sabato

Bienvenue dans le château irlandais de l'acteur Jeremy Irons

La décoration du salon avec la mezzanine est un mélange d’objets d’art, de souvenirs de tournages et de pièces plus artisanales. ©Simon Upton

Il y a vingt ans, l'acteur Jeremy Irons s'est offert un château en Irlande, une ruine du XVe siècle qu'il a décidé de restaurer à son goût, sans architecte ni historien, avec tout ce que la région de Cork compte d'amateurs, de hippies et de bonne volontés.

Avec Smudge, son terrier adopté dans un refuge. Depuis le 20 octobre, l’acteur est à l’affiche de ‘Watchmen’ sur HBO. ©Simon Upton

Quelque part entre Ballydehob et Skibbereen, le GPS me dirige sur une étroite route de campagne menant à un renfoncement de la côte ouest de l’Irlande, que l’on appelle communément baie de Roaringwater -l’eau qui gronde. C’est là que se trouve le château de Kilcoe, forteresse couleur ocre rouille flanquée de deux tours, l’une épaisse et l’autre fine, dressé sur un îlot relié à la terre ferme par un court chemin.

Dans la cour, je marche jusqu’à une imposante porte cintrée en orme ornée de clous. Au-dessus, à gauche, mon regard est attiré par une inscription gravée dans une dalle de pierre pâle: "De nombreux cœurs reposent en ces murs. Quatre ans, nous avons travaillé, et nous fîmes de notre mieux avec ce que nous savions. Et ce que nous fîmes, vous voyez. Anno Domini 2002."

Alors que je me demande si j’ai frappé assez fort, une petite porte s’ouvre et la longue silhouette de Jeremy Irons apparaît. Mon hôte m’apprend qu’il vient de se réveiller. Après une grande tasse de café suivie de sa première cigarette roulée, il retrouve sa personnalité charismatique, prêt à parler de ce château magique né de son imagination.

Le château peut accueillir treize invités. Les chambres et les salles de bain sont situées sur les quatre étages de la tour. ©Simon Upton

"Je me souviens de la toute première nuit que j’ai passée ici, seul", commence-t-il. "C’est un bâtiment très intéressant, parce qu’il est très masculin, dressé comme un phallus. Par contre, à l’intérieur, il est comme un utérus. Très étrange: je me suis senti complètement à l’abri. Loin de tout. C’était merveilleux."

Annonces théâtrales

©Simon Upton

Jeremy Irons est un homme bien dans sa peau. À bord de son petit voilier avec lequel il sillonne la baie, dans sa carriole à cheval sur les petite routes ou quand il réveille ses invités à coups d’annonces théâtrales diffusées par un système d’interphones installé dans toutes les chambres, il est parfait.

Deux de ses amies séjournent au château au moment de ma visite. Sa voix retentit: "Bonjour mesdames. C’est une belle journée. Le ciel est clair et le vent, faible. Veuillez descendre en suivant le fumet de toast brûlé."

Son uniforme de gentleman-farmer se résume à un vieux pull à col boutonné porté sur un tricot de corps à manches longues, un bleu de travail d’ouvrier français et de grosses chaussettes en laine rouge glissées dans des duck boots. À 71 ans, il porte toujours beau, s’appuie négligemment sur les murs et s’affale sur les canapés avec grâce, imité par son chien, Smudge, un terrier femelle adoptée dans un refuge. Elle ne le quitte pas d’une semelle, fixe pensivement la mer comme lui, accorde son pas au sien dans les dédales d’escaliers...

©Simon Upton

Bric-à-brac chic

Il fallait une sacrée dose de confiance en soi et croire en son instinct pour se lancer dans la rénovation d’un bâtiment historique inoccupé depuis quatre siècles. Et sans doute aussi un peu d’inconscience pour prendre la direction des travaux sans l’aide d’un architecte, d’un chef de chantier ni même d’un historien.

"Un travail d’amateur fait au pifomètre", résume l’acteur. "Une trentaine de personnes zonaient sans plan précis sur le chantier: une bande hétéroclite d’amis proches, d’Irlandais du coin, de maçons, de menuisiers et autres artisans itinérants. Je leur disais à tous qu’il fallait se souvenir qu’on jouait un air de jazz sur une partition du Moyen Âge."

©Simon Upton

La pièce maîtresse est sans conteste le salon avec mezzanine, au troisième des quatre étages de la tour principale. Cette pièce tire profit de ses dimensions imposantes, remplie de toutes sortes de bibelots, objets, œuvres et souvenirs que le châtelain a rapportés de ses voyages: des tapis marocains, un joug népalais servant à monter les chameaux, une planche à battre les céréales romaine, un violon qu’il a lui-même fabriqué en Slovaquie, un cheval en bois grandeur nature trouvé dans les Costwolds et dont il est persuadé qu’il vient d’une boutique américaine.

Le salon est baigné de lumière naturelle, ce qui est étonnant compte tenu de l’aspect sombre et monolithique du bâtiment, vu de l’extérieur. Les fenêtres hautes, en ogive, restaurées mais dont l’emplacement est resté le même, offrent, comme le confirme la boussole de mon smartphone, une vue rigoureusement braquée sur les quatre points cardinaux.

