient l’universalité de la religion chrétienne, puis avec les musulmans qui ont un autre point de vue de leur mission, envers ceux aussi qui sacrifient leur foi à des traditions païennes. Il y a deux réponses à ces oppositions, qui ont rythmé l’histoire: soit vous tendez l’autre joue, soit vous tuez."

La posture de la chrétienté a toujours consisté dans cette ambivalence suspecte: l’appel à être universel, donc hégémonique, et donc à exercer le pouvoir, un pouvoir qui, en retour, a toujours inquiété les chrétiens eux-mêmes. Car le Christ n’a-t-il pas dit: "Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers"? Une sentence qui ouvre une faille gigantesque au sein de la civilisation que nous avons créée. Au cours des siècles, elle a toujours signifié le rejet du pouvoir, un pouvoir à renverser à tout prix. C’est ce qui a poussé Martin Luther à rejeter le Vatican, qui a poussé la France des Lumières à décapiter la monarchie et la toute-puissance de l’Église (et l’ironie, c’est qu’elle l’a fait pour des raisons profondément chrétiennes).

Le paradoxe Charlie hebdo

Même Charlie Hebdo n’échappe pas à ce paradoxe. En voulant renverser les valeurs chrétiennes, en voulant mettre dos-à-dos, sur un même plan, musulmans, juifs, chrétiens, le journal prétend puiser dans un sacre laïque, athée même, hérité des Lumières. Il n’en est pas moins profondément chrétien.

"Charb dit que son ambition est d’éteindre l’islam autant qu’on aurait éteint le catholicisme. Et que les musulmans ne devraient pas être plus offensés que les catholiques. Cela ignore le fait que le principe même de la laïcité est profondément chrétien, selon cette séparation très chrétienne entre la chrétienté et le séculier. Inévitablement, il est donc beaucoup plus difficile pour des musulmans de s’adapter à ce principe." D’autant, défend Holland, que "la tradition laïque de Charlie Hebdo, loin de s’émanciper du christianisme, en était indissolublement le produit". "Piétiner la superstition signifiait aspirer à la lumière, écrit-il dans son livre. Être éclairé revenait à revendiquer pour les laïcs un statut semblable à celui du peuple de Dieu."

Évangélistes et progressistes, même combat

Tom Holland continue son voyage à travers les âges. Il y rencontre l’intransigeant Donat au IVe siècle, cinglant depuis Carthage, dont l’évêché lui avait échappé au profit de son rival Cécilien jugé trop concilient vis-à-vis de l’empereur Constantin par des disciples qui préféraient "brûler sur le bûcher que livrer les Saintes Écritures".

Pourquoi les chrétiens ont déserté les églises? C’est parce qu’avec les nazis, ils n’avaient plus besoin du visage de Jésus, ils avaient celui de Hitler pour leur montrer ce qui était mal.

Plus loin dans son livre, l’auteur décrypte cette même confrontation entre fondamentalistes et progressistes au cœur du best-seller de Margaret Atwood, "La servante écarlate", dont la série éponyme semble se fondre dans l’Amérique évangélique de Donald Trump. "Il avait toujours existé, au sein du peuple chrétien, une tension entre les exigences de la tradition et celles de la modernité, entre les prérogatives de l’autorité et le désir de réforme", souligne-t-il.

"L’idée que la guerre des cultures en Amérique se livrerait entre les chrétiens d’un côté et ceux qui s’étaient émancipés du christianisme de l’autre" n’est qu’une "exagération" que les deux parties ont intérêt à promouvoir. Elle est un "mythe", pose l’auteur: en réalité, évangélistes comme progressistes sont "issus de la même matrice".

Ce flou domine nos sociétés, et nous y retrouverons John Lennon pour qui les Beatles étaient "plus populaires que Jésus", quand Paul McCarney chantait pourtant "Mother Mary comes to me".

Charles Darwin, entre la grandeur de Dieu et la petitesse de l'homme

©Antoine Doyen

Que dire aussi de cette phrase, tirée de l’Évangile de Matthieu: "Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites"? Le divin ne se trouve-t-il pas autant chez le démuni, la prostituée ou le condamné que chez le gentilhomme? Ici, c’est Charles Darwin qu’Holland appelle à la barre. Petit-fils de deux éminents abolitionnistes, le scientifique britannique a grandi entre la grandeur de Dieu et la petitesse de l’homme.

