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Bienvenue chez la décoratrice Caroline Sarkozy à Paris

©Jean-François Jaussaud

De Londres au Moyen-Orient, en passant par Aspen, Caroline Sarkozy, demi-sœur de l’ex-président de la République, signe des intérieurs haut de gamme. "Trouver l’équilibre, voilà mon défi. Il faut être ouvert aux accidents."

"Mon nom de famille? Ce sont surtout les chauffeurs de taxi qui me demandent quel est mon lien avec l’ancien président! Quand je leur dis que je suis sa demi-sœur, la plupart d’entre eux réagissent positivement. Je n’en ai subi de véritable inconvénient qu’une seule fois, lorsqu’un propriétaire m’a fait payer en fonction de mon nom de famille", témoigne Caroline Sarkozy. "Mais, sur le plan professionnel, j’ai progressé depuis que Nicolas n’est plus président. C’était il y a presque six ans. Je pense que l’effet du nom de famille a disparu. De plus, l’architecture d’intérieur est très éloignée de la politique."

Et pourtant... Pierre Paulin, Philippe Starck, Alberto Pinto, Jean-Michel Wilmotte: ces designers français ont répondu à l’appel des présidents de la République française pour décorer bâtiments de fonction et habitations privées. Curieusement, rien n’a changé en termes de décoration sous Sarkozy, alors que Caroline est un nom réputé dans le monde de la décoration d’intérieur. De Londres aux Hamptons, des Bahamas au Moyen-Orient, elle signe des projets haut de gamme depuis 1998. Son style peut être décrit comme cosmopolite, chaleureux, féminin et intuitif: elle ne dessine pas des ‘white cubes’ muséaux, mais des espaces agréables dotés de percées, ainsi que de nombreux détails artisanaux en bois, fer ou pierre naturelle.

La maison d’édition teNeues a publié un livre consacré à ses réalisations parisiennes: il s’en est vendu 18.000 exemplaires. Hendrik teNeues lui a ensuite proposé de compiler une monographie de son propre travail. Mais elle décline l’offre, préférant créer ‘Living in Style: Paris’, un ouvrage présentant 22 intérieurs, signés par elle et par d’autres architectes d’intérieur de son réseau de collègues et d’amis. "Je suis convaincue que dans un livre où sont présentés des réalisations de différents architectes, chacun bénéficie de la présence de l’autre. C’est un peu comme un salon parisien de décoration, mais sur papier!"

©Jean-François Jaussaud

Rapport qualité/quantité
Le raffinement austère de Joseph Dirand, le délicat style bohème de Muriel Brandolini, le surréalisme audacieux de Vincent Darré, le minimalisme sculptural du Bruxellois Olivier Dwek, la sensualité épurée de Chahan Minassian: ce livre éclectique est un régal, grâce aux photos de Jean-François Jaussaud, photographe attitré de l’artiste Louise Bourgeois durant ses dernières années de vie. ‘Living in Style: Paris’ est un regard sur l’univers parisien de la décoration. Ou une ode au savoir-vivre et au savoir-faire de la Ville lumière.

Le bel ouvrage illustre également la qualité des métiers d’art français ,qui comptent parmi les plus raffinés du monde et qui continuent à se renouveler. Bien entendu, l’appartement de 400 mètres carrés de Caroline Sarkozy, près de La Madeleine, figure dans la sélection. Elle le partage avec son compagnon, Jacques Lacoste, un antiquaire de design spécialisé dans le XXème siècle français. Leur demeure Belle Époque y est parfaitement à sa place. Avec une entrée en panneaux de verre de Max Ingrand, des chaises de Diego Giacometti, du mobilier de Jean Royère et des fauteuils de Josef Hoffmann, il n’y a rien à redire quant à la qualité des pièces.

C’est chez l’architecte d’intérieur David Hicks que j’ai réalisé quelle était ma véritable vocation.
Caroline Sarkozy

"Pourtant, une bonne décoration n’est pas simplement la somme de pièces rares", commente la décoratrice. "Quand je suis entrée pour la première fois dans l’ancien duplex de Jacques, il était tellement rempli qu’on ne voyait presque plus rien. La qualité se noyait dans la quantité. Ici, l’exercice était le suivant: il y a tellement de fortes ‘personnalités’ dans cet appartement que les objets ont besoin d’espace pour ‘respirer’. On ne peut pas vivre dans un musée. Le confort est essentiel. Ma mission consiste aussi à donner une place aux objets moins beaux. Trouver l’équilibre, voilà mon défi. Il faut être ouvert aux accidents."

