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Du cottage de Churchill au château des Rothschild, visitez les trésors du National Trust

Waddesdon, dans le Buckinghamshire, est un domaine appartenant à la famille Rothschild. Il a figuré dans de nombreux films. ©National Trust Images/Hugh Mothersole

Le National Trust a soufflé ses 125 bougies, mais le coronavirus a gâché la fête d'anniversaire qui était prévue au palais de Buckingham. Ce n'est pas le seul problème auquel cette vénérable institution britannique ait récemment été confrontée...

“Il sera bientôt temps de sortir de la maison. Nous fermons à 16 heures, mais n’hésitez pas à prolonger votre visite dans les jardins. Si vous ne trouvez pas la sortie, appelez-moi: j’habite ici”, nous prévient le superviseur de Monk’s House, la maison où l’écrivaine Virginia Woolf a vécu jusqu’à sa mort. La demeure est gérée par le National Trust, le fonds britannique de préservation du patrimoine et de la nature, fondé il y a 125 ans et qui compte plus de 5,6 millions de membres.

Dans pratiquement chacune des pièces de ces bâtiments historiques, on trouve un guide bénévole.

Prendre sa carte de membre du National Trust (NT) est d'ailleurs la première chose à faire si vous partez en road-trip à la découverte des trésors d’architecture et des jardins d'Angleterre... après s'être habitué à rouler à gauche. La cotisation annuelle coûte 72 livres (environ 80 euros) et offre un accès gratuit à tous les sites.

Ce qui est intéressant, c’est que votre cotisation sera remboursée après que vous aurez visité sept châteaux, jardins ou monuments. Et on arrive très vite à sept visites... De plus, le parking est gratuit et vous bénéficierez d’une réduction sur le "tea with scones" dans l’un des 350 salons de thé du National Trust.

Dire que le NT offre l’embarras du choix est un euphémisme: l’organisation, qui existe depuis 125 ans, gère plus de 500 manoirs et châteaux, 56 villages historiques, 180 parcs et 1.250 kilomètres de côtes. Il est même possible de passer la nuit dans certaines de ces propriétés. Au tarif membre bien sûr.

Pour son 125ème anniversaire, le national trust a offert une nuitée à Hartwell, où le roi Louis XVIII a vécu en exil (vue de la Octagon room).

125ème anniversaire

Malheureusement, le coronavirus et le lockdown ont gâché les festivités pour son 125e anniversaire. La cérémonie avait été initialement prévue au mois de mai au palais de Buckingham.

Hormis cet anniversaire, le National Trust n’aura guère de raisons de faire la fête cette année. Selon l’organisation, la perte liée au coronavirus s’élève à environ 220 millions d’euros. Si le nombre de cotisations reste stable, les droits d’entrée sont devenus pratiquement inexistants: depuis le mois d’août, les monuments ne rouvrent qu’au compte-gouttes.

"The Beauty Room" dans la Petworth House (West Sussex). ©National Trust Images/Andreas von Einsiedel

Pour la plupart des cas, la fermeture peut sembler longue. En effet, un manoir de 1.000 mètres carrés ou un jardin de 240 hectares ne sont pas vraiment des endroits à risques. Le problème ne réside pas davantage dans les boîtes de dons omniprésentes et désinfectées régulièrement.

Autre pierre d’achoppement du National Trust en cette période de pandémie: les 65.000 bénévoles qui entretiennent les jardins ou organisent la visite des monuments. Très souvent, il s’agit de personnes âgées ou de retraités, qui doivent limiter les contacts. Il serait dommage de les remplacer par des audioguides, une application ou des panneaux.

En effet, leur présence rend le National Trust tout à fait unique: dans pratiquement chacune des pièces de ses bâtiments historiques, on trouve un guide bénévole qui se lance dans une explication dès qu’on lui sourit amicalement. Mais avec un masque, ça ne se voit pas.

Le confinement a permis à certains trésors fragiles du National Trust de ne pas être envahis par les visiteurs pendant quelques mois. ©PA Images

Demeures historiques et réserves naturelles

On peut aussi voir les choses sous un angle positif: le confinement a peut-être été bénéfique pour les nombreux jardins et propriétés du National Trust. En effet, leurs sentiers et parquets centenaires n’ont pas été piétinés pendant des mois par les dizaines de milliers de visiteurs.

Le fonds a acquis une telle notoriété que de nombreux propriétaires lui ont fait don de leurs maisons et jardins.

En tout cas, Matt Champion ne s’en plaint pas: l’archéologue a profité de cette fermeture pour poursuivre tranquillement ses travaux à Oxburgh Hall. Sous le plancher du grenier, il a retrouvé des centaines de documents recouverts d'une poussière qui s'y était accumulée au fil des siècles.

