reportage

Votre emploi peut-il résister face aux robots?

Robotisation, automatisation, digitalisation, ces trois mots sont en train de bouleverser la vie des entreprises. Tous les secteurs sont touchés, des supermarchés aux banques. Votre job y résistera-t-il ? Derrière les chiffres des pertes d’emplois annoncées se cachent d’autres réalités moins sombres. Mais il faudra s’adapter.

On a tous fait ce geste déjà dix fois. Déposer son panier sur le comptoir, s’emparer du "gun scan", quelques clics luminescents rouges sous l’œil bienveillant d’un employé, et le tour est joué. On paie, on part. Dans certaines enseignes, il suffit même de déposer son panier sur le comptoir, tous les articles sont scannés, et miracle, quelques secondes plus tard le prix s’affiche sur l’écran. On appelle cela la "RFID". L’étiquette radiofréquence. Une étiquette high-tech qui permet à l’entreprise un gain de temps dans tous les maillons de la chaîne, un contrôle de sa production et une localisation de sa marchandise. La digitalisation n’est plus aux portes des magasins, elle a mis le pied dedans.

Votre job est-il «futureproof»?

Robots, intelligence artificielle, big data… Avec l’émergence de la technologie sur nos lieux de travail, des emplois vont disparaître, d’autres sont voués à fortement évoluer au cours des prochaines années. A quel point chacun d’entre-nous est-il prêt devant cette révolution? Nos jobs sont-ils «futurproof»?

Notre questionnaire vous permettra, en une dizaine de minutes, d’évaluer à quel point les nouvelles technologies impacteront votre travail mais aussi l’organisation de votre équipe et vos méthodes de travail. Le rapport personnel que vous recevrez détaillera les compétences que vous pouvez développer face à l’émergence des nouvelles technologiques. 

www.lecho.be/thefutureofwork

En partenariat avec L’Antwerp Management School, le secrétariat social SD Worx et l’institut de recherche Indiville, L’Echo lance une enquête à grande échelle. 

Découvrez, globalement, tous les résultats de notre enquête le 27 mars.

Nous sommes chez Decathlon. Comme la plupart des grosses enseignes de distribution, le leader de la vente d’équipements sportifs est passé aux caisses sans caissières il y a dix ans déjà. Avant de sauter le pas de la RFID en 2014. "Et tout cela, sans perte d’emploi, affirme Yacine Eddial, leader encaissement de l’entreprise en Belgique. J’entends parfois des clients dire ‘je refuse de passer en caisse express, car vous supprimez des emplois’. C’est peut-être le cas chez d’autres retailers, mais c’est totalement faux chez Decathlon. Nous avons conservé nos équipes, et nous avons ajouté plus de caisses dans nos magasins."

Chaque robot industriel est susceptible d’éliminer en moyenne 1,6 emploi.

Voilà un message plutôt rassurant. Et pourtant, quand on parle de robotisation et de digitalisation de l’économie, c’est souvent par le biais d’études alarmistes sur l’emploi. En dix ans, la vente de robots industriels a été multipliée par trois, a constaté l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Et selon elle, on n’en est encore qu’au début du processus. Parallèlement, l’emploi dans les usines a baissé de 20% entre 1995 et 2015. L’été dernier, une étude publiée par le bureau britannique Oxford Economics annonçait encore que jusqu’à 20 millions de postes industriels pourraient laisser la place aux robots d’ici 2030. "Chaque robot industriel est susceptible d’éliminer en moyenne 1,6 emploi" prévoyait l’étude.

Une évolution qui touche tous les secteurs: banques, compagnies d’assurances, transports, bureaux d’experts comptables, usines d’assemblage, les nouvelles technologies touchent tous les types d’emploi, des plus manuels aux jobs intellectuels, et qui n’épargnera pas notre pays. En 2017, l’IWEPS (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique) estimait que 564.000 emplois seraient menacés à l’horizon de 10 à 20 ans par la robotisation et la digitalisation de l’économie. Soit la moitié des emplois de la région. Et, contrairement aux idées reçues, les employés administratifs seraient les plus menacés, devant les commerçants et les vendeurs, et ensuite seulement les ouvriers de l’industrie et de l’artisanat.

Suppression VS création

Le tableau est-il aussi sombre que les statistiques veulent bien le laisser croire? Non. D’une part, car derrière ces destructions d’emplois, d’autres vont se créer. D’après une étude du consultant Deloitte, une majorité de dirigeants et responsables RH estiment que la digitalisation créera davantage d’emplois qu’elle n’en détruira. Selon ces décideurs, les technologies sont plus efficaces quand elles complètent les travailleurs humains, plutôt que de les remplacer. Pour la fédération du secteur technologique Agoria, chaque emploi qui disparaîtra verra quatre nouveaux emplois se créer d’ici 2030. À condition d’évoluer, de se réorienter, et se former au changement.

