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Bienvenue dans la "maison serpent" du starchitecte Julien De Smedt à Bruxelles

La maison que le grand architecte belge Julien De Smedt a creusée dans un terrain en pente près de Bruxelles a été baptisée "S House". ©Fabio Liberati

L'architecte belge Julien De Smedt, qui a déjà collaboré avec Rem Koolhaas et Bjarke Inghels, a conçu sa deuxième maison privée: S House, une demeure qui serpente sur la colline, complètement intégrée dans le paysage.

L’architecte belge Julien De Smedt.

"Le briefing était le suivant: dessinez-nous une maison sans angle droit." L’architecte belge Julien De Smedt (44 ans) navigue depuis vingt ans entre Bruxelles et Copenhague pour son bureau JDS Architects. "Les clients ne voulaient absolument pas d’un jeu de cubes, ce qui est un point de départ original. Il arrive rarement qu’un maître d’ouvrage ait une telle compréhension de son terrain: cette forme sinueuse est la réponse la plus logique, car elle est dictée par la nature. La maison épouse la topographie des lieux: je me suis soumis au relief."

Lina Bo Bardi

Comme la maison est partiellement enfouie dans le sol de la pente, elle est naturellement écoénergétique. ©Fabio Liberati

À l’instar de l’eau qui s’écoule en louvoyant, la maison trouve sa voie sur le terrain en pente en sinuant, tel un serpent. "L’intérieur et l’extérieur se fondent et se confondent, poursuit De Smedt. L’architecture et le paysage ne font qu’un." Une idée que lui a inspirée l’architecte italo-brésilienne Lina Bo Bardi (1914-1992), qui déclarait: "L’architecture doit être la clé du paysage, elle doit s’y fondre et, finalement, devenir le paysage proprement dit."

Bien que, sur le plan formel, la S House rappelle davantage l’organique Casa Das Canoas de son compatriote Oscar Niemeyer, De Smedt se sent plus proche des idées de Bo Bardi. "Honnêtement, je n’ai jamais pensé à Niemeyer quand j’ai conçu cette maison. La forme organique peut l’évoquer, mais le contexte est radicalement différent." "

Sauf pendant mes premières années, je n’ai jamais vraiment été inspiré par une architecture en particulier. Car c’est tout simplement impossible: chaque mission est extrêmement spécifique et demande une réponse unique. Par contre, ce que je partage avec Bo Bardi, c’est ma philosophie: en tant qu’architecte, je me sens subordonné au paysage. Nous avons rendu la S House à la nature."

À l’instar de l’eau qui s’écoule en formant des méandres, la "S House" trouve sa voie sur le terrain en pente en sinuant, tel un serpent. ©Julien De Smedt

Canyon en béton

Afin de limiter l’impact sur les environs, De Smedt a partiellement intégré la maison en béton dans la pente. Elle ne donne pas sur la rue mais sur le paysage, et est orientée au sud. En l’enterrant dans un canyon en béton, il était plus facile d’en faire une maison écoénergétique. Ce qui est logique car en sous-sol, la température est constante: il y fait moins vite chaud en été et moins vite froid en hiver.

"Je ne qualifierais pas la S House de maison passive car les règles sont un peu trop dogmatiques et limitent ma créativité. Je voulais juste prouver qu’une architecture de qualité permet également d’atteindre les normes énergétiques. Ce qui m’intéresse, ce ne sont ni les sentiers battus ni les solutions conventionnelles. Je tiens à innover, à découvrir et à expérimenter."

Julien De Smedt: "Le lien entre le paysage et un bâtiment est même devenu le thème principal de mon travail." ©Julien De Smedt

Julien De Smedt: "Les clients ne voulaient absolument pas d’un jeu de cubes." ©Fabio Liberati

En 2017, même si elle n’en était encore qu’au gros œuvre, c’est la S House que De Smedt a choisie pour la couverture de sa monographie, "Built Unbuilt", et non des réalisations nettement plus connues - tels que le tremplin de saut à ski Holmenkollen à Oslo, les quais de Kalvebod à Copenhague ou le complexe résidentiel Iceberg à Aarhus.

