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Bienvenue dans le penthouse du cofondateur de Bongo, Bruno Spaas

En 2009, Bruno Spaas vendait Bongo, sa société de bons cadeaux. Il a décidé ensuite d’étudier l’architecture. Aujourd’hui, il a achevé son premier grand projet résidentiel: son penthouse à Anvers. ©Jeroen Verrecht

Bruno Spaas a vendu Bongo, sa société de bons cadeaux, pour réaliser son rêve: devenir architecte. Sabato a ouvert les portes de sa première réalisation résidentielle, son penthouse à Anvers.

Chaque année, à cette époque, l’architecte américain Frank Lloyd Wright recevait des vœux de Noël et de Nouvel An de la part de ses clients. “Cher Mister Wright, nous sommes très heureux dans la maison que vous avez conçue pour nous. La lumière afflue magnifiquement, nous en profitons tous les jours. Tous nos meilleurs vœux pour la nouvelle année!” Bruno Spaas en témoigne: “J’ai vu ces cartes de Noël lors de ma visite de la maison-atelier de Frank Lloyd Wright à Taliesin, dans le Wisconsin. C’est là que j’ai réalisé que je voulais devenir un architecte qui reçoit des cartes de vœux de ses clients.”

Mais pour le moment, Spaas n’a pas encore beaucoup de clients. Il a fondé son agence d’architecture en 2017 seulement, à l’âge de cinquante ans, un changement de carrière suite à la vente de l’entreprise de bons cadeaux Bongo, en 2007. Aujourd’hui, cinq ans après ses débuts, il vient d’achever un premier grand projet résidentiel: son penthouse à Anvers. “C’est la première fois que je le présente”, confie-t-il alors que nous prenons l’ascenseur jusqu’au quinzième étage de la tour résidentielle du cabinet suisse Diener & Diener.

Pour être honnêtes, nous ne savons pas vraiment à quoi nous attendre. Les premières réalisations d’architectes débutants sont souvent radicales, expérimentales, à petit budget et exubérantes. Un mélange d’ignorance et de besoin d’affirmation de soi, aussi: le prix à payer pour les jeunes loups sans expérience ni capital. Avec Spaas, les cartes sont différentes. Il s’est offert un penthouse casco de trois cent mètres carrés pour le rénover et en faire un projet de portfolio.

Dans dix ans, Bruno Spaas voudrait collaborer avec cinq ou six personnes, pas plus, même s’il aimerait réaliser de beaux projets, pour autant qu’ils soient réalisés dans le respect de la vision durable. ©Charlie De Keersmaecker

Skyline d’Anvers

“Se lancer avec ce type de projet est inhabituel, bien sûr”, reconnaît Bruno Spaas. “Quel client me confierait un tel projet à ce stade de ma carrière? Je ne vais pas en faire mystère: cela n’a été possible que parce que j’ai vendu Bongo. J’ai énormément appris avec ce penthouse. Concevoir à 55 mètres de hauteur était un énorme défi. Au début, j’avais prévu de le revendre une fois achevé, mais j’ai tellement accroché que j’ai décidé de m’y installer avec ma famille.”

Le penthouse sur l’Eilandje, un quartier branché d’Anvers, offre une vue imprenable. Mais alors que la plupart des architectes réserveraient ce panorama à l’espace de vie, Spaas en met plein la vue dès le hall d’entrée, qu’il a couvert de miroirs transformant la skyline d’Anvers en un panorama complexe: l’Escaut, les tours et le port se reflètent sur la gauche, sur la droite et sur le plafond. “L’effet de ces miroirs est ludique et surprenant. Non seulement ils font entrer la ville à l’intérieur, mais ils créent aussi des images très déroutantes, qui soulignent l’horizontalité du paysage. Un contraste avec la verticalité du travail sur mesure et de la tour proprement dite.”

