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La seconde vie des immeubles brutalistes de Marcel Breuer

L’hôtel Marcel, installé dans un bâtiment construit par Breuer en 1970 à New Haven, a ouvert ses portes en mai 2022. Le troisième étage évidé rend le bâtiment moins massif. ©Seamus Payne

Les bâtiments conçus par Marcel Breuer font l’objet de nouvelles affectations 120 ans après sa naissance. Ses chaises, elles, continuent à séduire les amateurs de design.

À la mi-janvier, le monde international de l’architecture tirait la sonnette d’alarme: la Geller House I de Marcel Breuer (1902-1981) allait être démolie. Les nouveaux propriétaires désiraient construire une maison plus grande et un court de tennis sur leur propriété de Long Island, près de New York. Cette icône moderniste devait donc être détruite. Docomomo, l’organisme international à but non lucratif dédié à la protection du patrimoine, a lancé une ultime tentative pour sauver en dernière minute la maison de 1945, en vain: le 25 janvier, ses propriétaires l’ont rasée, en pleine nuit. “Une tragédie qui ne doit plus jamais se reproduire”, ont clamé d’une seule voix les spécialistes du patrimoine.

Pour eux, Geller I n’était pas seulement une des plus importantes maisons d’après-guerre aux États-Unis: c’était  aussi la première maison réalisée par Breuer et son bureau d’architecture sur le sol américain, autrement dit sans son ancien collaborateur, Walter Gropius. Plus important encore: Geller I illustrait une nouvelle typologie de l’habitat moderne, soit une maison en forme de L coiffée d’un toit papillon dans laquelle les chambres à coucher se trouvaient dans une aile séparée des espaces de vie.

Marcel Breuer est assis dans la “Wassily”, une chaise créée en 1925 qui est toujours en production. ©Getty Images

Nouvelles affectations

Aussi déplorable que fut cette démolition réalisée en catimini, de nombreuses réalisations d’après-guerre de Breuer ont traversé les décennies. Elles ont été restaurées ou dotées d’un nouveau rôle. Certaines ont ainsi reçu une nouvelle affectation en tant qu’hôtel neutre en énergie (Tour Pirelli à New Haven), centre d’art contemporain (Ambassade des États-Unis à La Haye), bâtiment pour la Frick Collection (Whitney Museum à New York) ou hub pour start-up (Centre d’études et recherches IBM à La Gaude, dans les Alpes Maritimes), permettant à un nouveau public de découvrir l’architecture de Marcel Breuer, souvent mieux connu pour les chaises “Wassily” (1925) ou “Cesca” (1927), des modèles toujours très prisés (et toujours en production) datant de ses débuts.

Depuis quelques années, ses meubles les plus célèbres connaissent une véritable renaissance. Ils apparaissent dans des shootings de mode et des décors de films. La marque de mode Supreme a créé une version hype de la “Wassily”. Le label de design Tecta invite des artistes contemporains à réinterpréter sa célèbre chaise pliante “D4” et, pop culture oblige, le célèbre tatoueur californien Saint Claire signe des tatouages de la “Cesca” et de la “Wassily”.

En 1962 est inauguré le Centre d’étude et de Recherche IBM de La Gaude, sur la Côte d’Azur. Aujourd’hui, il sert de pôle d’attraction pour les jeunes entreprises. ©Getty Images

Architecture en béton

Marcel Breuer quitte sa Hongrie natale à 17 ans pour intégrer la célèbre école d’art du Bauhaus à Weimar. Il rentre au pays entre 1924 et 1928, cette fois en tant que professeur, puis directeur de l’atelier de charpenterie, désormais transféré à Dessau. Au cours de ses premières années en tant que designer, Breuer réalise des meubles tubulaires inspirés par son guidon de vélo, comme la chaise “B3” ou “Wassily” et la chaise “Cesca” (toutes deux éditées par Knoll), aujourd’hui encore des classiques du design. La marque allemande Tecta produit les chaises “B40”, “D40” et “D4”, qui datent de la même époque.

Après des escales à Berlin, Zurich et Paris, Breuer part s’installer à Londres en 1935. Suite à la fermeture du Bauhaus par les nazis en 1933, il développe une carrière d’architecte. Peu après, en 1937, il émigre avec son professeur Walter Gropius et Mies Van der Rohe aux États-Unis, où les designers et architectes européens sont accueillis à bras ouverts. Breuer enseigne à l’école d’architecture de l’université de Harvard et, dans les années 40, réalise (avec et sans Gropius) des résidences privées, dont celle qui vient d’être démolie à Long Island.

Qu’est-ce qui rend l’architecture d’après-guerre de Breuer suffisamment attrayante pour qu’on lui offre une réaffectation? Pour commencer, elle est dans l’air du temps. En effet, ces dernières années, on a redécouvert le brutalisme et ce mouvement architectural autrefois tant décrié est à nouveau salué par les amateurs de béton brut et d’utopies résidentielles. Breuer était un maître de la construction en béton (préfabriqué), une technique qu’il abordait à la manière d’un sculpteur. Selon lui, aucun matériau n’avait autant de potentiel que le béton.

Mais Breuer était aussi un architecte en avance sur son temps. Aujourd’hui, la réaffectation est le mantra des architectes, qui conçoivent les bâtiments de manière à leur offrir, au fil du temps, un usage non pas spécifique, mais multiple. Avec un minimum d’efforts, ces édifices peuvent ainsi bénéficier d’une plus longue durée de vie et donc, être beaucoup plus durables, car ils ne doivent pas être démolis. Les bâtiments de Breuer s’avèrent posséder une qualité intrinsèque qui leur permet de transcender leur objectif initial: ils sont réutilisables, recyclables et à même d’adopter de nouvelles formes pour les générations futures. Sauf s’il faut aménager un court de tennis, bien sûr. Voici quelques réalisations marquantes.

