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L'architecte en Jacques Tati: visite de la célèbre villa moderniste de Mon Oncle

La Villa Arpel, bâtiment exemplaire du modernisme dans le chef-d’œuvre de Tati, Mon Oncle. ©Benoit Fougeirol

Le légendaire Jacques Tati, artiste immortel en Monsieur Hulot, ne s’est pas limité à faire des films ni à y jouer. The Definitive Jacques Tati, une nouvelle publication des éditions Taschen, révèle que le Français avait aussi imaginé les villas et le mobilier ultra modernes de ses longs métrages.

Dans Parasite, film du réalisateur Bong Joon-ho qui a créé la surprise en remportant l’Oscar du meilleur film cette année, l’architecture joue un rôle de premier plan. Ce n’est pas une première dans l'histoire du cinéma: Jacques Tati, le maître français de la comédie, entretenait également une relation étroite avec l’architecture. Grand acteur dans le rôle du décalé et maladroit Monsieur Hulot, Tati (1907-1982) contrôlait également chaque aspect de la production de ses films, y compris celui de la conception des décors.

"Tati s’intéressait à l’architecture, notamment parce qu’il pouvait l’utiliser pour camper ses personnages."
Alison Castle
Auteure de The Definitive Jacques Tati

Les critiques ont notamment salué la manière innovante dont il traitait l’espace visuel. Pour le réalisateur, les bâtiments fictifs des comédies telles que Mon oncle (1958) ou Playtime (1967) constituaient une manière ludique d’aborder l’architecture résidentielle et professionnelle, en réaction à la vision moderniste qui se développait dans la France de l’après-guerre.

Jacques Tati est Monsieur Hulot, Monsieur Hulot est Jacques Tati... ('Parade', 1974). ©Specta Films C.E.P.E.C. - Les Films de Mon Oncle

Selon The Definitive Jacques Tati, un coffret de cinq volumes de la photographe et auteure américaine Alison Castle, l’acteur français recourait à une version très progressiste de ce modernisme, comme en témoigne la manière dont Tati et son équipe s’efforçaient de créer des habitations crédibles pour leurs films.

Chez Taschen, ce coffret propose une grande quantité de documents d’archives inédits: essais originaux, entretiens, scénarios, centaines de photographies et d’images des films, ainsi que des lettres, croquis, notes et documents de production.

Comédien oscarisé

Si Tati a réalisé seulement six films, le cinéaste français d’origine russe a utilisé ce médium de manière extrêmement inventive. Avec son éternel chapeau, son imperméable et sa pipe, il est devenu la silhouette la plus emblématique de l’histoire du cinéma français, véritable clown cinématographique qui se moquait de la modernité à travers des films réalisés avec une précision d’horloger suisse.

Selon Alison Castle, Jacques Tati portait un regard à la fois critique et approbateur sur les maisons qui figuraient dans ses films. "Tati s’est moqué de l’architecture contemporaine dans Mon oncle et Playtime, films dans lesquels il opposait l'ancien et le nouveau en affichant un préjugé affirmé contre tout ce qui était moderne", écrit-elle. "Mais il ne l’a pas fait de manière univoque et binaire."

L’absurde chemin en zigzag du jardin de la Villa Arpel dans Mon Oncle, imaginé Jacques Tati. ©Specta Films C.E.P.E.C. - Les Films de Mon Oncle

Dans Mon oncle, sorti en 1958 avant de remporter un Oscar en 1959, la rénovation rapide des anciens quartiers de Paris, telle qu’elle s’est déployée dans les années 1950, est décrite comme particulièrement inquiétante.

Le quartier dans lequel vit le personnage principal, Monsieur Hulot, semble s’effondrer, composé de vieux bâtiments délabrés et habités par une galerie de personnages franchouillards à l’ancienne, chaleureux et populaires. Pour ce faire, Tati avait créé une gigantesque façade sur la place de Joinville-le-Pont, en banlieue parisienne, où une statue de Monsieur Hulot évoque désormais son souvenir.