Ses recherches le mènent pourtant vers un dilemme: l’auteur de "L’Origine des espèces" sait combien les lois naturelles contredisent le message divin. "À la manière des Spartiates jetant les bébés malades dans un ravin, traduit Holland, il redoutait les conséquences pour les forts de permettre aux faibles de se propager." La survie darwinienne et la loi du plus fort inquiétaient son créateur, resté lui-même profondément chrétien. Elles n’allaient pas tarder à exploser à la face du monde.

Un certain Karl Marx, au physique de prophète, s’en empare. Comme le proférait le Christ, les premiers devaient être renversés au profit des derniers: ce sera le capitalisme dont l’ouvrier devait reprendre les outils. Sa science engendrera le communisme soviétique qui croyait pouvoir fonder un nouveau monde sur une formule mathématique plutôt que sur les acquis fangeux d’une religion qu’il abhorrait. "Sauf, bien sûr, que ce n’était pas le cas, nous dit Holland. Sa filiation était évidente pour tous ceux qui connaissaient les Actes des Apôtres: ‘Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun.’"

On entend, ici aussi, l’écho du "Imagine no possessions" d’un John Lennon arpentant sa propriété de 72 hectares dans le Berkshire au bras sa femme Yoko Ono.

Pourquoi Angela Merkel a-t-elle accueilli des réfugiés en Allemagne? D’abord parce que les nazis ne l’auraient pas fait.

Hitler, cet antéchrist

La sélection naturelle de Darwin, magnifiée par Nietzsche, puis exemplifiée par le nazisme, n’allait pas tarder à semer la mort. Puisque la nature nous l’indique, nous pourrions, nous aussi, nous débarrasser des plus faibles. Le résultat paradoxal fut à la hauteur de l’horreur qu’il engendra: après la Seconde Guerre mondiale, le christianisme reviendrait sous une autre forme, celle d’un anti-nazisme. "L’une des raisons pour lesquelles, dans les années 1960, les chrétiens pratiquants ont commencé à déserter les églises, perçoit Holland, c’est parce qu’avec ce que les nazis ont fait, ils n’avaient plus besoin des églises, du visage de Jésus, pour comprendre ce qui était bien: ils avaient le visage de Hitler pour leur montrer ce qui était mal. Vous ne devez finalement que faire l’opposé de ce que Hitler a fait."

Toute personne accusée de transgression sera immédiatement humiliée sur les réseaux sociaux, bannie des milieux académiques, interdite de parole. On a atteint un paroxysme à un tel point qu’on n’a plus besoin de le nourrir d’une quelconque théologie, il est devenu un momentum qui se nourrit de lui-même.

Une référence par la négative, par l’horreur, par le néant, qui dicte aujourd’hui nos positions sur bon nombre de sujets de société. "Pourquoi Angela Merkel a-t-elle accueilli des réfugiés en Allemagne? D’abord parce que les nazis ne l’auraient pas fait. Merkel, elle-même profondément plongée dans le christianisme de par son éducation, n’a pas expliqué sa politique en des termes chrétiens, elle a simplement dit: ceci est notre devoir. Et en Allemagne, ceci résonne particulièrement comme: parce que nous ne sommes pas des nazis. Même si, par extension, cela revient à dire qu’elle le fait pour des raisons chrétiennes."

L’ironie, souligne Holland, c’est que le camp d’en face (le premier ministre hongrois Viktor Orban en tête) s’y oppose au nom même de la chrétienté, menacée de dilution face à l’afflux d’immigrés musulmans. Une vision pas si éloignée de celle du "grand remplacement" brandie par l’écrivain français Renaud Camus, jugée pourtant si peu charitable, et donc si peu chrétienne, par ses détracteurs.

Les réseaux sociaux, révélateurs de l'équivocité de la chrétienté

L’équivocité de la chrétienté dans la pensée occidentale ne peut plus se cacher. Aujourd’hui, elle atteint même un paroxysme puisqu’elle éclate au grand jour sur les réseaux sociaux. "Toute personne accusée de transgression sera immédiatement humiliée sur les réseaux sociaux, bannie des milieux académiques, interdite de parole. On a atteint un paroxysme à un tel point qu’on n’a plus besoin de le nourrir d’une quelconque théologie, il est devenu un momentum qui se nourrit de lui-même. Où tout cela va nous mener est fascinant à suivre. C’est comme de constater que notre moteur moral manque d’essence, et qu’il ne parvient plus à tenir notre éthique, nos valeurs, nos croyances. J’ignore quelle en sera la réponse."


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