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Bjarke Ingels, l'architecte de la nouvelle boutique des Galeries Lafayette à Paris

Bjarke Ingels. ©Douglas Friedman

Il travaille au nouveau siège de Google, veut protéger Manhattan de la montée des eaux et rêve de conquérir l'espace. Mais avant cela, l'architecte danois Bjarke Ingels entend réinventer le centre commercial pour la génération Internet. Le premier test? La nouvelle boutique des Galeries Lafayette sur les Champs Élysées, à Paris. "Je ne veux pas de cacophonie chaotique de marques."

Bjarke Bundgaard Ingels ne manque pas de projets. L'architecte danois de 44 ans, fondateur du Bjarke Ingels Group, également connu sous le nom de BIG, est un homme fort occupé. Dans le bureau de Copenhague où il a installé son cabinet d'architecture il y a treize ans, on peut voir des images de synthèse des sièges de Google en Californie et à Londres, auxquels il travaille en collaboration avec le designer britannique Thomas Heatherwick.

Ingels a conçu la plus grande piste de ski artificielle du monde sur le toit de l'Amager Resource Centre, une entreprise de gestion des déchets en périphérie de Copenhague. ©Rasmus Hjortshøj

Par la fenêtre, on aperçoit la façade argentée de l'Amager Resource Centre, une entreprise de traitement des déchets en périphérie de la ville. C'est également un de ses projets avec, sur son toit, la plus grande piste de ski artificielle du monde.

Ce n'est pas tout: l'architecte travaille actuellement sur un campus pour la Smithsonian Institution à Washington DC, un projet dont le coût s'élève à 2 milliards de dollars, ainsi que sur 'Big U', un ambitieux système de barrière destiné à protéger downtown Manhattan contre les marées trop hautes.

Ce soir, nous dînons au Noma 2, un des restaurants les plus réputés du monde, dont la salle revêtue de bois a été achevée par BIG l'année dernière. L'enseigne gourmande est installée dans un entrepôt qui servait à l'époque de dépôt de mines pour la marine danoise.

Le restaurant Noma 2 installé dans un ancien arsenal de la marine à Copenhague. ©Rasmus Hjortshøj

Pavillon Serpentine

Après un passage très remarqué chez OMA de Rem Koolhaas, Bjarke Ingels fonde avec le Belge Julien De Smedt, le cabinet PLOT. Après 5 ans de collaboration fructueuse, les deux hommes fondent chacun leur propre bureau. Le Danois, homme charismatique doté d'un diabolique sens de l'humour, choisit Bjarke Ingels Group - BIG. Pour "big ideas" ou "think big"." Mais c'est surtout le nom de domaine "big.dk" qui prête à (sou-)rire.

Le Pavillon Serpentine (2016). ©Iwan Baan

Cependant, c'est surtout la façon dont il a conquis le paysage architectural mondial qui impressionne. En Angleterre, le Pavillon Serpentine qu'il a signé en 2016 a fait forte impression et la maison Lego à Billund (Danemark), composée de 21 blocs colorés qui font clairement référence au célèbre jeu de briques, attire chaque année 250.000 visiteurs.

Les 21 blocs colorés de la maison Lego à Billund, au Danemark, ou une version XXL du célèbre jeu. ©Kim Christensen

Son entreprise, qui possède des bureaux à Copenhague, Londres et New York, emploie plus de 500 collaborateurs. Bien sûr, tout le monde n'est pas fan de ses créations flashy et photogéniques. "C'est l'architecte Instagram", ricane-t-on dans un studio d'architecture concurrent quand on demande quelle est l'influence du Danois. C'est dit avec une pointe d'envie: sa jeunesse, son sens de l'humour et son talent ont fait d'Ingels la rock star de l'architecture.

Champs Élysées

Le 28 mars, un nouveau projet à succès a été dévoilé: la nouvelle boutique des Galeries Lafayette, le premier centre commercial conçu par son studio. L'immeuble situé sur les Champs Élysées représente une surface commerciale de 6.500 m² et a été construit en 1932 dans un style Art déco.

Jusqu'à récemment, il étaitoccupé par Virgin Megastore. Le studio BIG a travaillé sur ce projet pendant quatre ans, en collaboration avec le groupe Galeries Lafayette, propriété de la famille Houzé. Cette enseigne compte 280 boutiques qui représentent un chiffre d'affaires de 4,5 milliards d'euros par an.

Bien sûr, tout le monde n'est pas fan des créations photogéniques d'Ingels: "Il est l'architecte Instagram", ricane un concurrent.

Un important projet pour le jeune architecte, qui va ainsi se retrouver une fois de plus sous le feu des projecteurs. Et de la critique. "Je pense qu'il y a au moins deux bonnes raisons à cela", répond Ingels à notre question sur la raison qui l'a poussé à passer du logement social aux espaces commerciaux (surtout quand une majorité des grands magasins boivent la tasse).

"Tout d'abord, le bâtiment était un fabuleux exemple d'architecture du XXème siècle, avec une histoire défiant l'imagination: pile le genre de projet qui est excellent pour la réputation du studio. L'autre raison, c'est qu'il était particulièrement intéressant de chercher une nouvelle définition du grand magasin dans une grande ville moderne."

Lumière du jour

Pour les Galeries Lafayette des Champs-Élysées, Ingels a conservé les façades vitrées d'origine ainsi que l'imposante verrière pour y faire affluer la lumière du jour. ©Delfino Sisto Legnani e Marco Cappelletti

Comme toujours, l'architecte voit grand. Les façades vitrées d'origine ont été restaurées et l'imposante verrière qui chapeaute l'espace principal du bâtiment a aussi pu être conservée. Et des boîtes en verre seront suspendues un peu partout.

