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Grandir dans une icône: "L'impact de cette maison sur ma vie est énorme"

©Coryn Kempster & Julia Jamrozik, 2015

"We shape our buildings, and afterwards, our buildings shape us", avait déclaré Winston Churchill. Quel effet cela a-t-il de grandir dans une icône moderniste? Sabato pose la question à trois personnes qui ont vécu l’expérience.

Bruxelles compte un architecte que l’on surnomme "l’architecte du divorce" car ses bâtiments sont si inhospitaliers qu’ils sont presque tue-l’amour. Alors, est-ce que l’architecture peut ruiner une relation? Et, inversement, peut-elle rendre heureux? "Dans une pièce 'moche', le pessimisme prend le dessus, tandis qu’un bel espace booste l’optimisme. Notre identité est liée au lieu dans lequel nous vivons. En effet, notre sens du beau et l’idée que nous nous faisons de ce qu’est une bonne vie sont étroitement liés", écrit Alain de Botton dans son opus "L’Architecture du bonheur".

Est-ce vraiment le cas? Et si oui, quel est l’impact de l’architecture? Une belle maison met-elle de bonne humeur? Un architecte peut-il rendre un mariage heureux? Une bonne maison est-elle le gage d’une bonne vie? En d’autres termes: une bonne architecture apporte-t-elle vraiment quelque chose, ou son impact est-il surestimé?

Féminisme en béton

©Coryn Kempster & Julia Jamrozik, 2015

Les auteurs de "Growing up modern" ont posé ces questions à plusieurs personnes qui ont grandi dans une architecture moderniste radicale. Comme Rolf Fassbaender (96 ans), qui a vécu de deux à quatorze ans dans une maison mitoyenne de l’architecte néerlandais J.J.P. Oud, dans la célèbre cité moderniste de Weissenhof à Stuttgart. "Cette maison m’a donné un push pour le reste de ma vie", témoigne-t-il. "L’impact du quartier et de la maison sur ma vie et ma personnalité est énorme. Dans les sports équestres, on dit que l’allure du cheval façonne le mental du cavalier. C’est la même chose avec l’architecture."

Pour la cité Weissenhof, 17 architectes, dont Ludwig Mies van der Rohe et Le Corbusier, avaient conçu des maisons et des immeubles à appartements. Aujourd’hui encore, cette cité paraît moderne, mais en 1927, elle était expérimentale. D’une certaine manière, les premiers résidents, dont Fassbaender, n’étaient que des cobayes. En effet, jamais des architectes n’avaient rompu avec le passé de manière aussi radicale que les modernistes: plans ouverts (plus de murs ni de portes), façades en verre pour faire affluer la lumière du jour et commodités de luxe pour l’époque -eau courante, cuisines équipées et ventilation.

"Dans les sports équestres, on dit que l’allure du cheval façonne le mental du cavalier. Il en est de même pour l’architecture."
Rolf Fassbaender

Le modernisme était plus qu’un nouveau style architectural: il voulait transformer la société et l’individu. En intégrant la cuisine à l’espace de vie, il donnait aux femmes un nouveau rôle dans le mode de vie domestique, comme l’expression architecturale du féminisme.

Les nouvelles idées sur l’éducation des enfants ont également été coulées dans du béton. Dans la maison Schminke, conçue par l’architecte allemand Hans Scharoun, la salle de jeux est au centre de la maison pour que les enfants puissent facilement aller jouer à l’extérieur en passant par un large appui de fenêtre. Cette maison leur a offert la liberté et l’indépendance dès leur plus jeune âge.

Trois témoins

On a écrit un océan de livres sur l’architecture, sur le génie de l’architecte, de la conception et du contenu, mais on semble parfois oublier que quelqu’un y vit. Une maison est avant tout un lieu d’interaction sociale, de cohabitation. Cette constatation frustrait le couple d’architectes canadiens Julia Jamrozik et Coryn Kempster, les auteurs du livre "Growing up modern".

