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“Une innovation ne doit pas toujours avoir une utilité immédiate”

Lieven Scheire, comique et commentateur scientifique

Pour le biologiste néerlandais Midas Dekkers, les humains ont beau essayer d’inventer des choses intelligentes, cela ne nous aide pas nécessairement à avancer. Lieven Scheire, comique, créateur d’émissions télévisées, commentateur scientifique et physicien de formation, se montre plus optimiste: il pense que nous avançons… mais “en biais”. Il se dit à la fois favorable au progrès technologique et sceptique à son égard.

Votre foi dans les effets positifs de la technologie est-elle sans bornes?

“Je suis assurément un optimiste progressiste. Mais suis-je un optimiste inconditionnel? Ça, non. Certaines choses m’inquiètent. Si la technologie et la science n’ont pas de noyau proprement idéologique, ce n’est pas le cas de leur usage. Toute nouvelle évolution substantielle peut être déployée à bon et à mauvais escient. Ce fut le cas avec l’énergie nucléaire. On constate le même phénomène à présent avec la génétique et l’intelligence artificielle.”

Qu’est-ce ce qui vous préoccupe?

“L’idée que l’intelligence artificielle puisse se retrouver entre les mains d’un État totalitaire me fait froid dans le dos. On peut citer les drones militaires Kargu, de fabrication turque, capables de tirer sur un individu en se basant sur la reconnaissance faciale.”

À l’inverse, quelle découverte technologique vous donne de l’espoir?

“Les progrès réalisés dans le repliement des protéines. Prédire la structure des protéines était une énigme que même les ordinateurs surpuissants ne parvenaient pas à résoudre, jusqu’à ce que DeepMind, la division IA de Google, déchiffre le code voici environ deux ans. Leur logiciel AlphaFold calcule la structure d’une protéine en quelques millisecondes. Comme les médicaments doivent agir sur les protéines repliées, c’est une évolution qui change la donne en biochimie et en pharmacie. L’époque où il fallait d’abord tester des milliers de molécules candidates – d’abord sur des souris, puis sur des humains – pour mettre au point des médicaments est donc révolue. À présent, l’ordinateur peut procéder à une présélection, ce qui représente évidemment un avantage considérable.”

Nous sommes confrontés à de nombreux défis, parmi lesquels la crise énergétique. La technologie peut-elle offrir une porte de sortie?

“Nous ne cesserons jamais d’avancer. La production d’énergie et la performance énergétique constituent le défi technologique numéro un. On peut dire que les limites de la technologie résident dans la physique. Le passage de l’éclairage à incandescence à l’éclairage LED a été couronné de succès. Pour ce qui est de la chaleur, c’est plus difficile. S’il est possible de mieux isoler et de retenir la chaleur, certains processus industriels nécessitent simplement une certaine quantité d’énergie.

Si l’on pense trop en termes d’utilité et d’efficacité, on suit des voies bien tracées, alors que tout l’intérêt réside dans le fait de parfois s’en écarter.

Autre considération: notre psychologie humaine empêche généralement le progrès technologique de nous amener à un niveau de bonheur plus élevé. Il y a cette merveilleuse citation de l’humoriste américain Louis C.K.: Everything is amazing and nobody is happy (‘tout est formidable et personne n’est heureux’). Nous volons à 800 kilomètres/heure à 10 kilomètres au-dessus de la Terre, mais la lenteur du wifi en avion nous exaspère. En tant que physicien, mon réflexe est le suivant: si l’on peut automatiser un processus et générer davantage de produits avec moins de main-d’œuvre, tout le monde y gagne. Mais évidemment, ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. En définitive, ces gains d’efficience ne bénéficient pas à tout le monde. Et le travail est souvent lié à l’estime de soi. Après l’automatisation, cette estime de soi, nous devons aller la chercher ailleurs.”

Dans votre podcast Nerdland, vous vous intéressez de temps à autre aux applications technologiques les plus folles. Est-ce que vous vous dites parfois: “Là, on va trop loin”?

“Si l’application est très ludique et non nuisible, je l’approuve. Je ne suis pas vraiment enclin à me poser la question de savoir à quoi elle sert. Un jeu de fléchettes mobile qui vous permet de toujours viser dans le mille est une invention que j’adore, par exemple. Une telle invention relève du pur défi.”

Une crise est aussi un défi, dit-on.

“Les innovations majeures dans le domaine de la performance énergétique ont vu le jour grâce aux crises énergétiques. Pourtant, je crois que le jeu peut faire office d’entraînement. Chez IBM, le légendaire ingénieur John Cohn se promène à travers l’entreprise. Il oblige ses collaborateurs à jouer avec la technologie une demi-journée par semaine. Cela peut déboucher sur des applications utiles! Les esprits innovants ne doivent pas constamment se préoccuper de la question de l’utilité. Si l’on pense trop en termes d’utilité et d’efficacité, on suit des voies bien tracées, alors que tout l’intérêt réside dans le fait de parfois s’en écarter.”

Pour rendre les réfrigérateurs plus sûrs, Thomas Midgley a inventé les CFC, les gaz à l’origine du trou dans la couche d’ozone. C’est une histoire particulièrement tragique.

Arrive-t-il que la technologie qui doit apporter une solution génère justement un nouveau problème?

“Très régulièrement! Thomas Midgley est un exemple célèbre. Cet ingénieur et chimiste américain voulait résoudre le problème des cliquetis du moteur à combustion. Il a constaté que le cliquetis diminuait lorsqu’il ajoutait du plomb à l’essence. Les moteurs se sont mis à tourner beaucoup plus efficacement, jusqu’à ce qu’on prenne conscience de l’extrême toxicité du plomb pour l’environnement. Thomas Midgley s’est senti coupable et a voulu se racheter. À cette époque, les réfrigérateurs étaient très dangereux parce qu’ils contenaient des gaz explosifs et toxiques. Pour rendre les réfrigérateurs plus sûrs, Thomas Midgley a inventé les CFC, les gaz à l’origine du trou dans la couche d’ozone. C’est une histoire particulièrement tragique. Un homme animé des meilleures intentions est aujourd’hui considéré comme le plus grand pollueur de tous les temps.”

Et que devons-nous penser du métavers? Nous rendra-t-il meilleurs?

“Le mot ‘métavers’ est pour moi vide de sens. J’étais à Los Angeles récemment et j’ai été choqué de voir à quel point une grande part de l’activité économique de cette ville se laisse bercer par des mots tapageurs qui sonnent creux, comme ‘métavers’ et ‘NFT’. Il s’agit d’un stratagème marketing de Mark Zuckerberg pour présenter le métavers comme la grande transition entre l’ancien et le nouvel internet. Je remarque que bon nombre d’entrepreneurs ne partagent pas mon scepticisme: ils suivent très volontiers ce genre de nouvelles tendances. Alors que je prends du recul pour y réfléchir, ils adoptent déjà des mesures concrètes dans cette voie. À mes yeux, ce n’est pas un hasard d’un point de vue économico-évolutif. Ce scepticisme est propre à l’esprit académique. Si dix modes voient le jour, que vous les suivez toutes, que l’une d’entre elles ne disparaît pas après quelques années et se révèle être une réussite, alors vous avez pris le bon train. C’est ce contre quoi je me bats. Ma réticence m’aura peut-être donné raison à neuf reprises, mais j’aurai malheureusement raté ce dernier train!”

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