"Tu es mon accident de parcours", plaisante Lacoste en nous apportant un café et des croissants -ou serait-ce une allusion subtile aux fauteuils anglais du salon, héritage de la grand-mère de sa compagne? "Cet intérieur est un mélange de nos deux personnalités, un compromis entre nos goûts. Nous avons tous deux un droit de veto: si nous n’aimons vraiment pas quelque chose, ça n’entre pas ici", explique la Parisienne. "Je voulais poser un parquet bicolore, mais Jacques était contre, car il craignait qu’il domine sa collection de mobilier. Jusqu’au jour où, trop tard bien sûr, il voie le sol de la Casa Milà de Gaudí à Barcelone. Quant à la ‘Zombie Chair’ de Jacques de Roger Tallon, je l’ai mise à l’extérieur. Et dans le couloir, trois œuvres d’art sont appuyées contre le mur, à l’envers: nous ne leur trouvons pas de place."

Voyages et découverte
Les chaises anglaises sont un indice des racines anglo-saxonnes de Caroline: à dix ans, elle déménage aux États-Unis où elle a suivi son beau-père diplomate. "Égypte, Inde, Philippines, Moyen-Orient, New York: nous avons vécu dans le monde entier, mais, pour que mon instruction soit stable, j’ai été inscrite dans un pensionnat aux États-Unis. Pendant les vacances scolaires, je retrouvais ma famille dans le pays où elle se trouvait. C’est à ce style de vie que je dois ma passion pour les voyages et les découvertes. Le revers de la médaille, c’était la vie sociale: je devais me faire des nouveaux amis à chaque déménagement. Depuis, je lie très facilement connaissance, mais j’ai perdu de vue mes amies de jeunesse. C’était tout aussi difficile quand j’ai rencontré Jacques: j’avais du mal à me faire à l’idée que je vivrais à Paris pour le restant de mes jours."

Caroline Sarkozy a étudié l’histoire de l’art et l’architecture d’intérieur à la prestigieuse Parsons School of Design de New York. "Pendant nos études, nous devions faire un maximum de stages de vacances pour découvrir la nature de notre ambition. J’adorais la mode et ma grand-mère française s’est arrangée pour que je puisse faire un stage à Paris, chez Dior et Yves Saint Laurent. Un monde fascinant, mais très dur. Ensuite, j’ai ffectué un stage dans le département tendance de Garfinckel’s, un grand magasin comme Barneys à New York. C’est chez l’architecte d’intérieur David Hicks que j’ai réalisé quelle était ma véritable vocation: l’architecture d’intérieur."

©Jean-François Jaussaud

Masterclass en famille
Pendant ses études à la Parsons School, grâce aux relations de sa famille américaine, la Française travaille chez Marc Hampton, le décorateur d’Estée Lauder, Jacqueline Kennedy, George Bush et Bill Clinton. "J’ai fait partie de son équipe pendant deux ans. J’y ai appris beaucoup plus qu’à l’école, mais après avoir décroché de mon diplôme, Paris m’a de nouveau fait les yeux doux. Ma mère m’a donné trois semaines et un billet d’avion pour trouver un job en Europe: j’ai pris rendez-vous avec les célèbres architectes d’intérieur Jacques Grange, Jean-Michel Wilmotte et Renzo Mongiardino. Grange n’avait pas de place pour moi. Chez Mongiardino, je suis partie en courant parce qu’il m’avait reçue dans son palais tous volets fermés. Et Wilmotte voulait que je travaille sur son projet du Louvre pendant six mois sans être payée. Chez Marc Hampton j’étais payée, même pendant mes études. Je suis rentrée à New York sans avoir décroché le moindre job."

Sur le plan professionnel, j’ai progressé depuis que Nicolas n’est plus président.
Caroline Sarkozy

"Il me fallait plus de temps: ma mère m’a donc renvoyée chez ma grand-mère à Paris, où je vivais avec mes trois demi-frères: Guillaume, Nicolas et François. J’avais 23 ans à peine. Mon frère aîné, Guillaume, s’est occupé de moi. Il était entrepreneur textile et j’ai été pendant un temps son bras droit dans l’entreprise. Il m’a donné une masterclass en entrepreneuriat: c’est la meilleure école!"

Lors de ce deuxième séjour, elle décroche le job de ses rêves, chez Andrée Putman, la célèbre architecte d’intérieur parisienne, décédée en 2013. "Elle avait un bagage culturel colossal et un œil fantastique, mais elle ne savait pas dessiner", révèle la décoratrice.

