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En images: Brasília, la ville utopique de l'architecte Oscar Niemeyer

Escapade dans le temps via l’utopie d’Oscar Niemeyer. ©Vincent Fournier

Les amoureux d’architecture ne pourront se rendre à Brasília pour l’instant, mais le dernier livre photo de Vincent Fournier invite à voyager dans le temps vers la ville moderniste d’Oscar Niemeyer.

Brasília. La capitale administrative du Brésil a été photographiée si souvent qu’on pourrait croire que tout a déjà été dit à son sujet. Cependant, dans son dernier livre, le photographe Vincent Fournier offre une perspective nouvelle. En effet, il ne s’est pas rendu à Brasília pour faire des photos d’architecture, mais des images du futur, le thème central de toute son œuvre.

Voyage spatial, architecture utopique, intelligence artificielle, robotique humanoïde: voilà les fantasmes sur un futur possible qu’il se plaît à mettre en images. Tel un voyageur du temps armé d’un appareil photo, il mêle passé et futur, fiction et réalité.

"Brasília représente une utopie parfaitement conservée et gelée dans le temps"
Vincent Fournier

"Mon intérêt pour la ville de Brasília vient d’un mélange de fascination et de nostalgie pour les histoires et les représentations de l’avenir. La ville est une image d’un futur qui n’a jamais eu lieu, une utopie parfaitement conservée et gelée dans le temps", explique-t-il au téléphone. C’est ce qui rend le sujet si intéressant pour un photographe. J’ai utilisé la ville comme un plateau de tournage, dans lequel j’ai placé des personnages. Parfois des gens qui y vivent et y travaillent, parfois aussi mon assistant, habillé en tenue rétro."

Dans ses photos de Brasília, Vincent Fournier mêle passé et futur, fiction et réalité. ©Vincent Fournier

Utopia Brasília

Vincent Fournier ne documente pas; il met en scène. Ses images cinématographiques rappellent Stanley Kubrick ou Michelangelo Antonioni, mais aussi "The Truman Show", un film dans lequel le personnage principal ne réalise pas qu’il vit dans une fiction.

"Depuis l'an 2000, j’ai de plus en plus le sentiment que nous sommes dans une dystopie."
Vincent Fournier

"Brasília est aussi une illusion parfaite, une ville idéale entièrement construite dans une esthétique globale. C’est unique au monde, mais la conception est trop rigide. Malgré son échec, Brasília dégage toujours une image optimiste du futur. Et j’aime y recourir, par nostalgie."

" L’an 2000 a été pour moi le point de bascule: depuis lors, j’ai de plus en plus le sentiment que nous sommes dans une dystopie. Avec le coronavirus, la situation devient désespérante. Nous sommes coincés dans le présent et le futur semble absent. Ne croyez pas que mon travail sera désormais anti-utopie: mon œuvre porte sur d’anciennes images du futur et sur ce qu’elles peuvent encore signifier pour nous aujourd’hui."

Quand on se promène dans Brasília une fois les bureaux fermés, on a l’impression étrange d’être dans un décor de film. ©Vincent Fournier

Oscar Niemeyer

Impressionner: tel était l’objectif de l’architecte Oscar Niemeyer, de l’urbaniste Lúcio Costa et de l’architecte paysagiste Roberto Burle Marx quand ils ont travaillé sur le projet entre 1956 et 1960. Avec ses immenses places, ses bâtiments spectaculaires et ses généreux jardins publics, la nouvelle capitale devait faire oublier l’ancienne, Rio de Janeiro. La ville nouvelle était la promesse électorale du président Juscelino Kubitschek, bien déterminé à laisser une marque indélébile.

Ce méga-chantier a été achevé en 41 mois à peine, juste avant la fin de son mandat, ce qui est inouï, si l’on considère que les travaux de rénovation du Palais de justice de Bruxelles dureront probablement encore longtemps. Lors de son inauguration, en 1960, Brasília était un parti-pris architectural de puissance, d’innovation et de dynamisme: le nouveau Brésil était né.