C'est ce que l'architecte appelle "jouer avec la transparence", pour que l'ensemble du bâtiment baigne dans la lumière naturelle, condition sine qua non pour attirer le chaland. Il y a aussi un escalier en verre qui, espère Ingels, servira d'auditorium informel où s'asseoir pour faire une pause et discuter.

Certains décrivent Ingels comme un jeyser d'énergie créatrice. Aujourd'hui, les magasins sont devenus sa nouvelle passion. "Des trouvailles architecturales improbables ont vu le jour à la fin du XIXème siècle", détaille-t-il. "Par exemple, les structures en acier, mais aussi en verre et en béton. Ce sont ces techniques qui ont permis aux entrepreneurs de créer des espaces publics d'une incroyable beauté au sein même des grands blocs urbains parisiens.

Ensuite, le paradigme du retail s'est mis à évoluer. C'était comme si on essayait d'exclure le monde environnant. Les commerces et les boutiques ont été coupés de la ville et de la vie urbaine. C'est dans cette optique que des boîtes noires comme le Virgin Megastore ont vu le jour. Cette idée qu'un environnement shopping doive être fermé est devenue une malédiction car même si ces bâtiments étaient utilitaires et décourageant, malgré tout, ils fonctionnaient."

Avec l'avènement du commerce en ligne, le monde du retail a dû changer son fusil d'épaule. "On peut aborder l'aspect pratique d'une manière différente", explique-t-il. "Quand les gens veulent juste trouver une solution rapide à leurs besoins, ils font leurs achats en ligne. Nous devons donc créer des espaces commerciaux qui offrent une expérience remarquable. C'était clair dès le premier jour: les Galeries Lafayette voulaient procéder autrement."

Selon Ingels, le véritable défi consiste à créer des lieux attrayants, qui soient des invitations visuelles et physiques à la découverte et, ainsi, arriver à une interaction totale qu'on n'obtiendra jamais en ligne. Et peut-être aussi créer un lien émotionnel. "C'est une bénédiction que de nombreux magasins pratiques et fonctionnels soient accessibles en ligne", déclare Ingels. "Cela signifie qu'il faut être un excellent urbaniste pour créer des espaces encore plus aboutis et offrir un concept de retail réussi."

©Delfino Sisto Legnani e Marco Cappelletti

Grande et audacieuse

©Delfino Sisto Legnani e Marco Cappelletti

Les grands magasins d'aujourd'hui ne sont bien souvent rien de plus que des entrepôts qui abritent des boutiques. De plus, la plupart d'entre elles ont leur propre style de décoration intérieure. Dans les nouvelles Galeries Lafayette, chacune de ces boutiques disposera d'une certaine liberté pour décorer son espace, à la condition que les boutiques et le grand magasin forment un ensemble réellement harmonieux.

"Je ne veux pas de cacophonie chaotique de marques et de boutiques, au contraire: je veux que toutes se combinent pour former un tout, qui sera plus grand que la somme de ses parties", ajoute l'architecte.

Il a cependant été épargné par le lobbying classique qui impose de juxtaposer ou non les marques. Il espère donc que son projet créera une meilleure expérience sur le plan spatial et architectural. Rétrospectivement, il considère ce projet comme une expérience intéressante.

Les Galeries Lafayette sur les Champs Elysées à Paris. ©Delfino Sisto Legnani e Marco Cappelletti

"Il nous a fallu un certain temps pour tout comprendre", explique-t-il à propos du développement qu'a connu le grand magasin. "Les Galeries Lafayette sont un genre nouveau, quelque part entre permanent et non-permanent, espace et objets. Un concept avec lequel nous ne travaillions pas beaucoup précédemment. Mais je m'y suis promené aujourd'hui et j'ai été agréablement surpris par la composition architecturale, aussi grande et audacieuse soit-elle. C'est devenu une composition beaucoup plus exubérante que je ne le pensais lorsque nous y travaillions."

Pour Ingels, il est important qu'il y ait aussi des surfaces commerciales dans le portefeuille de BIG. "J'imagine que nous allons capitaliser sur ce que nous avons appris ici pour réinventer des structures existantes", déclare-t-il. "Mais nous essayerons peut-être aussi de l'appliquer dans une structure tout à fait nouvelle, ce serait très excitant!

Quand on pense à une ville, on voit une église, un hôtel de ville, un musée et une piscine. Mais une ville, c'est à 99 % un espace où les gens vivent, travaillent, font leurs courses et mangent. Si on ne mise que sur le 1% de la ville composé de bâtiments publics pour l'enrichir et la rendre plus vivante, on se retrouve avec un résultat très pauvre, car on n'aura pas touché aux 99% restants et qu'ils ne peuvent donc pas lui apporter leur contribution. Mais si on trouve un moyen d'activer l'ordinaire pour en faire quelque chose d'extraordinaire, on obtiendra une ville beaucoup plus vivante."

Voilà un des arguments les plus convaincants que nous ayons entendus en faveur de la construction de grands magasins ou même de centres commerciaux. Il faut dire que Bjarke Ingels est un idéaliste qui pourrait parler de sa passion pendant des heures. Mais, a-t-il un magasin préféré? Pour la première fois, la réponse se fait un peu attendre. "Je... euh", puis plus rien. Il hausse les épaules et confie: "Pour être honnête, en matière de shopping, j'ai tendance à oublier les bons endroits."

Galeries Lafayette Champs Elysées, Avenue des Champs-Elysées 60, 75008 Paris, France. 

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