interview

"Ursula von der Leyen est animée par une seule conviction: protéger l'Europe des étrangers"

©Antoine Doyen

Jean Ziegler, vice-président du Comité consultatif pour les droits de l’homme de l’ONU, a visité les centres d'accueils de réfugiés en Grèce. Il dénonce une "tragédie humanitaire" et dénonce une position "anti-accueil" de l'UE.

Dans son dernier livre Lesbos, la honte de l’Europe (Seuil), Jean Ziegler, vice-président du Comité consultatif pour les droits de l’homme de l’ONU, raconte sa visite dans les centres d’accueil de réfugiés en Grèce, les "hot spots". Il dénonce la politique migratoire menée par l’Union européenne et son inaction face à la tragédie humanitaire qui se déroule actuellement à Lesbos. Alors que la Turquie a ouvert, cette semaine, ses frontières vers l’Europe, provoquant un afflux de réfugiés et de nombreuses tensions avec les populations locales, le témoignage de Jean Ziegler revêt un intérêt tout particulier.

Dans votre livre, vous parlez de ce sentiment de honte que vous avez ressenti lorsque vous avez visité les camps de réfugiés à Lesbos. Est-ce qu’à ce sentiment de honte s’ajoute aujourd’hui un sentiment de colère au regard de la récente actualité?

Oui, et la colère est un mot faible. Fermer les frontières est un crime contre l’humanité. Le droit d’asile est une conquête de l’humanité. L’article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’homme est très clair: quiconque est bombardé ou torturé dans son pays a le droit de demander l’asile. Pour un réfugié, il n’existe donc pas de traversée illégale d’une frontière. Or, l’Europe empêche les réfugiés de déposer une demande d’asile. Que cette demande soit acceptée ou non, c’est une autre question. Mais refuser à quelqu’un de déposer une demande d’asile est un crime contre l’humanité. Ce sont les droits élémentaires qui sont bafoués à Lesbos: droit à la nourriture, à la santé, à l'hygiène, etc. Ce qui se passe aujourd’hui est une atteinte aux bases morales de l’Union européenne. En refoulant les réfugiés et en le considérant comme des ennemis, l’Europe pratique une politique de terreur plutôt qu’une politique d'accueil. 

La tension était à son comble cette semaine à la frontière entre la Grèce et la Turquie. Vous craignez une explosion de violence?

Absolument. Les gardes-frontières tirent désormais à balles réelles. La première décision qu’Ursula von der Leyen a prise, c’est d’augmenter les subventions pour la police grecque, qui est extrêmement violente. Elle n’a pas eu un mot au sujet des conditions de vie intolérable dans lesquelles se trouvent ces milliers de gens. À travers le refoulement violent et le déni du droit universel à l’asile, Ursula von der Leyen est animée par une seule et unique conviction : il faut protéger l’Europe des étrangers. 

C’est l’Europe populiste qui est en train de l’emporter?

Lorsqu’Ursula von der Leyen déclare que la Grèce est le "bouclier de l’Europe", elle utilise le même langage que Viktor Orban. Il ne faut pas oublier qu’elle doit son élection à l’extrême droite raciste au sein de l’Union européenne. Cette rhétorique guerrière dénote une position anti-accueil. De même, lorsqu’elle parle de promouvoir "le mode de vie européen", elle convoque une pensée néocoloniale, considérant implicitement l’Europe comme une civilisation supérieure et celui qui n’est pas européen comme une menace.

En politique, la théorie du bouc émissaire fonctionne. Quand il y a des problèmes dans un pays, lorsque les inégalités sont criantes, il est facile de rejeter la faute sur les étrangers. Elle transforme en haine de l’autre ce qui devrait être un combat contre des structures sociales. 

"Lorsqu’Ursula von der Leyen déclare que la Grèce est le « bouclier de l’Europe », elle utilise le même langage que Viktor Orban. Il ne faut pas oublier qu’elle doit son élection à l’extrême-droite raciste au sein de l’Union européenne".
Jean Ziegler

L’idée d’"invasion" ou de flux migratoire totalement incontrôlable n’est-elle pas tout simplement contredite par les faits et les chiffres?

Selon le haut commissariat des réfugiés, il y a actuellement à peu près cinq millions de réfugiés aux frontières sud de l’Europe. Intégrer cinq millions de personnes dans un bassin démographique de cinq cents millions d’individus ne pose aucun problème technique. D’autant plus que beaucoup de pays sont demandeurs de force de travail, comme l’Allemagne, qui a besoin de cinquante milles à soixante mille travailleurs supplémentaires par an.

La théorie de l’appel d’air ne tient donc pas selon vous ?

Les réfugiés syriens, par exemple, partent majoritairement au Liban et en Jordanie, c’est-à-dire dans les pays limitrophes. Les appels d’air sont une illusion complète, qui relèvent du fantasme et se nourrissent de la crainte. Il faut bien comprendre la situation sur place. En Syrie, Poutine et Assad ont développé une stratégie de la terre brulée. Les hôpitaux et les écoles sont régulièrement bombardés. Or, lorsque vous vivez sous les bombes en permanence, vous partez.

Aujourd’hui, l’Europe suit une stratégie totalement inefficace : la dissuasion et la terreur. Mais ce n’est pas en pratiquant un refoulement violent ou en laissant se détériorer les conditions d’accueil que l’on modifie le comportement des réfugiés. Lorsque vous vivez sous les bombes, lorsque vous avez faim et peur, vous partez, quelle que soit la situation à Lesbos.