Jacques Tati est l'éternel Monsieur Hulot dans Mon Oncle, sorti en 1958. ©Specta Films C.E.P.E.C. - Les Films de Mon Oncle

La Villa Arpel, une maison moderniste jusqu’à la caricature, dans laquelle vit la famille du frère de Monsieur Hulot, est le contraire du quartier populaire. Tati l’a faite construire en studio, à Nice. Voilà comment le réalisateur français la décrit dans son scénario: "Une villa moderniste prétentieuse, aux formes si géométriques qu’elle est dépourvue de tout caractère humain et toute habitabilité."

En réalité, avec la Villa Arpel, ce sont ses propres souvenirs que Tati a (mal)traités: enfant, il avait vu son quartier de Saint-Germain-en-Laye se développer et changer rapidement sous l’effet du modernisme. "Tati s’intéressait à l’architecture, notamment parce qu’il pouvait l’utiliser pour camper des personnages et donner vie à des situations amusantes à l’écran", explique Castle. "Il avait aussi compris que, dans la vie réelle, les bâtiments peuvent influencer la vie de leurs habitants."

The Definitive Jacques Tati, aux éditions Taschen.

Architecte moderniste

Les objets que Jacques Tati a imaginés avec le décorateur Henri Schmitt (pour 'Mon Oncle') et Eugène Roman (pour 'Playtime') étaient également très novateurs. "Tati apportait un grand soin à la conception de ses décors", ajoute Castle. “Il voulait qu’ils soient beaux malgré les défauts grotesques dont il avait besoin pour les scènes comiques."

L’absurde chemin en zigzag du jardin de la Villa Arpel par exemple, contraint de manière hilarante les visiteurs à faire un très long chemin pour accéder à l’entrée. Et la forme en couronne royale des chaises du restaurant dans Playtime s’imprime sur le dos des convives pour le reste de la soirée...

Jacques Tati (1907-1982) apportait un grand soin à la conception de ses décors. ©Specta Films C.E.P.E.C. - Les Films de Mon Oncle

La touche critique présente dans l’évocation du modernisme n’empêche pas les maisons de Tati d’offrir un regard sur l’avenir, en partie grâce à son collaborateur, Jacques Lagrange, un scénariste formé à l’École nationale des arts décoratifs, en lien avec Le Corbusier. Dans la vision de Tati et Lagrange, les maisons se caractérisaient par des lignes épurées et des espaces vides, mais cela ne signifie pas pour autant que Tati était opposé au modernisme.

Iain Borden, professeur d’architecture et de culture urbaine à l’University College de Londres, estime que bien que le Français soit critique à l’égard du design moderniste dans ses films, il porte néanmoins un regard positif sur le design et l’architecture.

"La maison de Mon oncle est une villa bourgeoise de banlieue: elle est pointée du doigt à cause du consumérisme américain, de son design un peu ridicule et des valeurs de la classe moyenne", explique-t-il. "En même temps, cela reste une maison accueillante et assez attrayante."

Le plateau de tournage de 'Playtime', un film du légendaire Jacques Tati. ©Specta Films C.E.P.E.C. - Les Films de Mon Oncle

Designer visionnaire

La Villa Arpel a été reconstituée à plusieurs reprises. En 2007, l’entreprise française de design Domeau & Pérès a réédité certains meubles de Mon oncle, par l’intermédiaire de la galerie new-yorkaise Les Ateliers Courbet. En 2014, ils ont été présentés dans la villa recréée pour la Biennale d’architecture de Venise dans le pavillon français.

Cette banquette a été conçue par Tati spécialement pour Mon Oncle. Elle est rééditée par l’entreprise française Domeau & Pérès.

The Definitive Jacques Tati, 5 volumes disponibles aux éditions Taschen.

L’année dernière, les Ateliers Courbet ont construit un stand Tati à Design Miami, avec des meubles de Domeau & Pérès. La vision de l’avenir de Tati est l’une des rares de son époque à être toujours pertinente. A cette époque déjà, la maison était un concept en constante évolution, comme le montrent ses films.

"Dans Mon oncle, on retrouve cette idée constante d’un nouveau monde qui commence à émerger", déclare Iain Borden. "Non seulement Tati voulait s’en moquer, mais il voulait également montrer comment le design pouvait créer davantage de lien social. Il se préoccupait beaucoup moins de l’avenir du design que de la façon dont les personnes allaient vivre ou pourraient vivre dans ce nouvel environnement créé par le design."

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