"Il faut dire qu’il s’agissait d’un projet clé, explique De Smedt. En tant qu’architecte, je n’ai pas l’habitude de concevoir des maisons privées. Avec un bâtiment dans un contexte urbain, l’impact est tel que votre client final est la communauté. Par conséquent, un mauvais bâtiment nuit non seulement à l’espace public, mais aussi à la société."

"Quand vous concevez une habitation privée, la relation avec le client est beaucoup plus personnelle. Et le lien avec l’environnement est tout aussi important. Ce fut pour moi une école d’apprentissage: le lien entre le paysage et un bâtiment est même devenu le thème principal de mon travail. Une bonne architecture ne suffit pas."

La "S House" serpente entre les arbres, comme soumise au relief du terrain. ©Fabio Liberati

Paysage brutaliste

Tout comme son maître de stage Rem Koolhaas (à 22 ans, lors de son passage au sein d'OMA, De Smedt a rencontré le grand architecte danois Bjarke Ingels, avec lequel il allait collaborer pendant cinq ans), le Belge n’a pas réalisé beaucoup d’habitations privées. Deux pour être précis. Curieusement, aussi bien celle du Jura français que celle de Bruxelles sont intégrées dans une colline.

"Parce que la maison, le jardin et le paysage devaient être en parfaite harmonie, précise-t-il. Je ne voulais pas d’un 'jardin de jardinier' structuré, avec des parterres. Le jardin devait être un paysage brutaliste, avec des plantes, herbes et graminées naturelles sur le bâtiment et tout autour."

Julien De Smedt conçoit également l’environnement naturel pour la plupart de ses projets architecturaux. ©Julien De Smedt

À cette fin, De Smedt a collaboré avec le bureau bruxellois Landinzicht Landschapsarchitecten pour définir les grandes lignes du paysage. “"Dans la plupart des projets que nous réalisons actuellement, nous concevons également les environs. À cette fin, nous faisons appel à des botanistes qui apportent un contenu végétal concret. L’architecture ne peut pas être considérée indépendamment de son environnement."

Même si elle n’en était encore qu’au gros œuvre, c’est la S House que De Smedt a choisie pour la couverture de sa monographie. ©Fabio Liberati

"Qu’il s’agisse d’un contexte de ville ou de nature, un bâtiment engage toujours une relation avec son milieu. Il est donc logique que je veuille aussi participer à sa conception. Un architecte est toujours un peu urbaniste et paysagiste. Ce n’est pas une critique envers mes collègues architectes de jardin. Je ne veux tout simplement pas confier le contexte d’un projet à quelqu’un qui n’a pas été impliqué dès le début du processus de conception."

"Souvent, les architectes de jardin entrent en scène une fois que l’architecture est déjà définie, ce qui les obligea à formuler une réponse à celle-ci. Je trouve que c’est trop tard: le paysage et l’architecture doivent être en symbiose. La qualité d’un projet dépend davantage de l’interaction du bâtiment avec son environnement que du bâtiment proprement dit. Je veux briser la barrière entre intérieur et extérieur."

Julien De Smedt: "Le briefing était le suivant: dessinez-nous une maison sans angle droit." ©Julien De Smedt

Vivre durable

Julien De Smedt: "Je voulais prouver qu’une architecture de qualité permet également d’atteindre les normes énergétiques." ©Julien De Smedt

C’est d’ailleurs ce qu’il prévoit pour son projet suivant, sa propre maison, une expérience qui sera axée sur la vie autonome dans la nature. "Nous sommes encore en quête du lieu. Comme mon épouse est suédoise, nous cherchons un terrain dans le sud de la Suède, près de Copenhague, où nous vivons actuellemente, explique De Smedt. Notre maison est l’occasion de pousser à l’extrême toutes mes idées sur l’architecture, le paysage et la durabilité.”

Pourrait-il vivre dans la S House? “Bien sûr!, répond-il. Je dois avoir envie de vivre dans tous les bâtiments que je conçois. C’est un critère important pour moi. Sinon, ce n’est pas un bon projet."

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