La ville de Brasília est une ode architecturale à la géométrie et à l'espace. ©Vincent Fournier

Mais l’utopie a échoué. Même si la ville nouvelle était stylistiquement cohérente, elle manquait d’histoire et d’échelle humaine. On le voit dans la série de photos de Fournier: sur ces images, les personnages sont perdus dans le décor monumental. "J’ai passé deux fois dix jours à Brasília, en 2012 et en 2019. Ces shootings m’ont demandé beaucoup de préparation: comme il s’agit principalement de bâtiments administratifs, j’ai dû obtenir une foule d’autorisations. Je voulais éviter de photographier le parcours touristique, pour pénétrer dans les lieux les plus difficilement accessibles."

Vincent Fournier révèle la beauté photogénique de Brasília, la capitale du Brésil aux airs de musée à ciel ouvert. ©Vincent Fournier

Patrimoine mondial

Brasília a le plan d’un avion: les bâtiments gouvernementaux se trouvent dans le cockpit, les bureaux dans le fuselage et les zones résidentielles dans les ailes. Un langage visuel typique d’une ville du Space Age, l’ère de la course à l’espace. Spoutnik 1, le premier satellite artificiel mis en orbite autour de la Terre, a été lancé en 1957, l’année où les travaux ont commencé à Brasília. "Certains des bâtiments ressemblent à des soucoupes volantes qui auraient atterri au milieu de nulle part", sourit Fournier.

La capitale administrative du Brésil a été construite en 41 mois. ©Vincent Fournier

Le fait que la ville a été construite à 1.100 mètres d’altitude, dans la savane du Plateau Central, est dû à un Belge. C’est en effet Louis Cruls, un astronome qui a dirigé l’équipe scientifique en 1892, qui a déterminé l’emplacement idéal pour Brasília. À l’époque, on songeait déjà à déplacer la capitale vers l’intérieur du pays, mais ce n’est qu’en 1960 que ce rêve -ou ce cauchemar- s’est réalisé.

"Brasília a été classée au patrimoine mondial de l’UNESCO dès 1987. La ville est un monolithe qui ne peut plus évoluer. Architecturalement, elle est sur pause. Sa population a triplé, mais les nouvelles constructions ne sont pas autorisées, c’est pourquoi des bidonvilles chaotiques sont apparus tout autour de Brasília. Dans la ville proprement dite, on n’en remarque pas grand-chose: elle est principalement axée sur les bureaux, l’administration et les autorités. Le soir, c’est un désert. C’est un endroit affreusement solitaire."  

Elon Musk

Vincent Fournier est né à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Il a cinq ans quand ses parents viennent s’installer en Bretagne. Lors du déménagement, il découvre une boîte de vieilles photos que son père avait prises en Afrique. À l’époque, il comprend déjà que la photographie est une machine à remonter le temps permettant de créer des souvenirs.

"Brasília, une capsule temporelle", Vincent Fournier.

Après des études de sociologie et d’arts visuels, il suit un cours de photographie à Arles. Il travaille ensuite dans la publicité et devient le directeur artistique d’un studio qui produit notamment des campagnes pour le groupe cinématographique UGC.

"Je gagnais bien ma vie, mais j’en avais marre", explique-t-il. "C’est alors que j’ai décidé de voyager et de devenir photographe publicitaire freelance. Pendant les huit années durant lesquelles j’ai tourné des campagnes, je faisais aussi des projets artistiques à titre de hobby. Il y a douze ans, j’ai décidé de devenir artiste à temps plein. Après dix ans, mon projet Brasília est enfin terminé."

"Je travaille actuellement sur les ‘spomeniks’, des monuments en Europe de l’Est datant de la guerre froide qui ressemblent à des ruines de civilisations inexistantes. Et j’ai essayé de contacter Jeff Bezos et Elon Musk, car ils vont bientôt rendre possibles les voyages privés dans l’espace. Si je voulais participer à un de leurs vols? Je suis plus dans le rêve que dans l’action, mais s’ils acceptaient de m’emmener, je ne dirais pas non!"

"Brasília, une capsule temporelle", 44,90 euros, aux Éditions Noeve.
À l’automne, Vincent Fournier fera l’objet d’une exposition solo au Hangar, à Bruxelles.

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