"On dit parfois qu’elle était jalouse de sa propre image. Oui, elle était très stricte, mais elle m’a transmis ses connaissances et son savoir-faire. Pour moi, qui suis issue d’une famille bourgeoise, ses idées étaient radicales. Je travaillais dans le département ameublement et n’ai jamais pu passer à la décoration d’intérieur, même quand je lui ai amené un bon client. Cela m’a déçu et j’ai rendu mon tablier au bout de sept ans pour aller vivre à Londres, avec mon époux de l’époque."

©Jean-François Jaussaud

Galanterie chez Christie’s
Pendant trois ans, elle reste dans la capitale britannique où elle se consacre à l’éducation de son fils. Ce n’est que quand ce dernier a treize ans qu’elle revient à Paris, où elle fonde son agence, en 1998. "Pour cela, deux de mes amis m’ont forcé la main: le premier a acheté une maison en Normandie à condition que je la transforme et la deuxième, une amie égyptienne rencontrée quand j’habitais au Caire, est venue s’installer à Paris et n’a voulu travailler qu’avec moi."

Elle se fait un portefeuille de clients et, en 2014, s’associe à l’architecte d’intérieur Laurent Bourgois. Son compagnon, Jacques Lacoste, entre dans sa vie presque par hasard, comme un “accident de parcours”: ils se rencontrent chez Christie’s, alors qu’ils enchérissent sur des chenets de Jean Royère. Vers la fin des enchères, il lui fait galamment signe pour lui dire qu’il la laisse acheter l’objet. À cette époque, ils sont tous les deux en couple. "Sept ans après cette vente, nous étions ensemble. Jacques a une qualité superbe: il incarne la confiance, ce qui est à la fois séduisant et légèrement dangereux. Il m’a appris beaucoup de choses sur le design, dont reconnaître la qualité d’une pièce. Il a aussi affiné mon goût. Je me souviens d’un vase d’Émile Gallé de 1885, que j’avais vu il y a des années au fond de sa galerie. Je le trouvais horrible. Je ne comprenais pas pourquoi il avait acheté une chose aussi moche. Il m’a fallu beaucoup de temps pour saisir cette esthétique, mais, maintenant, je l’adore: il trône sur ma commode scandinave années vingt d’Ernst Spolén, à côté d’une lampe de Jean Royère et d’une céramique de Georges Jouve. Un joli résumé de nos goûts respectifs."

Caroline Sarkozy à côté de la lampe ‘Liane’ du designer et architecte français Jean Royère. ©Jean-François Jaussaud

Art nouveau
Jacques Lacoste est aussi l’un des plus grands spécialistes mondiaux du travail de l’architecte d’intérieur et designer Jean Royère. En 2012, il a publié à son sujet une importante monographie en deux volumes, en collaboration avec le marchand de design parisien Patrick Seguin. Le galeriste est donc en partie responsable de la hausse des prix dans ce segment du marché. À titre d’exemple, l’incroyable luminaire en forme de ramures, ‘Liane’, dont un exemplaire est dans leur appartement, vaut aujourd’hui un bon 150.000 euros. "Mon travail consiste à expliquer au public pourquoi un objet peut être à ce point désirable", déclare-t-il. "En tant qu’antiquaire, je dois pouvoir montrer à mes clients pourquoi une pièce était innovante à un moment donné. Et pour quelles raisons elle a résisté à l’épreuve du temps. Dans le cas de ce designer français, c’est facile: ses créations sont si généreuses et si justes qu’elles dégagent une joie de vivre réjouissante."

Cependant, Jacques Lacoste ne reste pas coincé dans son engouement pour Royère, ce que l’on remarque tant chez lui que dans ses stands d’exposition de ces dernières années: son goût évolue vers des pièces plus anciennes. "Au dernier PAD Paris, j’avais un stand d’Art nouveau. C’est un risque, parce que cette époque n’est absolument pas au goût du jour. La table d’Hector Guimard a focalisé l’attention et nous l’avons vendue à un célèbre collectionneur d’art contemporain. La légende dit que Pierre Bergé, Jacques Grange et Yves Saint Laurent s’y sont attablés. Ce genre de stand me permet de communiquer trois messages: ne jetez aucune époque à la poubelle, la qualité trouve toujours son public et les gens sont moins moutonniers et plus ouverts à l’innovation qu’on le pense." Reste à voir avec quoi ce berger du design surprendra son troupeau au PAD Paris, qui aura lieu la semaine prochaine.

Jacques Lacoste expose au PAD Paris, du 4 au 8 avril aux Tuileries, Paris. www.pad-fairs.com
‘Living in Style: Paris’, Caroline Sarkozy & Caroline Clavier, aux éditions teNeues, 220 pages, 49,90 euros.

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