chronique

Vive le tri sélectif... Et cela vaut aussi pour les critiques envers l’investissement responsable

Co-fondateur et économiste, Orcadia Asset Management

En matière d'investissement responsable, le meilleur et le pire coexistent. À chaque gestionnaire d’être transparent sur la méthodologie utilisée et à chaque investisseur de chercher la méthodologie dont il se sent le plus proche.

Le succès appelle la critique et il faut s’en réjouir. L’exceptionnel succès de l’investissement responsable a conduit récemment à des remises en question de son utilité sociétale. En France, vient de paraître un livre, signé Alain Granjean et Julien Lefournier, au titre explicite, « L'Illusion de la finance verte », et un article de Tariq Fancy, ex-responsable des investissements durables chez BlackRock, sur les limites de cette approche a reçu une grande attention. Le titre y relatif dans l’Écho du 20 septembre avait de quoi susciter le débat : « L'investissement durable n'a aucun impact, il est même nuisible ».

Etienne de Callataÿ. ©Kristof Vadino

En fait, comme souvent, le meilleur et le pire coexistent. Ainsi, il y a bel et bien du « greenwashing », avec des gestionnaires qui se permettent de se dire « responsables » tout en appliquant des critères peu regardants. Heureusement, la réglementation européenne est en train d’assainir la situation. De plus, il est relativement aisé pour les candidats investisseurs de se renseigner sur le degré d’exigence sociétale des fonds qui leur sont présentés en interrogeant leur banquier ou leur gestionnaire sur la méthodologie suivie, sur les labels dont disposent les fonds proposés et sur le rating qui leur est donné par l’une ou l’autre agence d’évaluation de l’ambition « ESG » des fonds.

Une critique liée à ceci est que nombre de fonds ESG ne sont pas alignés avec les Accords de Paris ou, au-delà, ne sont pas terribles en termes environnementaux. Cela peut se comprendre : une entreprise qui, par rapport à ses pairs sectoriels, est excellente en termes de droits sociaux et de gouvernance et moyenne en termes environnementaux aura une bonne cote ESG sans exceller sur le "E". Des gestionnaires et des agences d’évaluation proposent néanmoins une approche avec cote d’exclusion : une entreprise qui serait moins bonne que la moyenne sur le "E" et excellente sur le "S" et le "G" est alors considérée comme non-investissable.

Accepter la diversité des opinions

Le segment des obligations dites vertes (« Green bonds ») fait l’objet de critiques particulièrement sévères. Il leur est reproché la chose suivante. Si une entreprise pétrolière a un projet d’investir 1 milliard d'euros en éoliennes et pour le surcroit d’investir le plus possible dans les énergies fossiles, souscrire à une obligation verte en lien avec ces éoliennes permet à l’entreprise de dégager des moyens financiers additionnels pour l’énergie fossile.

Ici, encore, il n’y a pas homogénéité entre fonds dits "responsables". Certains vont considérer qu’être une obligation verte est une condition suffisante pour être investissable, même si elle est émise par une entreprise qui n’est pas dite "ISR" (ou SRI), pour « investissement socialement responsable ». D’autres exigeront que l’entreprise, dans sa globalité, soit réputée SRI pour souscrire à ses obligations.

Les critères retenus et le poids donné aux critères se doivent d’être multiples ! N’y a-t-il pas des écologistes pour la prolongation des centrales nucléaires et d’autres contre ?

Une critique qui interpelle en particulier est celle des discordances dans l’évaluation responsable des différentes agences de notation extra-financière et, derrière elle, celle de la qualité des méthodologies utilisées. Bien sûr que certaines méthodologies peuvent être défaillantes, et il faut être sévère, mais il faut aussi accepter la diversité des opinions que traduisent les discordances. Les critères retenus et le poids donné à chacun se doivent d’être multiples ! N’y a-t-il pas des écologistes pour la prolongation des centrales nucléaires et d’autres contre ? Ainsi, est-ce qu’il faut donner plus de poids aux émissions polluantes ou à l’évolution de celles-ci ? Le bien-être animal pèse-t-il plus ou moins que la consommation d’eau ?

À chaque gestionnaire d’être transparent sur la méthodologie utilisée et à chaque investisseur de chercher la méthodologie dont il se sent le plus proche. Il faut souhaiter que prochainement des applications soient développées pour, au départ des préférences individuelles, identifier les fonds d’investissement qui collent le mieux aux desiderata, variables, de chacun.

Manœuvre dilatoire

Enfin, traitons de la critique la plus structurelle, selon laquelle l’investissement responsable serait une manœuvre dilatoire. Il se substituerait à des réglementations et différerait les « vraies » mesures. C’est possible, et ce serait certainement le plus grand risque. Ce n’est pas de la seule initiative volontaire des grandes entreprises cotées en bourse ou de la seule pression de certains investisseurs que viendra spontanément LA réponse aux défis climatiques, de biodiversité ou sociaux.

Reprocher à l’investissement responsable d’être instrumentalisé comme alibi pour ne pas faire autre chose par ailleurs revient à exonérer le politique de ses responsabilités.

Ceci dit, l’entreprise, par la force de ses innovations et l’évolution de ses processus, peut contribuer à la réponse globale en réduisant la perte de bien-être. De plus, loin de s’y substituer, l’investissement ESG peut stimuler l’action réglementaire en participant à une prise de conscience et en montrant aux décideurs que s’engager dans la voie de la transition n’est pas se confronter à l’entrepreneuriat et à la finance, au contraire. Enfin, reprocher à l’investissement responsable d’être instrumentalisé comme alibi pour ne pas faire autre chose par ailleurs revient à exonérer le politique de ses responsabilités.

Le rapide passage en revue ci-dessus des critiques de l’investissement responsable conduit selon nous non à remettre en question sa plus-value sociétale, mais à inviter à plus de transparence dans le chef des gestionnaires et à plus de sélectivité dans le chef des investisseurs.

Etienne de Callataÿ
Co-fondateur et économiste, Orcadia Asset Management

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