"Le point de vue des résidents est presque toujours oublié dans l’histoire de l’architecture. Injustement, car c’est eux qui donnent vie aux briques." Jamrozik et Kempster ont ainsi donné la parole à des enfants, car "comme ce sont les parents qui ont opté pour une maison aussi radicale, leur expérience est donc quelque peu biaisée. De plus, les enfants sont très sensibles à leur environnement." Ils ont parfois des souvenirs très différents, mais chacun a un lien très fort avec la maison de son enfance.

©Laurence Vander Elstraeten

Du push que Rolf Fassbaender a eu en grandissant dans la maison mitoyenne de J.J.P. Oud à l’adoration de Gisèle Moreau, qui a vécu presque toute sa vie dans la Cité Radieuse de Le Corbusier à Marseille. "Je suis très fière de vivre ici. Rien que l’idée me rend heureuse."

De la gêne pour les dimensions palatiales chez Ernst Tugendhat, dont les parents ont fait construire l’iconique villa de Ludwig Mies van der Rohe à Brno. "Nous avons fui la maison quand j’avais huit ans. Enfant, je n’y pensais pas, mais si nous y étions restés plus longtemps, j’aurais eu honte de vivre dans un tel palais."

Helga Zumpfe, qui a passé son enfance dans la maison Schminke à Löbau, avant de quitter la maison organique-moderniste il y a septante ans. "J’en rêve encore", dit-elle. Dans son appartement actuel, elle a remplacé toutes les portes par des rideaux pour retrouver la circulation de la maison de son enfance.

Sabato est allé frapper à la porte de trois personnalités fortes, pour écouter leurs souvenirs d’enfance, récoltés au sein d’une maison pas tout à fait comme les autres.

Vivre dans un appartement Simone Guillissen-Hoa

©Laurence Vander Elstraeten

Résident. Le Bruxellois Jean-Pierre Hoa (71 ans) vit dans l’appartement dans lequel il a grandi. Il s’y est installé à l’âge de 15 ans avec sa mère, l’architecte Simone Guillissen-Hoa (1916-1996). Au début des années 60, elle a acheté trois petits terrains à bâtir, pour lesquels elle a conçu un immeuble à appartements, qu’elle a également fait construire. "Je suis parti quand j’avais 25 ans. Quand ma mère est décédée, en 1996, j’ai hérité de son appartement et j’y suis retourné", explique l’architecte.

Habitation. Un double appartement de 1965, autrefois de lieu de vie et de travail à la mère de l’architecte aujourd’hui retraité. Dans une moitié, elle avait installé son agence d’architecture, où travaillaient huit à dix personnes, et, dans l’autre, elle vivait avec son fils. "J’avais une grande chambre avec ma salle de bain. C’était très luxueux, même si à l’époque, je trouvais ça normal, tout comme le reste de la maison. Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte du privilège que j’ai eu de grandir dans un endroit aussi beau", reconnaît Hoa. "Ici, la lumière afflue de toutes parts: il y avait des baies vitrées sur toutes les façades et même sur le toit. Partout, on jouit d’une vue magnifique." En termes de matériaux, la brique peinte, le verre et la moquette dominent, dans une palette de blancs et de gris anthracite. L’intérieur a été presque entièrement conçu par Guillissen-Hoa: la salle de bains, la cuisine, la table, le canapé d’angle près du feu ouvert et les dressoirs flottants. Elle a également dessiné certains détails: les grilles de ventilation du feu ouvert et les boîtes aux lettres.

©Laurence Vander Elstraeten

Architecte. Simone Guillissen-Hoa, fille d’un ingénieur chinois et d’une écrivaine polonaise, est née à Pékin en 1916. Elle arrive en Belgique à l’âge de douze ans. En 1938, elle est l’une des toutes premières femmes diplômées d’architecture à La Cambre. "Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a survécu à deux années en camp de concentration, ce qui lui a donné un esprit extrêmement combattif. Aujourd’hui, ma mère est surtout connue pour ses collaborations avec Jacques Dupuis dans les années 50. Elles sont belles, mais elles ne rendent pas justice à son œuvre et ne couvrent que quatre années, alors qu’elle a été active pendant quarante ans et a conçu un très grand nombre de maisons, immeubles à appartements et bâtiments publics, comme la Maison de la Culture à Tournai."