©Jeroen Verrecht

Pierre naturelle locale

Circulaire est peut-être le terme le plus adéquat pour caractériser le penthouse. Comme il occupe tout le dernier étage, les fenêtres offrent une vue à 360 degrés sur Anvers. L’agencement est également ouvert et circulaire: c’est une succession d’espaces qui se fondent les uns dans les autres. “La circulation se poursuit dans tout l’appartement: nulle part on ne se retrouve dans un cul-de-sac, mais on peut s’isoler grâce à des parois coulissantes”, explique-t-il.

Les matériaux sont circulaires, eux aussi: pour les murs, Spaas a choisi un plâtre d’argile recyclable et régulateur d’humidité. Pour le sol, il a opté pour une pierre naturelle provenant d’une carrière de Gobertange, près de Jodoigne. “Je voulais un sol en terre battue, mais c’était techniquement impossible. J’ai donc cherché une pierre belge. Le sol confère à l’appartement une sensation de terre. Même à 55 mètres d’altitude, on a l’impression de se trouver au rez-de-chaussée.”

La particularité de la cuisine est qu’elle se compose de deux comptoirs séparés réalisés en terrazzo de pierre de Balegem, chacun d’une hauteur différente pour des raisons ergonomiques. ©Jeroen Verrecht

Les éléments fixes, tels que le banc du hall, la cuisine et la baignoire, ont été réalisés en terrazzo de pierre de Balegem, encore un produit local. “Pour moi, faire venir des pierres naturelles d’un autre continent n’a aucun sens. Ce n’est plus justifiable”, déclare-t-il. C’est une évidence pour l’architecte de privilégier, dans la mesure du possible, les matériaux écologiques. “Le béton est scandaleusement polluant et difficile à recycler. Je préfère recourir à une alternative écologique. Et si j’utilise du MDF, c’est la variante sans formaldéhyde. Le client s’attend à recevoir un bâtiment sain et durable, non?”

Équipe nationale

On ne peut pas dire que l’architecture soit pour Bruno Spaas une vocation tardive: c’est son rêve depuis toujours. Et c’est le succès de Bongo qui l’a forcé à le mettre sur pause. “Mon rêve a refait surface de manière inattendue lors d’un voyage en Allemagne, quelques années après la vente de Bongo. Une nuit, j’étais très agité et je me suis levé très tôt pour aller faire une promenade. À 7 heures du matin, j’ai engagé la conversation avec une vieille dame. Elle m’a parlé de son petit-fils qui était devenu un musicien de haut niveau, alors que sa famille n’avait absolument rien à voir avec la musique. ‘Nous décourageons souvent nos enfants de poursuivre leurs rêves’, m’a-t-elle déclaré. ‘Par souci de protection, nous leur disons: fais comme tout le monde.’”

Circulaire est peut-être le terme le plus adéquat pour caractériser le penthouse qui offre une vue à 360 degrés sur Anvers. Ici, du mobilier signé Atelier Écru. ©Jeroen Verrecht

“Cela m’a fait penser à mon fils. Il a la double nationalité et voulait devenir joueur de foot professionnel. ‘Est-ce que je jouerai pour l’équipe nationale espagnole ou belge, papa?’, m’a-t-il demandé un jour. Je lui avais répondu: ‘Commence déjà par être sélectionné.’ Ce n’était pas la réponse à faire, bien sûr. J’aurais dû lui dire: ‘Choisis la meilleure équipe et fonce. Bien sûr que tu vas réussir!’ Je devais lui donner des ailes au lieu de les lui couper.”

Pendant les 24 heures qui ont suivi cette rencontre matinale en 2010, une question a obnubilé Spaas: qu’aimerait-il vraiment faire aujourd’hui s’il pouvait rêver à voix haute, sans tenir compte des préoccupations pratiques? Entrer dans l’entreprise de bougies de son grand-père n’était pas une option. “Tout à coup, c’était clair comme de l’eau de roche: architecte. Comment avais-je pu refouler ce rêve si longtemps?”