Cela se voit ici et là sur le terrain. Revenons d’abord chez Decathlon. Quand on lui parle des caisses self-scan, Yacine Eddial tempère tout de suite le propos. "On ne parle pas de caisses self-scan, mais de caisses express. Car nos clients bénéficient toujours de l’aide d’un collaborateur s’ils le souhaitent." C’est ‘l’œil bienveillant’ dont on vous parlait en début de reportage.

Sans les robots, nous compterions aujourd’hui 70 employés de moins, parce que nous n’aurions pas connu un tel développement.
Peter Van Hoecke
Patron de Van Hoecke

Chez Decathlon, l’encaissement fait toujours partie des compétences à acquérir par les employés.  Mais la société a transformé sa manière de fonctionner. "Vu l’utilisation importante de nos caisses express par les clients, on a eu l’opportunité de renforcer notre service client, explique le responsable. Au lieu d’avoir des équipes fixes pour la caisse, nous avons souhaité travailler avec des équipes qui détiennent la compétence de l’encaissement en plus de celle de la vente. Sur base volontaire, les anciens collaborateurs des équipes caisses ont pu suivre une formation adéquate afin de rejoindre les équipes de vente." Decathlon a parallèlement investi dans le service personnalisé au client. "Avec une fabuleuse opportunité d’épanouissement pour les uns et les autres, explique encore le responsable. D’un côté, les travailleurs passionnés par le sport qu’ils pratiquent ont eu l’opportunité de travailler dans le rayon de leur sport favori. Les basketteurs chevronnés sont attachés au rayon basket, les tennismen au rayon tennis, les fans de randonnée au rayon rando. Et d’un autre côté, des vendeurs ont pu ajouter une corde à leur arc en se formant à l’encaissement."

Des robots multiplicateurs d’emplois

Dans le secteur industriel, la technologie de la robotisation peut aussi être source de croissance. Comme dans l’entreprise familiale Van Hoecke. À l’origine, cette PME de Flandre orientale distribuait de la quincaillerie de meubles. En investissant 7 millions d’euros dans une usine automatisée de fabrication de tiroirs prémontés, elle a développé fortement son activité, notamment grâce à deux robots Kuka. À eux deux, ils produisent une commande toutes les 60 minutes, dans l’une des 46.000 variantes possibles que les cuisinistes peuvent commander en ligne.

©Filip Ysenbaert

Ces robots n’ont pas remplacé des hommes. "Sans eux, nous compterions aujourd’hui 70 employés de moins, parce que nous n’aurions pas connu un tel développement, explique Peter Van Hoecke, le patron de l’entreprise. Aux yeux du patron, la digitalisation et l’automatisation sont un soutien important au personnel. "À une époque où il n’est pas facile de trouver du personnel qualifié, il vaut mieux éliminer le travail ennuyeux et répétitif. Nous préférons offrir à nos collaborateurs des emplois plus motivants." C’est d’ailleurs ce que l’entreprise s’apprête à faire aussi sur la ligne de fret. Afin d’éviter le travail abrutissant de la conduite de chariot élévateur d’un point A à un point B, l’entreprise compte investir dans de petits robots. "Car en réalité, ce que vous demandez à ceux qui sont chargés de ce travail le matin, c’est ‘laissez votre cerveau au vestiaire’. Ça ne devrait pas exister vous ne trouvez pas?"

→ Votre job est-il "Futureproof"? Faites le test

Scénarios catastrophes

Au sein des entreprises qui ont fait la une des journaux ces dernières années à cause de l’impact de la "disruption", c’est un autre son de cloche. Le groupe de télécoms Proximus licencie 1.900 personnes et engage 1.250 employés, surtout des profils "digitaux". Dans le secteur des médias, RTL a fait passer 105 emplois à la trappe sous l’impact de la digitalisation. Presque toutes les grandes banques se sont lancées dans des plans de restructurations pour les mêmes raisons. Elles ont demandé à ceux qui restaient de poser à nouveau leur candidature pour leur emploi, améliorent la formation de leur personnel et cherchent désespérément des profils numériques pour occuper ces nouveaux postes très spécialisés.

Des intellectuels comme Yuval Harari ("Sapiens") et certains chercheurs présentent dans les médias des scénarios apocalyptiques avec l’humain comme futur esclave des robots, et décrivent une société où les "have" conçoivent et contrôlent les algorithmes de l’intelligence artificielle et les robots, tandis que les "have not", au chômage, deviennent des parias devant se contenter d’une allocation de survie.

Il ne faut pas attendre 60 ans ou que le métier disparaisse pour se poser les bonnes questions et suivre une formation ou changer de métier.
Belfius

Mais ce n’est pas parce que c’est techniquement et théoriquement possible que cela arrivera, estime An De Vos, experte en carrières professionnelles et professeure à l’Antwerp Management School et à l’Université d’Anvers. "Il est possible d’automatiser beaucoup de tâches, mais les employeurs devront toujours trouver un équilibre entre les aspects sociaux, éthiques, commerciaux et financiers. Comment les syndicats réagiront-ils? Et les clients? Seront-ils satisfaits? Les coûts pourront-ils être compensés par les bénéfices? Investir dans une automatisation poussée coûte des milliards d’euros."