"Ma mère est restée en contact avec son professeur, Henry Van de Velde. Sa fille venait régulièrement loger ici."
Simone Guillissen-Hoa

Plus beau souvenir. "J’ai grandi entouré d’artistes et d’architectes. Après ses études, ma mère est restée en contact avec son professeur, Henry Van de Velde. Sa fille venait régulièrement loger ici. J’ai pris des leçons de piano avec le petit-fils du peintre Léon Spilliaert, un de ses bons amis. Chaque été, nous partions en vacances à Zurich, où ma mère avait de nombreux amis, dont Alfred Roth, Bruno Giacometti (le frère de l’artiste Alberto, NDLR) et Max Bill. Nous rendions régulièrement visite à l’artiste anversois René Guiette, qui vivait dans une maison conçue par Le Corbusier. Ce sont toutes ces rencontres qui ont fait de moi la personne que je suis aujourd’hui."

Jean-Pierre Hoa: "Ma mère a pensé à tout. Par la baie vitrée, vous avez une belle vue, assis à la table de la cuisine." ©Laurence Vander Elstraeten

Carrière. Comme sa mère, Jean-Pierre Hoa a étudié l’architecture à La Cambre, mais ce n’était pas son premier choix. "Comme beaucoup d’enfants, je ne voulais pas faire la même chose que mes parents. Je rêvais d’une carrière de décorateur de théâtre", explique-t-il. "Quand je me suis retrouvé à La Cambre, j’étais entouré d’opposants au modernisme. Nous étions dans les années 70 et le postmodernisme était partout. Une position délicate pour moi, car j’appréciais le travail de ma mère. Si j’avais eu le choix, je serais né dix ans plus tôt, afin de pouvoir étudier auprès de Léon Stynen." Avec un associé, Hoa fonde le cabinet d’architecture Arc, avec lequel ils ont conçu des immeubles à appartements dans un style postmoderniste. "Je n’ai jamais envisagé de rejoindre le studio de ma mère. Elle avait un caractère très difficile. Travailler avec elle aurait été impossible."

Nostalgie. Au décès de sa mère, Jean-Pierre Hoa retourne vivre dans son appartement Il le rénove en douceur et y installe sa collection d’art. "J’aime énormément cet appartement, mais je ne voulais pas l’idolâtrer: ça devait être aussi le mien, je devais m’y sentir pleinement chez moi. Bon, j’avoue que 80% de ce que vous voyez est d’origine. Je me suis limité à des détails: par exemple, j’ai remplacé la moquette existante par une autre, plus claire." Hoa est amoureux de l’appartement et aimerait y rester encore très longtemps. "Je ne trouverais cette lumière et cette ouverture sur l’extérieur nulle part ailleurs. Je n’ai pas d’enfants et je voudrais qu’il soit en bonnes mains après ma mort, c’est pourquoi je le vends. En viager, afin de pouvoir continuer à y vivre."

©Architecten Woning

Endroit favori. L’appartement est divisé en deux parties: la zone de vie, orientée sud, et la zone de travail, orientée nord. "Le côté où ma mère travaillait est mon préféré, car la lumière du nord est plus douce. De plus, c’est un grand espace ouvert, avec de belles perspectives. C’est aussi là que se trouve mon bureau et que je conserve les archives de ma mère. Je travaille sur son œuvre depuis au moins vingt ans. Je prépare une biographie avec Caroline Mierop, la directrice de La Cambre. Elle sera publiée en 2023."

Part d’ombre. "Le modernisme de ma mère était tempéré, humain et confortable. Elle pensait à tout. Elle se focalisait sur la conception et passait des soirées entières à dessiner. Elle prenait soin de ses créations, mais un peu moins de moi."