La semaine suivante, il s’inscrit à l’examen d’entrée en architecture à Anvers.

Sur les murs, l’architecte a choisi de faire appliquer du plâtre d’argile recyclable et régulateur d’humidité et, au sol, de la pierre naturelle. ©Jeroen Verrecht

D’Option à Bongo

Retour sur sa “première” formation. “Je n’ai jamais terminé mes études secondaires. Je n’ai donc pas de diplôme d’humanités, mais je savais que je pouvais passer l’examen d’entrée aux études d’ingénieur civil sans ce diplôme d’études secondaires. Je l’ai donc fait en 1987, non pas parce que je voulais être ingénieur, mais parce que je ne voulais pas aller à l’armée.”

Ce test d’entrée en poche, il va ensuite frapper à la porte de l’Institut Henry van de Velde à Anvers pour y suivre une formation en architecture. “Malheureusement, je n’ai pas pu y entrer. Étudier la photographie à Bruxelles n’a pas non plus été possible. J’ai réussi à entrer en sciences économiques appliquées à la KU Leuven: en cinq ans, si j’ai assisté à dix cours, c’est beaucoup. Par contre, j’y ai rencontré mon futur associé de Bongo, Marc Verhagen. Après mes études, je suis allé travailler, en 1992, à Louvain chez Option, l’entreprise technologique du regretté Jan Callewaert. J’avais un très bon salaire, une belle voiture de société et une bonne équipe marketing. Mais en 2000, à trente ans, je me sentais vieux. J’avais besoin d’autre chose.”

©Jeroen Verrecht

Verhagen et Spaas décident alors d’investir cinq millions de francs belges chacun (environ 125.000 euros) dans leur start-up, un site web permettant de réserver des week-ends en ligne. “Mais personne ne le faisait. Par contre, nous recevions beaucoup de demandes de bons cadeaux pour toutes sortes de week-ends. Nous avons donc essayé de les lancer sur le marché. L’avantage était que nous pouvions vendre ces bons dans les magasins: à l’époque, les gens n’étaient pas encore très habitués aux paiements en ligne”, explique Spaas. “Bongo s’est développé très rapidement. Vu le succès rencontré, nous avons imaginé toutes sortes de thèmes pour les bons cadeaux, de la détente à l’aventure, en passant par les week-ends dans la nature. En peu de temps, nous avons engrangé beaucoup d’argent. À la longue, nous étions même devenus une sorte de banque: l’argent restait sur notre compte pendant douze à quinze mois, jusqu’à ce que les gens utilisent leur bon cadeau.”

Les deux hommes déploient également Bongo à l’international. “Mais au bout d’un moment, notre passion est retombée comme un soufflé. Nous en avions assez et rêvions de nouveaux projets, comme The Invisible Village, une chaîne de maisons de vacances disséminées dans le paysage, jusqu’à ce qu’un fonds de capital-risque français nous fasse une offre de rachat en 2007. Et nous avons vendu Bongo.”

À l’intérieur des placards, dans le dressing et la salle de bains, l’architecte joue avec des touches de couleur, vert foncé et bleu clair entre autres. ©Jeroen Verrecht

Galeriste en herbe

À partir de janvier 2008, Bruno Spaas et Marc Verhagen disposent de tout le temps et de tout le budget nécessaires pour déployer The Invisible Village. Ils louent donc un bureau et élaborent un business plan, mais ne vont pas beaucoup plus loin. “Des entretiens avec des investisseurs potentiels nous ont appris que ces parcs de vacances alternatifs ne seraient pas évidents sur le plan financier. Notre esprit d’entreprise s’était essoufflé: nous avions perdu notre enthousiasme. Faire fortune a un effet étrange: plus rien n’est nécessaire”, confie Spaas.

