interview

Vous êtes anarchiste? "Non, je suis consterné"

Patrick Rambaud: "Ce système des partis politiques institués, qui s’échangent le pouvoir au bout de quelques années, ne fonctionne plus." ©BELGAIMAGE

À moins d’un an des élections présidentielles françaises, nous avons rencontré Patrick Rambaud, chroniqueur français et contempteur des deux derniers règnes du "monarque républicain", comme il l’appelle.

Les yeux pétillants derrière de grosses lunettes, l’air malicieux sous une petite barbe, l’écrivain Patrick Rambaud, ancien Prix Goncourt en 1997 et membre de la même académie depuis 9 ans, tient le rôle de fou du roi, au travers de chroniques drolatiques, dans le style suranné et acerbe de Saint-Simon, et devenues annuelles sous Nicolas Sarkozy. Consterné, une fois de plus, par le gouvernement de son successeur, le chroniqueur a repris sa plume acérée, pour décrire les trois premières années de la présidence de François Hollande. Drôle et déprimant, une fois encore, "François le Petit" appelle une suite qui sortira deux mois avant le scrutin présidentiel, nous confie l’auteur, qui prône un changement de cet... "ancien" régime.

De combien d’adjectifs au picrate disposiez-vous pour qualifier le souverain Sarkozy, d’abord, puis Hollande?

Franchement, je ne sais pas. J’en avais dénombré 300, en 3 volumes, et on est à 7 volumes aujourd’hui. J’essaie de trouver un qualificatif différent, à chaque fois, pour décrire notre monarque républicain. Les titres, eux, sont au nombre d’une dizaine: souverain, potentat… Quant aux adjectifs, ils viennent tout seuls, le français est une langue assez riche… Utiliser un langage châtié, un peu ancien, me permet de mettre de la distance. Et surtout, le contraste avec leur langage, surtout celui de Sarkozy, produit un effet comique. C’est assez amusant à faire.

Pourquoi ces références à Tintin?

Parce qu’il y a tout dans Tintin. Hergé est ma grande référence. On trouve même l’allusion à la burqa dans "Coke en Stock". Le capitaine Haddock y est déguisé en femme voilée avec une jarre sur la tête. Parce qu’il ne comprend pas l’arabe, on le démasque et soudain, sous la burqa, apparaît… un "barbu". (Rires.) Comme je viens de vous le dire, tout est dans Tintin.

Après Daffy Duck, c’est un peu Elmer qui est sur le trône de France?

C’est un peu ça.

Quelles sont les réactions, notamment en provenance de l’Élysée?

J’ai surtout des réactions de personnes de la rue. Un marchand d’huîtres de l’île d’Oléron m’a dit: "Merci pour votre médecine!" Apparemment cela fait du bien à certains… À l’époque de Sarkozy, je recevais aussi une lettre d’insulte par an, de la même personne, qui habitait Arcachon, qui signait et indiquait son adresse. Rien que des bordées d’insultes: une habituée.

Et du Landerneau, rien?

Pas directement, seulement de biais. Je sais, par exemple, que la "Comtesse" Bruni était, à l’époque, furieuse du bandeau de l’ouvrage. Mais il s’agit d’une photo dont elle a accepté la publication, dans un magazine du genre "Voici" et où elle est bizarrement accroupie sur les galets. Si elle accepte de poser de façon ridicule, ce n’est pas mon problème. Peut-être est-ce parce que nous avons ajouté un pagne de Tarzan et un bicorne napoléonien à son ex-Majesté. Mais ce sont des échos par la bande: "quelqu’un m’a dit", jamais directement (rires).

Par cette même bande, on me rapporte surtout des histoires que je ne peux, hélas, pas utiliser, car elles touchent à la vie privée. Ce qui est dommage, mais, en même temps, me conforte dans mes impressions.

Comment procédez-vous pour mettre en forme ces chroniques?

Tous les matins, je lis la presse et je découpe. Avec ma camarade, nous découpons et constituons des dossiers par thématiques, événements, climats... C’est bien plus compliqué qu’on imagine et cela prend énormément de temps. Le problème est qu’il se passe tellement de choses durant ce règne, qu’on oublie tout. Et, comme tous ces "événements" sont destinés à se recouvrir les uns les autres, l’accumulation mène à l’oubli.

Patrick Rambaud, "François le Petit, Chroniques d’un règne", Grasset. ©doc

La grande référence, pour cette chronique, doit sans doute être Saint-Simon…

Non, le point de départ ce fut "La Cour", d’André Ribaud, qui paraissait dans le "Canard Enchaîné", en 1960, et qui moquait De Gaulle. J’ai voulu faire de même, une idée qui m’est venue deux jours après la fâcheuse élection de Sarkozy et que j’ai soumise à Grasset. Ceci dit, Ribaud imitait plus que moi Saint-Simon, qu’il lisait 20 minutes avant de rédiger sa chronique hebdomadaire. Dans mon cas, l’approche n’est pas du tout journalistique: je voulais donner une vue d’ensemble du règne, ce qui permet de voir, dans le temps, son impact, voir ce qui surnage, ce qui reste...