L’appartement est à vendre sur www.architectenwoning.be

Vivre dans un appartement Le Corbusier

Résidente. Gisèle Moreau (78 ans) a vécu presque toute sa vie dans l’Unité d’Habitation, le célèbre immeuble à appartements du Corbusier à Marseille. Elle avait dix ans quand elle emménage dans le bâtiment récemment achevé, en 1953. "Ce bloc d’appartements était la propriété du gouvernement et les fonctionnaires avaient la priorité. Mon père était dans l’armée de l’air française et c’est comme ça que nous nous sommes retrouvés ici. Mes parents étaient tombés amoureux de l’immeuble." Elle vivait dans l’appartement de 98m² avec ses parents et ses trois frères. Ensuite, sa grand-mère les a rejoints: ils étaient donc sept à y vivre! "Quand je me suis mariée et que j’ai eu des enfants, j’ai d’abord vécu dans une petite maison, mais, en 1970, un appartement s’est libéré en face de celui de mes parents. Je n’ai pas hésité une seconde." Depuis, la professeure d’anglais retraitée vit dans l’appartement dont elle a hérité de ses parents.

Gisèle Moreau a vécu la majeure partie de sa vie dans la Cité Radieuse pensée par Le Corbusier. ©Coryn Kempster & Julia Jamrozik, 2015

La cité radieuse, une unité d’habitation construite à Marseille par Le Corbusier pour les fonctionnaires de l’état. ©Coryn Kempster & Julia Jamrozik, 2015

Habitation. L’Unité d’Habitation - aussi appelée La Cité Radieuse - est un village vertical sur pilotis. Le bâtiment brutaliste en béton compte 337 appartements en duplex de 23 types différents, répartis sur 18 étages. On y trouve également des magasins, une école, un terrain de sport, une bibliothèque, une école d’art, un cinéma... Un équilibre entre libertés individuelles et équipements collectifs. Aujourd’hui, le bâtiment se trouve dans une zone résidentielle, mais lorsqu’il a été construit, il se dressait au beau milieu des champs. "Il y avait quatre fermes à proximité. Le soir, j’allais chercher du lait frais chez le fermier. Vous imaginez? Incroyable!"

Architecte. Le Corbusier (1887-1965) est l’un des architectes modernistes les plus connus. Après l’Unité d’Habitation, il a construit des variantes, notamment à Nantes et Berlin, mais cette première version est considérée comme la plus réussie. "Je me souviens très bien du moment où j’ai entendu à la radio que Le Corbusier est décédé. Je prenais le soleil sur la terrasse avec une amie. Je me sens très proche de lui", confie-t-elle. Le Corbusier a failli faire partie de la famille: "Il avait promis d’être le parrain du premier bébé né dans l’Unité. Mon frère a été le deuxième."

Meilleur souvenir. "Le jour de notre installation, je suis allée sonner à la porte de l’appartement de l’autre côté de la "rue", comme nous appelions les larges couloirs du bâtiment. Une fille de mon âge y vivait et nous sommes devenues les meilleures amies du monde: je la vois encore régulièrement", raconte Moreau. "L’Unité était plus qu’un logement: celui qui venait y vivre faisait partie d’un groupe. J’avais beaucoup d’amis ici."

Le lieu préféré de la retraitée n’est autre que le toit plat, conçu comme un espace récréatif avec un solarium, une piste de course, une piscine et une salle polyvalente. ©Louis Sciarli. Fondation Le Corbusier (Archives départementales des Bouches-du-Rhône), L1(11)43. © F.L.C. / ADAGP, Paris / Artists Rights Society (ARS), New York 2021

Plus bel endroit. L’endroit favori de Moreau est le toit plat, aménagé en espace de loisirs pour les résidents, avec notamment un solarium, une piste de course, une piscine pour les enfants et une salle polyvalente. "C’est tout simplement un miracle. Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent et que je vois la mer, j’en ai encore la chair de poule. J’ai joué ici avec mes frères, mes filles et mes petits-enfants. Et quand j’étais étudiante, je venais étudier ici. J’y viens encore souvent, surtout les soirs d’été. Il fait alors assez chaud dans l’appartement, mais, là-haut, il fait plus frais. Nous prenons l’apéritif et pique-niquons avec les voisins. Des projections de films, des spectacles et des soirées dansantes y sont organisés. Les installations communes ne sont pas purement fonctionnelles, elles sont aussi très humaines. Elles rassemblent les résidents."

