Publicité
Publicité
interview

Yves Trotignon: "Ce qui nous sauve en ce moment, c'est que les attentats de masse ont raté"

©Antonin Weber

Analyste à la DGSE chargé de l’évaluation de la menace terroriste durant onze années, aujourd’hui enseignant à sciences po et consultant dans le privé, Yves Trotignon est connu pour son regard sans concession sur la manière dont les démocraties occidentales, la France en premier lieu, a nié l’échec cuisant des attentats récents sur son sol. Deux ans après les attaques du 22 mars sur le territoire belge, il revient sur le djihadisme dans notre pays et le travail des services de renseignements. Cinglant et éclairant.

La question revient comme un mantra: pourquoi la Belgique a-t-elle été le pays occidental qui a envoyé, en proportion, le plus de combattants en Syrie (413 départs effectifs et environ 200 tentatives)? Je viens d’écrire un article sur la situation à Trinidad et Tobago, petit État dont la population s’élève à 1,3 million d’habitants, rassemblés sur deux îles au large de l’Amérique du Sud. C’est un pays prospère, qui a connu des tensions communautaires il y a quelque temps. Et pourtant, une centaine de djihadistes en sont partis. La Belgique, c’est un peu pareil. Ce phénomène défie les explications. On pense que c’est la pauvreté ou l’oppression communautariste, telle loi X ou Y, et en fait non.

Ces dernières années, on a vu des djihadistes ouzbeks frapper à Stockholm, des Français bourgeois convertis, des gens intégrés dans la vie active qui, malgré tout, ont été séduits par le djihad et soit son partis en Syrie ou en Irak, soit ont mené des actions sur le territoire national. Je n’ai pas d’explication. On est dans une phase de recensement des différentes causes. La réponse sortira peut-être des procès, ou bien des plumes des historiens, dans une cinquantaine d’années.

Quelles sont néanmoins les pistes d’explication en Belgique? On peut documenter des facteurs, comme les problèmes communautaires ou la sensibilité de communautés originaires d’Afrique du Nord par rapport à certaines thèses radicales. Sauf que rien n’est mécanique. Il y a des causes sociales, politiques, économiques. Certaines personnes sont sensibles aux révolutions du Printemps arabe, en Libye, au Yémen, en Syrie. Il y a peut-être aussi un discours souterrain plus profond sur les tensions ressenties entre la communauté musulmane et les politiques occidentaux, cette idée d’un impérialisme occidental au Moyen-Orient. Mais bon, la Belgique n’est pas un pays néocolonial, c’est contredit par les faits.

Il y a des questions plus gênantes pour la Belgique: on sait que ce n’est pas un pays simple, tiraillé par des tensions sociales et communautaires. Il y a des questions à poser sur l’organisation des services de sécurité, à cette aune. L’État belge, avec sa taille et son poids, est-il en mesure de tenir un bilan sécuritaire? Mais la France, pays jacobin et centralisateur, n’a pas de leçon à donner. On reste sur des attentats de masse à Nice et Paris, ainsi qu’une longue série d’autres attentats qui posent question. Les enquêtes sur Mohamed Merah ou l’attaque de Charlie Hebdo? La surveillance des terroristes qui ont tué un prêtre à Saint-Etienne du Rouvray? Tout va bien, disent-ils. Non, ça ne va pas.

Le bilan de ces échecs a-t-il été tiré? Les commissions d’enquête, en France et en Belgique, ont fait des conclusions qui sont des constats d’échec. Elles sont désagréables et appellent des réformes, mais rarement des sanctions. Mais les réformes peuvent être profondes, allant jusqu’à la réorganisation de la communauté française du renseignement.

En interne, des comptes ont-ils été réglés? Oui, mais subtilement, à la française. La politique française a été de dire, jusqu’à l’absurde, que tout s’était bien passé. ça, il ne faut pas en parler aux victimes des attentats, estomaquées par les déclarations publiques de certains ministres. Des anciens collègues de la DGSE étaient effarés par le gouffre creusé entre leur sentiment d’échec et la parole publique.

En interne, il y a eu des conséquences, comme des "promotions-sanctions", ces mutations à des postes prestigieux mais éloignés du terrain. Par contre, les chefs de services de la DGSI et de la DGSE, Patrick Calvar et Bernard Bajolet, ont dit clairement qu’ils avaient un sentiment terrible d’échec de leurs dispositifs et de l’ensemble de la communauté du renseignement.

Quelle est la vision française du renseignement belge? (silence gêné) L’arrogance française n’est pas une légende, j’en suis le fringant représentant. Elle se base sur une vraie technicité. Depuis le 11 septembre, il y a une certaine fierté dans le monde du renseignement français, le travail est fait, les moyens sont là. Mais en contrepartie, il y a ce côté Français qui donne des leçons au monde entier.