D’autant qu’automatisation ne rime pas nécessairement avec amélioration. Carlos Desmet l’a appris à ses dépens. Lors de l’agrandissement de son usine à Menin, il a mis fin à l’automatisation complète de sa chaîne de production. "Si vous n’avez que des robots et des machines sur une longue chaîne, vous n’êtes pas assez flexible pour réagir en cas de forte augmentation de la demande d’un client. De plus, toute la production s’arrête au moindre incident technique."

Impact et contrôle

Dans le débat sur l’avenir du travail, il est souvent question d’emplois menacés de disparition, mais rarement des emplois qui resteront, estime la psychologue industrielle et chercheuse Pascale Le Blanc de l’Université Technique d’Eindhoven.

Des enquêtes menées auprès de travailleurs se montrent parfois optimistes. Dans son rapport "Future of Work", Ricoh Europe montre que la moitié des 3.000 travailleurs interrogés estiment que l’intelligence artificielle améliorera leur vie professionnelle. Selon eux, la technologie sera tout bénéfice si les machines prennent le relais de tâches administratives lourdes, laissant alors le temps aux employés de se concentrer sur des tâches plus utiles, et sur la stratégie. Des machines "robots esclaves" qui permettraient en somme aux travailleurs de retrouver leur… cerveau.

Mais cet optimisme n’est pas de mise dans tous les secteurs. Pascale Le Blanc a interrogé les employés de six grands centres de distribution aux Pays-Bas sur leur travail dans un entrepôt automatisé. Dans certaines entreprises, des "order pickers" circulaient encore pour préparer des colis, dans d’autres, un véhicule autonome avait pris le relais. "Pour certaines personnes, le travail s’était réduit à la préparation des colis de forme ronde, que les machines ne pouvaient pas traiter. Peut-on encore parler d’un véritable emploi?"

On a parfois l’impression que Charlie Chaplin et ses ‘Temps modernes’ sont de retour: nous allons recommencer à saucissonner les emplois et à travailler à la chaîne.
Pascale Le Blanc
Psychologue industrielle et chercheuse à l’Université Technique d’Eindhoven

Pascale Le Blanc constate également que les réactions peuvent être très différentes d’une personne à l’autre. "Pour les managers, le travail est souvent plus agréable, car ils ont les mains libres pour résoudre les problèmes. Certaines personnes prennent des initiatives et cherchent des manières de collaborer avec les machines. Mais quelqu’un qui subit l’automatisation perdra sa motivation, parce que la variété et l’autonomie disparaissent."

La professeure se pose aussi des questions sur le postulat que l’automatisation améliore systématiquement la qualité des emplois. Après l’automatisation du métro français, les conducteurs des rames ont eu l’occasion de devenir managers. "Mais ils n’ont pas apprécié. Ils étaient fiers de leur travail dans le métro et de la responsabilité qu’ils avaient envers les passagers. Ils ne retiraient aucune satisfaction à rester assis dans un bureau et regarder des chiffres sur un ordinateur."

Pascale Le Blanc estime que les entreprises ont raison de continuer à chercher à réduire les coûts et à améliorer leur productivité. "Mais si vous vous limitez à ces facteurs, vous passez à côté de la question de la satisfaction au travail. On a parfois l’impression que Charlie Chaplin et ses ‘Temps modernes’ sont de retour: nous allons recommencer à saucissonner les emplois et à travailler à la chaîne."

IT Academy

Comment convaincre les collaborateurs d’évoluer, d’affûter leurs compétences et de s’efforcer d’améliorer le contenu de leur emploi? Et comment encourager les employeurs à investir de manière structurelle dans la formation de leur personnel? Des études menées par l’équipe d’An De vos en 2012 et 2016 révèlent que rares sont les entreprises qui s’occupent du plan de carrière de leur personnel.

Chez Belfius, c’est tout le contraire. La banque a mis en place un programme de formation et d’accompagnement de carrière appelé "career@belfius". L’idée étant d’éviter la casse sociale qui a secoué d’autres enseignes comme ING, KBC ou BNP Paribas.

"Ces actions devront aider nos collaborateurs à retrouver une nouvelle fonction, et travailler plus longtemps au sein du groupe en investissant dans le développement des compétences et l’accompagnement de leur carrière, plutôt que dans des mesures de départ", explique-t-on chez Belfius. Plus spécifiquement, la banque a investi dans la formation spécifique axée sur l’évolution de la technologie digitale au travers d’une "IT Academy". "Il ne faut pas attendre 60 ans ou que le métier disparaisse pour se poser les bonnes questions et suivre une formation ou changer de métier. Les jeunes sont donc aussi concernés. C’est le moment idéal pour réfléchir aux compétences futures nécessaires dans le métier, et pour accompagner nos collaborateurs dans leur développement pour faire face aux défis de leur fonction aujourd’hui, mais surtout demain… "

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