Pour restaurer ce château, il faut croire en son instinct. Et aussi, faire preuve d’un peu d’inconscience.

Le château peut accueillir treize invités, la plupart des chambres et salles de bains étant réparties dans les quatre étages de la tour. Celle de Jeremy Irons et de son épouse, Sinéad Cusack, se trouve au-dessus du salon et de la galerie principale, et ressemble à des quartiers luxueux de capitaine de frégate.

Le plafond est une nef en bois: “ça me plaît parce que j’ai l’impression d’être sous une coque de bateau renversé”. Et si le château de Kilcoe n’est plus ce qu’il a été il y a six siècles - il y a l’eau courante, froide et chaude, l’électricité et le wifi -, il n’en est pas moins remarquable car il est la métaphore de son propriétaire.

Un nouveau défi

Comment un château irlandais conquis puis abandonné par les Anglais a-t-il vu sa splendeur restaurée par, précisément, un sujet de Sa Majesté? Il y a vingt ans, Jeremy Irons s’est retrouvé, de son propre aveu, en manque de défi. "J’ai le goût du risque", plaide- t-il. "Le risque, c’est de la vie en plus."

©Simon Upton

Longtemps, sa carrière d’acteur l’a comblé, d’autant plus qu’en 1990, il a remporté un Oscar pour son interprétation de Claus von Bülow dans ‘Le Mystère von Bülow’, un film de Barbet Schroeder. La fin du siècle approchant, il commence à s’ennuyer ferme et estime que sa carrière est au point mort.

Dès 1997, il commence à envisager d’acheter Kilcoe pour lui redonner vie, exactement le genre de défi dont il avait envie. Plus il le regardait, plus il lui semblait urgent de le posséder. Il se renseigne discrètement et, avant la fin de l’année, Kilcoe lui appartient.

Dans les souvenirs amusés de Sinéad Cusack, l’Anglais était déjà propriétaire du château quand il lui en a parlé. "Je crois qu’il a vu ce château comme une magnifique ruine qui demandait à être sauvée, qui ne pouvait pas mourir."

©Simon Upton

La résurrection de Kilcoe démarre en 1998 et le chantier durera six ans. Bena Strutchbury, en dépit de la minceur de son CV, est nommée architecte, chef du personnel et administratrice. Brian Hope, le contremaître de la maison d’Irons à Oxford depuis les années 1980, dirige le chantier.

"Il y a quelque chose dans ces lieux qui produit une énergie extraordinaire; vous l’avez sentie?"

Affable et accoutré comme un roadie hirsute de Led Zeppelin, il me raconte qu’il n’a pas été effrayé par les ambitions de l’acteur, au contraire, il trouvait l’idée géniale. À l’instar de l’acteur et de son architecte, il tenait ses qualifications de l’expérience et non d’une formation universitaire. Il était toutefois assez lucide pour comprendre l’envergure du chantier. "Nous avons construit une forge, un atelier de taille pour la pierre et une menuiserie avec des équipes d’artisans qui allaient y travailler."

Il ne fallut pas bien longtemps pour que la rumeur se répande dans la région: Jeremy Irons avait entrepris de restaurer un château et embauchait à tour de bras. Un flux ininterrompu de visiteurs débarqua: des artisans chevronnés, mais aussi des hippies prêts à se faire un peu d’argent ou à participer à l’aventure. Le contremaître prit soin de choisir des professionnels pour la plomberie et l’électricité, même si Jeremy Irons était très ouvert à l’idée de donner une chance à tout le monde.

Tour ocre rouille

C’est Bena Stutchbury, dont le bureau était installé dans une caravane à l’entrée du chantier, qui les accueillait: "À tous les candidats, je commençais par demander: “Qu’est-ce que tu sais faire?” La plupart ne savaient rien faire. Connaissant les goûts de Jeremy, je leur demandais ensuite: “Vous faites de la moto ou de la musique ?” Si c’était le cas, c’était bon. Ou s’ils avaient un nom rigolo. Par exemple, un peintre qui s’appelait Anthony Cumberbatch s’est présenté et Jeremy m’a dit: “Je dois l’avoir dans l’équipe!” "

©Simon Upton

Il est arrivé que les caprices et les exigences d’Irons exaspèrent l’équipe. par exemple, quand il a expliqué aux maçons qu’il trouvait que leur première version des créneaux de la tour principale avaient des dents trop petites et trop nombreuses, et qu’il fallait tout recommencer, un ouvrier irlandais l’a regardé dans les yeux et lui a dit: "Jeremy, tu sais quel est le problème quand on bosse avec des acteurs? Les putains de répétitions!"

Une fois les travaux terminés, des journaux anglais et irlandais ont crié au scandale parce que le château n’avait plus son apparence de forteresse de pierre grise. Des critiques qui ont laissé Jeremy Irons de marbre. Avec la magie de la lumière du crépuscule, sa nouvelle couleur ocre rouille s’est imposée dans le paysage et c’est ce qui en a fait un monument fort apprécié par les habitants de la région.

Le soir venu, alors que dehors le vent et la pluie se déchaînent, un feu de bois crépite dans la cheminée du salon. "Il y a quelque chose dans ces lieux qui produit une énergie extraordinaire", fait remarquer Irons. "Vous l’avez sentie?"

Lire également

Publicité
Publicité