En matière économique, l’Europe est capable de parler d’une seule voix et d’imposer des règles strictes à ses états membres. Pourquoi est-il si difficile de construire une politique migratoire commune? 

Le plan de relocalisation des réfugiés, établi en 2015, n’est pas appliqué. Huit pays de l’Europe de l’Est refusent d’accueillir des migrants. Le Premier ministre polonais a déclaré qu’il n’acceptait aucun réfugié parce qu’il veut conserver "la pureté ethnique de la Pologne". Il faut suspendre les subventions pour ces pays anti-réfugiés, qui sont en réalité des pays mendiants, vivant principalement des fonds en provenance de Bruxelles. 80 % de leurs revenus proviennent de là. En suspendant ces sommes, il serait possible de contraindre ces pays à accepter des réfugiés. 

Mais Ursula von der Leyen est bloquée. Un peu partout en Europe, les mouvements xénophobes et racistes ont fait des progrès électoraux inquiétants. Lorsqu’elle adopte un vocabulaire xénophobe et raciste, elle fait des concessions verbales et politiques aux racistes. Mais on n'apaise pas les racistes en leur faisant des concessions. Ursula von der Leyen commet là une erreur politique fondamentale, comme l’Histoire l’a montrée. En  1938, Chamberlain rencontre Hitler à Munich et lui dit qu’il peut annexer les Sudètes s’il ne fait pas la guerre. Résultat : Hitler a annexé les Sudètes et a tout de même fait la guerre.

On n'apaise pas les racistes en leur faisant des concessions

Pourquoi l’Europe a-t-elle délégué le problème migratoire à la Turquie en 2016?

C’était une erreur fondamentale. Angela Merkel avait élaboré en secret une proposition d’accord avec Erdogan. La Turquie s’était engagée à renforcer le contrôle de ses frontières, à reprendre tous les demandeurs d’asile renvoyés de Grèce et, en contrepartie, elle devait recevoir, jusqu'en 2018, 6 milliards d’euros. Pour chaque demandeur d’asile renvoyé d’Europe en Turquie, l’Europe acceptait un réfugié syrien se trouvant légalement en Turquie. À la base, il s’agissait déjà là d’une violation du droit d’asile, car ce plan ne concernait que les réfugiés syriens. D'autre part, le droit d’asile ne peut pas être limité dans le temps, suspendu à un simple accord.

La Turquie prétend qu’elle n’a pas reçu ces 6 milliards. Mais, au-delà de cette compensation financière, que cherche à obtenir Erdogan avec l'ouverture des frontières ?

Il est en train d’instrumentaliser les réfugiés pour faire d’eux un moyen de pression politique. Il veut forcer l’Union européenne à le soutenir dans sa guerre en Syrie.

C’est la crédibilité de l’Europe qui est en jeu ainsi que sa survie.

Comment expliquer précisément le silence et l’inaction de l’Europe au sujet de la Syrie?

Le problème est la paralysie de l’ONU. Nous sommes dans cette situation parce que la Russie empêche toute action possible des Nations Unies en utilisant son droit de veto. Kofi Annan avait laissé une sorte de testament qui prévoyait une révision totale du conseil de sécurité, notamment l’interdiction du veto lorsqu’il y a crime contre l’humanité. Le bain de sang en Syrie ne peut s’arrêter que par la diplomatie multilatérale. Il faut constituer des corridors humanitaires sécurisés par des Casques bleus et instaurer une "no fly zone".

Le problème est que l’Europe est à la fois un géant économique et un nain politique. Les dirigeants sont inefficaces. Nous sommes dépourvus de stratégie face à cette effroyable tragédie qui dure depuis 2011. Et pendant ce temps, l’Europe met l’accent sur la technologie des frontières en développant son dispositif militaire. Frontex, son organisation militaire de refoulement, a ainsi vu son budget triplé. 27 milliards d’euros sont alloués à Frontex pour mettre en oeuvre cette politique de refoulement : drones, bateaux, scanners, etc. C’est le contribuable européen qui paye cela. Nous payons les chiens dressés à la chasse à l’homme en Croatie ou en Hongrie.

ÉDITO | L'Europe d'Orban

 

Dans votre livre, vous décrivez la population de Lesbos comme particulièrement accueillante. Comprenez-vous l’exaspération actuelle des habitants qui se sentent submergés?

Oui, c’est bien pour cela qu’il faut dissoudre les "hot spots". La situation est très compliquée. En Grèce, la droite est au pouvoir. "Aube dorée", le mouvement d’extrême droite, a repris de la vigueur. Ils s’en prennent maintenant physiquement aux réfugiés. Mais une résistance subsiste. À Lesbos, plus de 60 % des gens sont des descendants de réfugiés. En 1922, la défaite des Grecs contre les révolutionnaires turcs kémalistes a entrainé la déportation de deux millions de personnes sur les îles. C’est un temps mémoriel très court qui est inscrit au sein des familles. Les pêcheurs de Lesbos risquent régulièrement leur vie en portant secours à des réfugiés en haute mer. 

Que faire concrètement à court terme? 

Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. Les opinions publiques européennes doivent exiger la liquidation des "hot spots". Il faut une insurrection des consciences. L’Union européenne est une communauté de valeurs. Les droits de l’homme constituent son fondement. En liquidant le droit d’asile, en violant les droits fondamentaux des réfugiés, l’Europe détruit elle-même les bases sur lesquelles elle s’est construite depuis 1957. Nous sommes donc à un tournant. C’est la crédibilité de l’Europe qui est en jeu ainsi que sa survie. 

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