Sa découverte la plus importante? Une page d’un manuscrit enluminé du XVe siècle, peut-être d’Edmund Bedingfield himself, premier propriétaire du manoir. La propriété est restée dans la famille pendant cinq cents ans, jusqu’à ce qu’elle aille au National Trust, en 1952.

L’attraction la plus populaire du National Trust est La Chaussée des Géants en Irlande du Nord. ©National Trust Images/Joe Cornish

Ce sont ces demeures historiques qui ont fait la notoriété du NT. Mais il s'est également intéressé à d'autres "richesses" nationales. L’industrialisation de la fin du XIXe siècle menaçant de détruire une bonne partie de la nature britannique, Octavia Hill, Robert Hunter et Hardwicke Rawnsley ont fondé le National Trust for Places of Historic Interest or Natural Beauty à Londres, en 1895.

Au départ, le fonds achetait des réserves naturelles “afin que les personnes ne possédant pas de résidence secondaire puissent également profiter du calme et de la fraîcheur”.

Ce n’est que vers la Seconde Guerre mondiale, qu’il est apparu que le fonds devait également investir dans le patrimoine monumental pour le sauvegarder. Au fil du temps, le fonds a acquis une telle notoriété que de nombreux propriétaires lui ont également fait don de leurs maisons et jardins.

Illustres résidents

L’attraction la plus courue du National Trust? C’est sans conteste la Chaussée des Géants, une formation de colonnes de basalte bordant les falaises d’Antrim, en Irlande du Nord. Elle attire 740.000 visiteurs par an.

Mais les propriétés dont certains résidents furent célèbres attirent également beaucoup de visiteurs. Waddesdon, le domaine de la famille des banquiers Rothschild, dans le Buckinghamshire, accueille pas moins de 450.000 curieux chaque année. Le fait que les lieux aient accueillis les tournages de certains films et séries célèbres comme “Downton Abbey”, “The Crown”, le James Bond “Jamais plus jamais” et “The Queen” n'y est pas étranger.

"The Carved Room" dans la Petworth House (West Sussex). ©National Trust Images/Andreas von Einsiedel

Correction politique

Les propriétés de Rudyard Kipling (Bateman’s, dans l’East Sussex) et de Winston Churchill (Chartwell, dans le Kent) attirent également les foules, même si un certain malaise a commencé à s'y faire ressentir. Il s'agit de superbes domaines, là n’est pas la question. Mais, les guides bénévoles doivent de plus en plus y répondre à des questions concernant les actes de leurs illustres résidents.

En juin, la mort de George Floyd aux États-Unis et les manifestations, organisées notamment par le mouvement "Black Lives Matter", qui s'en sont suivies, ont fait tomber de leur piédestal certains personnages historiques, parfois au sens propre. À Bristol, par exemple, la statue d’Edward Colston, un marchand d’esclaves du XVIIe, a été déboulonnée et jetée à l’eau.

À Londres, c’est la statue de Churchill qui a été taguée, parce que l’ex-Premier ministre britannique soutenait la supériorité de la race blanche. Aucun acte de vandalisme n’a encore été constaté dans son manoir du Kent, rapporte le National Trust, qui reste cependant inquiet.

Étant donné qu’une centaine de monuments ont un lien possible avec le le racisme, le National Trust a dû réagir.

Rudyard Kipling, né en Inde lorsqu'il s'agissait d'une colonie britannique, a également été critiqué pour le ton raciste de ses romans et de sa poésie. Il suffit de lire le “Livre de la jungle” (1894) ou “Le fardeau de l’homme blanc” (1899) pour comprendre pourquoi son collègue George Orwell l’a qualifié de “colonialiste chauvin et moralement insensible”.

Dans un élan de correction politique, un panneau représentant son célèbre poème “If”, ornant un mur de l’université de Manchester, vient d’être recouvert. Sa Rolls-Royce, garée dans son manoir, subira-t-elle bientôt une méchante griffe?

Chartwell, dans le Kent, le manoir de Winston Churchill est surveillé de très près. ©National Trust Images/Andrew Butler

Chartwell et Bateman’s ne sont pas les seuls sites problématiques. Étant donné qu’une centaine de monuments ont un lien possible avec le colonialisme, l’esclavage ou le racisme, le National Trust a dû réagir, ne serait-ce que pour éviter que soient abîmés certains jardins ou demeures.

Le NT a donc commandé à Corinne Fowler, de l’Université de Leicester, une étude exposant le contexte racial ou colonial de tous ses monuments. Son rapport sera publié le 21 septembre prochain.

Le politiquement correct est-il allé trop loin? Avons-nous déclenché notre propre iconoclasme? Ou bien Kipling avait-il raison dans son célèbre poème “If”, quand il écrit: “Keep your head when all about you are losing theirs and blaming it on you” ("garde la tête froide quand tous autour de toi la perdent et t'en accusent", selon une traduction littérale)?

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