Par rapport aux services belges, les relations sont anciennes et étroites. Il existe un vrai partenariat, sans mise sous tutelle. Mais il y a, en France, le sentiment net que les Belges avaient besoin d’une épaule très secourable.

D’abord à cause du nombre très spectaculaire de départs de djihadistes depuis le sol belge. En France, on s’est occupé des départs sur zone, avec un appareil de renseignement puissant, 25 années d’expérience sur le contre-terrorisme djihadiste. En Belgique, la proportion de départ par habitant est nettement plus élevée et on n’a pas les mêmes moyens techniques ni l’expérience pour gérer cela.

Alors, les Français ont dit aux Belges: "Votre sécurité, c’est la nôtre, on va travailler ensemble, en symbiose." Et c’est vrai que le travail accompli depuis les dossiers Farid Melouk ou le réseau Djamel Beghal en 2001 montre qu’il y a une vraie expérience commune et croisée.

Pourtant, il nous est rapporté par plusieurs sources des deux côtés de la frontière que la fameuse équipe commune d’enquête franco-belge travaillant sur les attentats du 13 novembre a connu des moments de grande tension, notamment quand tout le fruit des investigations se retrouvait quelques jours plus tard dans la presse hexagonale… Effectivement, des fuites dans la presse ont été organisées, mais du côté politique, ce n’est pas le fait des enquêteurs. En 2015 et 2016, certains, dans les cabinets ministériels, racontaient des choses négatives sur leurs voisins. Après le 13 novembre, un responsable politique français a dit que tout cela était la faute des Belges et des Grecs (l’ancien ministre de l’Intérieur et Premier ministre, Bernard Cazeneuve, NDLR). Or quand vous vous prenez un tel attentat, avec une organisation aussi complexe et ambitieuse, chaque pays en Europe est mouillé, d’une manière ou d’une autre.

Donc, quand vous avez une narration politique intranationale qui est de dire "tout se passe bien", il faut bien chercher des responsables à l’extérieur. Et là, de manière tactique, on a fait sortir des choses sur les Grecs et les Belges. Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu les Belges reprocher quelque chose aux Français à la suite de l’attaque du Musée juif, alors que Mehdi Nemmouche est français. Je ne dis pas que ça ne s’engueule pas en interne, entre les services, mais ces polémiques sont indécentes. On ne critique pas les voisins qui ont aussi été touchés.

"Aujourd'hui, même un loser qui ne sait rien faire peut prendre un camion et on n'aura aucun moyen de l'empêcher de faire un massacre."

Des erreurs n’ont-elles pas été commises en Belgique? On pense à la diffusion des noms des suspects, ou à la volonté du parquet fédéral de donner publiquement l’identité de Najim Laachraoui, à la veille du 22 mars? (silence) Après l’arrestation de Salah Abdeslam à Molenbeek (le 18 mars 2016, NDLR), son avocat a déclaré: "Mon client parle." Alors, les enquêteurs disent que c’est à la suite de déclarations publiques que les terroristes ont précipité le passage à l’acte. Tout sera dit lors du procès, espérons.

Mais rien n’est blanc ou noir. Un attentat est toujours un accident industriel, soit une suite de petits échecs, un enchaînement de petites fautes humaines. Un type qui ne fait pas attention au réglage de sa machine, un autre qui ne prend pas en compte le signal d’alerte, etc.

Un attentat, c’est pareil. Plus il est compliqué, plus on identifie des moments où ses auteurs ont été détectés par les services, avant que l’analyste ne comprenne rien ou qu’ils soient tout simplement perdus. ça s’est passé avec les frères Kouachi, mais aussi avec Anders Breivik, en Norvège, qui avait acheté des grandes quantités d’acide d’ammonium pour sa ferme, avant que l’on ne se rende compte que cette ferme était en faillite. Bref, ce sont rarement des erreurs énormes.

Mais au bout du compte, ça pète. Et il ne faut pas oublier que les terroristes décident seuls s’ils passent à l’action. Le premier coupable, ce n’est pas l’avocat qui parle trop, le politique qui pointe tel ou tel, le journaliste qui publie une info confidentielle ou le magistrat qui diffuse une identité. C’est le terroriste.

L’ère des grands attentats complexes et ambitieux, comme celui du 13 novembre 2015, est-elle en train de laisser place à celle des attentats moins difficiles à mettre en place? Je suis d’un naturel prudent et pessimiste. Ce qui nous sauve, en ce moment, c’est que les attentats de masse ont raté. On est sur 20 attentats officiellement déjoués en 2017, en France. Effectivement, la pression sécuritaire est telle que les réseaux sont démantelés.

Mais on ne saura dire que dans dix ans s’il y a eu une évolution de réseaux complexes vers de petits acteurs. Mais aujourd’hui, même un loser qui ne sait rien faire, un acteur périphérique aux yeux des services de renseignement, quelqu’un qui n’a pas été formé, il peut prendre un camion et on n’aura aucun moyen de l’empêcher de faire un massacre.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés