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4 aménagements de jardins aussi fantaisistes qu'inspirants

Le labyrinthe conçu par le paysagiste Erik Dhont dans la propriété de La Gara est une œuvre d’art végétale.

Les jardins sont-ils devenus trop sobres? On regretterait presque l’époque des fabriques de jardin, ces structures architecturales fantaisistes que l’on retrouve encore dans certains jardins italiens, anglais et français. Sabato a épinglé quatre interprétations contemporaines de ce style.

1. La ruine

Où? Dans le jardin paysager de l’entrepreneur-collectionneur Marc Ooms à Damme.

À L’ÉPOQUE. Au XVIIIe siècle, les ruines étaient un classique des jardins ou des parcs paysagers anglais et français. Il était rare qu’il s’agisse d’un authentique bâtiment abandonné: en général, les ruines étaient neuves. Les vestiges d’une abbaye gothique ou d’une villa romaine étaient particulièrement prisés.

Les "folies" classiques sont généralement purement décoratives, mais les ruines revêtent également une dimension philosophique: elles évoquent la mélancolie et la fugacité, deux concepts typiques du romantisme. Regarder une ruine, c’est regarder la culture se décomposer pour retourner à la nature. “Cela nous rappelle que les monuments humains ne sont que temporaires”, écrit le penseur néerlandais Ton Lemaire dans ‘Filosofie van het landschap’ (philosophie du paysage).

L’architecte Albert Speer a repris cette idée de la ruine dans les années 1930, en concevant des bâtiments nazis de manière à ce qu’ils présentent une "valeur de ruine": s’ils devaient tomber en décrépitude, ils seraient de photogéniques ruines éternelles. Partant de cette idée, l’artiste David Claerbout a réalisé une intéressante simulation numérique du stade olympique conçu par Speer à Berlin. Construit pour durer mille ans, il se détériore et s’effondre en incarnant une sorte de ruine fictive.

Quand on prend du recul, on remarque que les pierres empilées forment la silhouette d’un géant endormi.

AUJOURD’HUI. Dans le jardin paysager de l’entrepreneur-collectionneur d’art Marc Ooms, à Damme, se trouve un tas de pierres recouvert d’herbe. On dirait les ruines d’un muret de jardin ou d’un bâtiment, un classique des jardins paysagers romantiques. Mais, quand on approche, on remarque que les pierres empilées forment la silhouette d’un géant endormi.

“Il s’agit d’une œuvre de l’artiste sud-africain Angus Taylor. Elle est intitulée ‘Hommage à Hermès’, le messager des dieux dans la mythologie grecque”, explique Ooms. Une autre version de cet Hermès est exposée au siège sud-africain d’Apple à Johannesburg depuis 2010.

Un géant endormi dans le jardin paysager de l’entrepreneur-collectionneur Marc Ooms à Damme.

“Taylor est venu l’installer ici avec quatre hommes. Il n’a pas utilisé une pierre locale, mais une ardoise typiquement sud-africaine. La sculpture est magnifiquement intégrée dans la nature. Et, selon la saison, la silhouette est plus ou moins visible. Nous fauchons de temps en temps les hautes herbes autour d’elle, mais, en fait, la nature reprend progressivement ses droits et envahit la statue, comme sur une ruine. Quand des pierres se détachent, nous ne les remettons pas soigneusement en place. Le déclin a commencé. Et l’œuvre est en évolution permanente, comme le jardin.”

La sculpture de Taylor n’est pas la seule interprétation contemporaine de la "garden folly" classique présente dans le jardin de Marc Ooms. Son jardinier travaille depuis six ans déjà à une "cathédrale de saules", une curieuse structure de troncs de saules entrelacés avec, au milieu, un cercle en pierre de Damme ancienne. “De l’architecture faite de nature”, déclare Ooms. 

Des saules plantés pour former une "cathédrale", un bâtiment construit par la nature.

2. La pièce d'eau

Où? Dans un grand jardin comptant six chambres de verdure et une sculpture de Jean-Michel Folon.

À L’ÉPOQUE. Les "garden follies" sont artificielles. Qu’elles s’inspirent de l’architecture classique (temples, ruines), de bâtiments exotiques (pagodes, pavillons de thé) ou de structures géologiques (grottes ou cascades), elles créent un effet étrange, ce qui les rend irrésistibles. Elles n’ont aucune utilité: elles sont purement décoratives et ne sont là que pour amuser les visiteurs. En tant que constructions étrangères au lieu, elles flirtent avec les limites du kitsch.

Le canal, traditionnel dans les "jardins de paradis" persans, est un cas à part. En tant que "garden folly", la pièce d’eau doit paraître peu naturelle, voire constituer une construction visiblement artificielle dans le jardin, dont la fausse cascade constitue l’apogée.

AUJOURD’HUI. “Pour un client belge, nous avons conçu un jardin placé sous le signe de l’expérience, inspiré des traditionnels jardins d’agrément paradisiaques qui étaient composés de chambres de verdure pour enchaîner les surprises”, explique Bart Joris, architecte paysagiste.

Le canal en acier Corten crée l’illusion d’un miroir parfait: un trompe-l’œil typique.

“L’axe rectiligne de l’eau est un prolongement visuel de la maison. Depuis le canapé de quatre mètres de large, le regard porte droit sur ce canal, inspiré des pièces d’eau des jardins mauresques. Il s’étire comme un tapis rouge jusqu’au bout du jardin, qui paraît plus long. Le regard est dirigé sur la sculpture de l’artiste belge Jean-Michel Folon, située 16 mètres plus loin. L’eau, qui symbolise la source de la vie, coule dans le canal peu profond par quatre petites gargouilles. Ces pièces d’eau sont courantes dans les jardins à la française. Ici, les gargouilles ne sont pas figuratives, mais contemporaines et abstraites.”

Un tapis rouge d’eau créé par l'architecte Bart Joris.

Comme l’écoulement de la source ne provoque pratiquement aucune ondulation dans l’eau, le canal en acier Corten crée l’illusion d’un miroir parfait. Un trompe-l’œil typique, qui revient souvent dans les "garden follies": même avec une grotte ou une ruine paysagère, rien n’est ce qu’il paraît. “Ce n’est qu’une fois que l’eau atteint les marches qu’on voit du mouvement dans le canal”, explique Joris. “Le propriétaire du jardin était ravi lorsqu’il a découvert que les oiseaux venaient se baigner dans cette petite cascade artificielle.”

Autour du canal, Joris a fait planter des ifs qui, selon ses termes, "saluent l’eau comme des soldats". La pelouse est bordée de pierres blanches, typiques des jardins italiens. “En délimitant l’herbe de façon aussi nette, elle prend l’aspect d’un tapis”, explique Joris. “C’est la maîtrise humaine de la nature, tout comme c’est le cas pour ce canal.”

De telles idées ne sont pas faciles à réaliser. “Mais ce client est allé très loin. Au total, il y a six grandes chambres de verdure dans son jardin d’un hectare. Il ne voulait pas de jardin paysager ouvert, mais un petit paradis aménagé qu’il ne se lasserait pas d’admirer.” 

3. La grotte artificielle

Où? Dans la propriété d’un homme d’affaires de la région de Bruges.

À L’ÉPOQUE. Dès le XVIe siècle, les grottes artificielles ont connu un immense succès dans les jardins italiens et français, de Florence à Versailles. Au XVIIIe siècle, l’Angleterre est conquise à son tour, et fait le succès des grottes qui abritent des plantes d’ombre comme les fougères. Elles avaient une finition intérieure en pierre, mais étaient parfois ornées de coquillages ou de stalactites artificielles.

Comme le cabinet de curiosités, la grotte artificielle servait à impressionner les invités, brouillant la limite entre intérieur et extérieur, humain et naturel. Une telle imitation de la nature en dit long sur la vision du monde à cette époque, quand l’homme commençait à se sentir supérieur et se demandait s’il n’était pas le plus grand artiste sur terre.

Une grotte en acier, interprétation contemporaine de la grotte artificielle.

AUJOURD’HUI. Dans le parc d’un homme d’affaires de la région de Bruges, se trouvaient un pavillon chinois et une grotte artificielle du XIXe siècle, aménagés au-dessus d’une glacière. De l’autre côté du jardin, l’architecte Wim Goes a créé sa version contemporaine de la grotte, en acier.

“La transition entre intérieur et extérieur, entre nature et architecture, est floue. Dans ‘Blue Residence’, le sol se prolonge de l’intérieur à l’extérieur et les fenêtres peuvent être entièrement ouvertes. On décide si on crée une limite entre nature et architecture.” Le pavillon est situé là où se trouvaient le verger et le potager.

Dans "Blue Residence", le sol se prolonge de l’intérieur à l’extérieur.

Une pergola fait le lien entre extérieur et intérieur. La grille est inspirée du treillis typique des jardins anglais. “Une ‘garden folly’, c’est l’inattendu: elle n’a pas de fonction définie et n’est pas soumise aux mêmes restrictions  que l’architecture. Par exemple, on ne peut pas considérer cette grotte comme un salon d’extérieur, car il faut passer par le jardin pour joindre les sanitaires. C’est un lieu auquel l’utilisateur peut donner sa propre interprétation. Le pavillon n’est pas une réalité ‘prescrite’, mais, en même temps, toutes les interprétations sont ouvertes. En ce sens, cette ‘folly’ a été une mission unique.”

Dans le parc, l’architecte Wim Goes a fait installer une grotte contemporaine en acier.

4. Le labyrinthe

Où?  Le Belge Erik Dhont a conçu un labyrinthe contemporain dans un domaine genevois.

À L’ÉPOQUE. Nature et culture, vrai et faux: les "garden follies" jouent avec la confusion. À cet égard, la palme revient au labyrinthe, un espace de nature aménagé de façon artificielle, qui n’a d’autre fonction que d’induire en erreur le visiteur et de le perdre.

Le labyrinthe trouve son origine dans la mythologie grecque et, plus précisément, en Crète: dans le labyrinthe du roi Minos était enfermé le Minotaure, une créature à tête de taureau et corps d’homme. Le labyrinthe est également présent dans l’architecture romaine ainsi que dans les églises médiévales. Les exemples les plus célèbres ornent le sol des cathédrales de Chartres et d’Amiens.

Nature et culture, vrai et faux: les "garden follies" jouent avec la confusion.

C’est pendant la Renaissance italienne que furent aménagés les premiers labyrinthes dans des jardins, avec un ou plusieurs chemins d’égarement. Cette tendance s’est ensuite étendue au reste de l’Europe. Le château de Versailles possédait également un célèbre jardin-labyrinthe, comme le château de Schönbrunn à Vienne et le château de Hampton Court, près de Londres.

En Belgique, on trouve des labyrinthes dans les jardins du Musée Van Buuren (aménagés par l’architecte paysagiste René Pechère), au Château de Loppem (près de Bruges) ainsi qu’au Château de Freÿr (dans la province de Namur). Dans le parc de son château de Provence, le célèbre architecte d’intérieur français Pierre Yovanovitch a également fait aménager un labyrinthe, conçu par Louis Benech. Cette tradition est manifestement encore bien vivace.

AUJOURD’HUI. Dès sa toute première intervention dans un jardin, en 1990, l’architecte paysagiste bruxellois Erik Dhont a conçu un labyrinthe. Une commande incroyable de l’entrepreneur Piet Van Waeyenberge, à réaliser sur son domaine de 20 hectares à Gaasbeek, où se trouvent des bâtiments historiques datant de 1602.

Faisant usage des structures de haies courbes, le labyrinthe abstrait à moitié enfoncé dans le sol a d’emblée valu à l’architecte une réputation internationale de paysagiste capable d’intégrer à la perfection un jardin contemporain dans des lieux chargés d’histoire.

Le labyrinthe mène à un miroir trompe-l’oeil.

Cette qualité n’a pas échappé à la famille suisse Best: en 2000, quand elle a acheté le domaine à l’abandon de La Gara, près de Genève, elle a pensé à lui pour remodeler les jardins. Avec une vue sur les montagnes du Jura et proche du lac Léman, ce domaine de 45 hectares est déjà époustouflant tel quel. La résidente/architecte Verena Best-Mast s’est chargée de la restauration des bâtiments du XVIIIe siècle. Cette mission a tellement passionné le paysagiste belge qu’un livre de 370 pages a été publié à ce sujet.

Au milieu du labyrinthe, une table ovale où est gravé un palindrome.

Dhont n’a pas opté pour une restauration, qui aurait posé le problème de savoir jusqu’à quelle période remonter: il a préféré aborder cette commande de manière très contemporaine, avec notamment une roseraie, un jardin de cueillette et huit structures de haies géométriques et biseautées.

L’intervention la plus remarquable est le nouveau labyrinthe, un "jardin dans un jardin" pour lequel Dhont a collaboré avec l’artiste suisse Markus Raetz. Du buis au houx, en passant par l’érable champêtre, le jasmin d’hiver et le cornouiller sauvage, Dhont a sélectionné pour son labyrinthe fantasque diverses espèces de plantes qui lui confèrent un aspect différent en fonction de la saison.

Le labyrinthe est de conception contemporaine: il mesure 650 mètres carrés et mène aussi bien à un miroir en trompe-l’œil qu’à une table ovale sur laquelle se trouve un palindrome, une phrase codée que l’on peut lire indifféremment dans les deux sens. Raetz s’est inspiré de la Symphonie n° 47 de Joseph Haydn, surnommée Le Palindrome, dans laquelle les premières mesures d’un thème sont reprises symétriquement.

Autant dire que sortir de ce labyrinthe n’est pas aisé et requiert la participation active du visiteur, qui se laisse entraîner, cherche et, finalement, se retrouve lui-même.

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