©Coryn Kempster & Julia Jamrozik, 2015

Adapté aux enfants. "L’Unité m’a donné beaucoup de liberté lorsque j’étais enfant. Les autres, qui vivaient ailleurs, devaient demander la permission à leurs parents pour sortir; pas moi. Ici, j’étais en sécurité et très indépendante. Ma fille dit que c’est un paradis pour les enfants", poursuit-elle. "Le Corbusier a conçu les appartements pour les jeunes familles. Par exemple, les chambres principales étaient équipées d’une table à langer intégrée et les marches de l’escalier (conçu par Jean Prouvé) présentaient une ouverture qui permettait aux petits de grimper. Les étroites chambres d’enfants étaient fermées par un panneau coulissant en forme de tableau noir. De l’école primaire à l’université, j’ai beaucoup utilisé ce tableau."

Inconvénient. "Le seul inconvénient, c’est que la chambre principale se trouve sur la mezzanine ouverte au-dessus du salon. Quand j’étais adolescente, je ne pouvais pas rentrer discrètement!", s’exclame-t-elle en riant. Le fait que les appartements soient plutôt étroits et pas très luxueux ne la dérange pas, car ils sont très lumineux. Comme chaque appartement occupe un étage et demi, la lumière afflue à la fois par l’est et par l’ouest. "Le salon présente une double hauteur et il y a deux étages, ce qui donne l’impression de se trouver dans une maison." Ce bâtiment devenu iconique attire de nombreux amateurs d’architecture. La retraitée se fait un plaisir de leur donner un petit mot d’explication, mais "avec le temps, c’est devenu une invasion". C’est pourquoi l’après-midi et le soir, le toit-terrasse est désormais réservé aux résidents.

Le living s’ouvre sur un petit balcon. En été, il devient une pièce supplémentaire où prendre l’air. ©Coryn Kempster & Julia Jamrozik, 2015

Controverse. Pendant la construction, les Marseillais appelaient cet immeuble "la maison du fada". "J’étais trop jeune pour être consciente de cette controverse, mais j’avais déjà compris que notre maison était différente."

"Les gens s’entraident davantage ici, grâce à la façon dont les appartements et les espaces communs sont disposés."
Gisèle Moreau

Principal atout. "L’idée de collectivité. C’est l’endroit rêvé pour les personnes seules, aussi bien les célibataires que les veufs, car on y rencontre des gens très facilement. Et si l’on veut être seul, on peut s’isoler tout aussi facilement. Sur le plan acoustique, le bâtiment fonctionne très bien, car chaque appartement est conçu comme un module indépendant. On peut garder ses chaussures pour déambuler chez soi sans que les voisins ne se plaignent." Selon Gisèle Moreau, cette architecture encourage l’interaction entre les résidents. "Ici, les gens s’entraident davantage grâce à la disposition des appartements et des espaces communs."

Vivre dans une maison Pieter De Bruyne

Résidente. Petra Remans (51 ans) a grandi à Genk, mais a passé la majeure partie de sa vie adulte en Asie. Après avoir travaillé en Chine, à Hong Kong et à Singapour, la sinologue est revenue en Europe il y a cinq ans et vit actuellement à Maastricht. Elle travaille pour la Mouth Foundation de l’artiste Koen Vanmechelen, une fondation philanthropique qui s’implique dans les projets sociaux, scientifiques et sociétaux de l’artiste.

Petra Remans est assise sur la banquette "man-vrouw", dessinée par le designer Pieter de Bryune. ©Laurence Vander Elstraeten

Les escaliers bibliothèque sont un mariage réussi entre architecture et design. ©Laurence Vander Elstraeten

Habitation. "Après leur mariage, mes parents sont partis en Finlande pour leur stage de médecine et sont tombés amoureux de l’architecture moderniste et fonctionnelle d’Alvar Aalto. De retour en Belgique, ils voulaient une maison avec un sauna, des lignes épurées et un toit plat. Ils ont dessiné eux-mêmes un projet et ont chargé l’architecte André Croonenberghs (leur voisin) d’assurer la partie technique. Cette maison de médecins de 1968 a été rénovée et agrandie à plusieurs reprises dans les années 70 et 80."