L’idée vous est donc soudain apparue…

Oui, après l’accession de Sarkozy, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose face à ce personnage que je ne peux souffrir, depuis très longtemps d’ailleurs. Puisqu’il n’est pas apparu tout d’un coup en 2007: on le connaissait, hélas, depuis longtemps… Et puis m’est venue l’idée de la cour, qui s’y prêtait à merveille. De plus, il y avait un côté moliéresque chez le personnage, un personnage de Molière plutôt que Molière lui-même évidemment….

Vos chroniques sont à la fois drôles et déprimantes à la fois…

Le but est d’essayer de faire rire avec le côté déprimant de la dure réalité française.

Pourquoi avoir attendu trois ans de règne de François Hollande?

J’avais produit six volumes durant le règne précédent. Il fallait que je passe à autre chose. J’ai donc écrit un livre sur un Chinois vieux de 23 siècles (le penseur Tchouang-Tseu qui affirma que le monde "n’a pas besoin d’être gouverné", NDLR), en me disant: laissons sa chance à François Hollande et voyons ce qui se passe. On a vu. Au bout de deux ans, j’ai fait une rechute.

Qui souhaitez-vous voir l’emporter?

Aucun… ou aucune idée. Je n’ai pas de préférence et cela reste très mystérieux. On ne sait ni où on va, ni ce qui va se passer. Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, je suis neutre et toujours aussi consterné, ce qui me pousse à raconter ces histoires idiotes.

"Les gouvernements s’occupent beaucoup plus d’économie que de leurs citoyens, qui en ont marre et ressentent une sorte de lassitude vis-à-vis de tous ces individus interchangeables qu’on remet au pouvoir à chaque fois, qui ne font rien de particulier, et qui s’en foutent, car ils vivent ailleurs, sur une autre planète…"

Il règne une atmosphère de fin d’empire sur la Cinquième République?

On le dit tous les ans depuis des années. Ce système des partis politiques institués, qui s’échangent le pouvoir au bout de quelques années, ne fonctionne plus. C’est un peu pareil dans le monde entier, que ce soit aux États-Unis ou en Autriche. Partout les citoyens en ont assez de ces gens qu’on voit sans arrêt, qui s’en vont et qui reviennent. Actuellement il y a une espèce d’envie de quelque chose de différent. Quoi? Je n’en sais rien. Pour l’instant, ce n’est pas terrible ce qui se prépare, à voir la montée de l’extrême droite. Les gouvernements s’occupent beaucoup plus d’économie que de leurs citoyens qui en ont marre et ressentent une sorte de lassitude vis-à-vis de tous ces individus interchangeables qu’on remet au pouvoir à chaque fois, qui ne font rien de particulier, et qui s’en foutent, car ils vivent ailleurs, sur une autre planète… Cette remise en cause est observée partout, pas qu’en France, mais dans le monde entier… sauf peut-être en Corée du Nord. Même en Chine, on observe des mouvements.

Le scrutin proportionnel ne conviendrait-il pas mieux en France au niveau des législatives?

La proportionnelle a été introduite au niveau de scrutins mineurs, mais ce chantier est actuellement à l’arrêt…

La présidentialité monarchique ne devrait-elle pas laisser la place à un président honorifique, qui dépose gerbes et couronnes... de fleurs?

Oui, ce fut le cas avant de Gaulle, avec des présidents potiches. Mais durant cette Quatrième République, le gouvernement changeait tous les huit jours. Changer brutalement les choses risque de provoquer des violences, mais, en même temps, il faut que ces changements s’opèrent rapidement.

C’était mieux avant? De Gaulle ou Mitterrand possédaient une autre carrure?

Non, ce n’était pas mieux. De Gaulle, c’était un peu Franco: de la censure, une société vieillotte et figée, qui ont provoqué les événements que vous savez. Quant à Mitterrand, après avoir énormément critiqué de Gaulle, dans "Le coup d’état permanent" notamment, c’est celui qui a le mieux repris le rôle de président monarchique, institué par De Gaulle avec la 5e République. Ce fut le plus gaullien des présidents de la Cinquième…

Prévoyez-vous une suite à "François le Petit"?

Il faut que j’en commette un autre, juste avant les élections. Il sortirait tout début mars, avant le scrutin présidentiel de mai. Il faut un peu de temps, savoir ce qui va se passer en décembre, qui est le candidat de gauche et de droite, que cela se décante.

Un nouveau duel Sarkozy-Hollande, ce serait effrayant. Personne n’en veut plus de ce duo.

Cette sorte de permanente course à l’échalote serait-elle aussi intense si l’on en était resté au septennat?

La formule actuelle en accélère le rythme c’est certain, et c’est pire encore en Amérique. Et surtout, les législatives se font dorénavant juste après les présidentielles, et tous les cinq ans. Disparaît ainsi la punition des législatives à deux tiers de mandat, qui peuvent venir changer la majorité et constituer une sanction. La Cinquième République est monarchique, de toutes façons. Il s’agit d’une Constitution qui a été conçue sur mesure pour De Gaulle. Il faudrait revenir à une formule plus démocratique. Dans le cas présent, tous les pouvoirs sont concentrés d’une étrange façon.

Vous êtes anarchiste?

Non, je suis consterné.

Patrick Rambaud, "François le Petit, Chroniques d’un règne", Grasset.

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