Dans sa quête d’un nouveau défi, il commence à s’intéresser de plus en plus à l’art contemporain. Il monte rapidement une collection intéressante, comprenant des œuvres monumentales. “À un moment donné, j’ai même caressé l’idée d’ouvrir une galerie à Anvers. L’architecte Wim Goes avait déjà dessiné un plan”, explique-t-il. Mais c’est alors que Spaas fait ce voyage en Allemagne, au cours duquel une inconnue réveille son rêve endormi de devenir architecte.

Les couleurs du penthouse de Bruno Spaas déclinent la gamme des tons de terre neutres très doux. ©Jeroen Verrecht

Heureusement, l’histoire ne se répète pas: Spaas se révêle être un étudiant en architecture exemplaire, qui n’a pas manqué un seul cours. “Je participais à des sorties scolaires et des travaux de groupe avec des étudiants de vingt ans de moins que moi. Au début, je me sentais mal à l’aise en tant que ‘monsieur Bongo’. Pendant un temps, j’ai eu l’habitude de fixer moi-même mon agenda et là, je devais suivre celui des professeurs. Mon passé d’entrepreneur ne m’a pratiquement pas servi sur les bancs de l’école: cette formation a été un reset complet.”

Redoubler d’ambition

Étudier n’était pas toujours évident, surtout quand on a de jeunes enfants, comme c'est le cas de Bruno Spaas. “Après le premier cours, mon professeur de mathématiques est venu me voir: ‘Je comprends que l’architecture soit votre rêve, Bruno, mais vos chances de réussite sont pratiquement nulles’, m’a-t-il dit. Cela m’a motivé à travailler encore davantage. Chaque fois que je devais présenter mes projets au jury, j’étais plus stressé que je ne l’avais jamais été chez Bongo. L’ambitieux en moi s’est manifesté, car les études me passionnaient. Je devais absolument réussir. Et c’est ce qui s’est produit. Après cinq ans d’études et deux ans de stage chez Jonckx Architecten. Je ne peux que le recommander à tout le monde.”

©Jeroen Verrecht

La première chose qu’il a dû faire lorsqu’il a obtenu son diplôme: informer Wim Goes que leur projet de galerie allait tomber à l’eau. Heureusement, Goes accueille favorablement le changement de carrière de Spaas. Vont-ils devenir des concurrents à l’avenir? “Je ne raisonne pas comme ça. J’ai une petite équipe avec une employée à temps plein, que j’ai engagée parce qu’elle a plus d’expérience que moi. D’ici dix ans, je veux collaborer avec cinq ou six personnes, pas plus. Bien sûr, j’aimerais réaliser de beaux projets, résidentiels ou commerciaux, peu importe, tant qu’ils peuvent être faits avec la même vision durable. Je ne construirai rien que je ne soutienne pas. Je n’ai pas à accepter des commandes inintéressantes uniquement pour faire tourner l’agence. Je peux me permettre ce luxe. Pourquoi faire quelque chose pour vivre si je n’en ai pas vraiment besoin?”

Sinon c’est de la triche

De fait, Bruno Spaas ne s’enrichira jamais grâce à l’architecture. Du moins, pas autant qu’avec Bongo. Alors, pourquoi continuer à s’engager dans toutes ces “conneries de construction”, pour une somme relativement dérisoire qui plus est? “J’ai un besoin infini de réaliser quelque chose. Avec mon agence, je voudrais apporter ma contribution à l’architecture. Je me consacre à mon métier jour après jour avec passion, mais je reste un entrepreneur: il faut que tout ça ait du sens d’un point de vue commercial, sinon c’est de la triche. Si mon agence ne réalise que des pertes, elle n’a aucune raison d’exister. Mais, c’est évident, je veux faire plus que rentrer dans mes frais. Je n’ai pas besoin de m’enrichir, ce n’est pas nécessaire, mais je ne veux surtout pas être un architecte amateur.”

©Jeroen Verrecht

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