Architecte. C’est surtout l’architecte d’intérieur et designer Pieter De Bruyne qui a apposé son sceau sur la maison. "Alors que mes parents cherchaient des meubles adaptés à leur habitation moderne, ils sont tombés sur une armoire de Pieter. Ils sont devenus amis, et aussi bons clients. Pieter a principalement réalisé des placards, mais il a également conçu certains espaces, dont le salon de musique bleu. L’escalier-bibliothèque est à la fois meuble et architecture. Pieter a également conçu notre maison de vacances dans le Midi de la France. Malheureusement, il est décédé du jour au lendemain et n’a jamais pu voir le résultat final." Pieter De Bruyne est l’un des designers les plus radicaux que la Belgique ait connus: c’était un postmoderniste avant la lettre. "Mon père avait un avis très tranché sur tout, mais il suivait Pieter aveuglément sans intervenir, car il pensait que sa vision était la bonne. Le fait qu’il aborde son travail de manière aussi scientifique (il faisait des recherches en Égypte) a dû séduire mes parents en tant que médecins", explique Remans.

Pieter De Bruyne est l’un des designers les plus radicaux que la Belgique ait connus: c’était du post-modernisme avant la lettre.

Plus beau souvenir. "Cette maison a toujours été une maison 'habitée'. Non pas un lieu stylé, mais un patchwork de meubles design, d’antiquités héritées et de dessins d’enfants. Cette maison est comme le complexe de temples cambodgiens d’Angkor Vat, sauf qu’elle a été envahie par la vie quotidienne et non par la nature!", s’exclame Remans en riant. "Une maison est la traduction de l’identité de son occupant. En regardant autour de vous, vous pouvez voir qui sont mes parents: des personnes qui aimaient les voyages et la culture. Ma mère appréciait surtout les livres et la musique, et mon père, les arts plastiques et l’architecture. J’aime aussi m’entourer d’art et de culture. Je n’ai pas de meubles de Pieter De Bruyne: je trouve que ce sont de belles pièces, mais chacun doit écrire sa propre histoire. Et Pieter De Bruyne, c’est celle de mes parents."

©Laurence Vander Elstraeten

Réactions. "C’est lorsque j’ai dû dessiner une maison à l’école que j’ai réalisé pour la première fois que la nôtre était particulière. Chacun avait dessiné un petit bloc avec un toit, une porte et une fenêtre, mais la mienne n’était qu’un bloc!", se souvient-elle. "Avec cinq amies, j’avais créé un clubhouse dans la cave. Je les vois toujours. L’une d’elles, la créatrice Souâd Feriani, m’a récemment confié qu’elle était toujours impressionnée lorsqu’elle venait ici. Et qu’elle rêvait de vivre un jour de cette manière, entourée d’art et de belles choses. C’était très surprenant: elle ne m’avait jamais dit ça lorsqu’elle était enfant."

Au départ, la maison avait deux étages. Ce n’est que dans un second temps que deux étages de plus ont été construits. ©Laurence Vander Elstraeten

Leçon de vie. "Donnez à l’art la place qu’il mérite: tel est le message que mes parents nous ont transmis. Ils nous ont appris l’importance de la beauté et enseigné que l’art n’est pas décoratif, mais a quelque chose à dire. Ils nous ont également expliqué à quel point l’art et la science sont proches et ont besoin l’un de l’autre, sans interférer. Maintenant que je travaille pour Koen Vanmechelen, cette façon de voir les choses est très pertinente."

Adaptée aux enfants. "Lorsque nous étions enfants, nous aimions jouer à cache-cache dans l’escalier. Il est aménagé en bibliothèque et regorge de portes et recoins secrets permettant de se cacher. Mes parents n’ont jamais considéré la maison comme sacrée: nous avions le droit de jouer et d’aller partout. Nous avons eu une éducation libérale, dans laquelle beaucoup de choses étaient possibles et autorisées. J’étais donc perplexe lorsque j’allais jouer chez une amie chez qui le salon était zone interdite parce que, du tapis aux sièges, tout était blanc."

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