À travers les époques, le mobilier de Breuer a su rester un classique contemporain. ©Getty Images

1. L’hôtel Marcel dans le géant Pirelli

L’hôtel Marcel a ouvert ses portes en mai 2022 à New Haven, Connecticut. Cet établissement de 165 chambres, qui fait désormais partie du groupe Hilton, doit son nom à Marcel Breuer. L’architecte hongrois a réalisé cet édifice de bureaux en béton en 1970 pour l’Armstrong Rubber Company. Il est considéré comme l’un des plus importants grands bâtiments des dernières années de Breuer. En 1988, il est racheté par le fabricant de pneus Pirelli, qui y établit son siège. En 2003, il se retrouve entre les mains d’Ikea. D’anciennes photos montrent que le géant suédois de l’ameublement utilisait ce bâtiment principalement en tant que panneau publicitaire géant pour son magasin situé juste à côté. Ikea en a même démoli une partie pour en faire un parking. Heureusement, l’essentiel a été préservé: le colosse reste un bâtiment brutaliste doté d’une façade en panneaux de béton préfabriqués typiques de Breuer à cette période. L’étonnant troisième étage évidé, un geste sculptural visant à alléger le volume, est également caractéristique, car Breuer considérait les bâtiments comme des sculptures. Son processus créatif était un exercice de suppression, d’ouverture, de creux et d’incision.

Les intérieurs rénovés comptent de nombreuses références à Marcel Breuer et au Bauhaus. Par exemple, il y a une chaise “Cesca” dans les chambres. ©Seamus Payne

“Je voulais prouver qu’il n’est pas nécessaire de sacrifier la beauté de l’architecture d’origine d’un bâtiment pour le rendre durable.”
Bruce Redman Becker
Architecte en chef et promoteur de l’hôtel Marcel

Recyclage

Nous devons la renaissance de ce bâtiment à Becker + Becker. Ce cabinet d’architectes local a racheté le bâtiment en 2020 et l’a transformé en hôtel fonctionnant entièrement à l’énergie solaire. Rendre un tel mastodonte en béton autonome n’est pas une mince affaire, mais Becker + Becker a réussi son pari en insérant du verre à haut rendement dans les profondes ouvertures des fenêtres caractéristiques de Breuer.

“Ici, la durabilité consiste à recycler ce bâtiment”, déclare Bruce Redman Becker, architecte en chef et promoteur du bâtiment. “Quand vous construisez un nouveau bâtiment, votre empreinte carbone est nettement plus importante. Ce que je voulais prouver avec ce projet, c’est qu’il n’est pas nécessaire de sacrifier la beauté de l’architecture d’origine pour rendre un bâtiment durable.”

Bruce Redman Becker a été l’initiateur de ce méga projet. Passionné par Breuer, il semblait né pour une telle entreprise: ses parents étaient tous deux product designers à New Canaan (Connecticut), un paradis pour les fans d’architecture moderniste. En 1947 et 1951, Breuer y a réalisé deux résidences privées qui font aujourd’hui partie du canon architectural. Pas étonnant que les intérieurs rénovés comportent également de nombreux clins d’œil à Breuer et au Bauhaus: dans chaque chambre, on peut notamment trouver une chaise “Cesca”.

Breuer traitait les bâtiments comme des sculptures. Son processus de conception était un exercice d’allègement, d’ouverture, de creux et d’incisions. ©Pat Krupa / Unsplash

Pour plus d’informations, surfez sur www.hotelmarcel.com.

2. Le flair de Flaine

Située entre Chamonix et Genève, Flaine est l’une des stations de sports d’hiver les plus célèbres de Haute-Savoie. Breuer a réalisé l’ensemble du village entre 1969 et 1976. Sur papier, c’était une mission de rêve: il était chargé de concevoir une station complète pour son ami (et voisin) Eric Boissonnas, le richissime entrepreneur français qui a financé la station de ski avec son frère Rémi. Une mission considérable: un domaine avec des hôtels, une église, une mairie, des chalets, un cinéma, un tremplin de saut à ski et des écoles de ski.

Flaine est non seulement l’un des plus importants complexes de bâtiments brutalistes au monde, mais elle a aussi été la première station de sports d’hiver dotée de neige artificielle, de remontées mécaniques ultra-rapides et d’un centre sans voitures. Comme Éric et Sylvie Boissonnas étaient de grands mécènes, un parc de sculptures monumentales de Jean Dubuffet, Victor Vasarely et Pablo Picasso résistant à la neige fut également aménagé. L’auditorium abrite toujours une fontaine de Pol Bury.

Dans les Alpes françaises, à 1.600 mètres d’altitude, la construction de Flaine n’a pas été une partie de plaisir pour Marcel Breuer et son équipe. ©Getty Images

En porte-à-faux

Construire à 1.600 mètres d’altitude, sans voie d’accès décente et devant faire face à une forte opposition des propriétaires locaux: la réalisation de Flaine, avec 265 kilomètres de pistes, n’a pas été une sinécure pour Breuer et son équipe. Le délai et le budget impartis ont largement été dépassés. Afin d’accélérer le processus de construction, l’architecte utilise des dalles de béton préfabriqué qu’il travaille selon son style caractéristique sculptural: il fait tailler les façades des bâtiments comme des pointes de diamant pour que les rayons du soleil hivernal venant frapper leurs facettes génèrent des ombres expressives. Le premier bâtiment achevé est l’hôtel Le Flaine, qui ouvre ses portes en 1969. En raison de son audacieux porte-à-faux au-dessus de la falaise, il est un emblème de la station. Ses balcons son un clin d’œil à ceux du Bauhaus de Dessau, où avait enseigné Breuer.

Dans les années 80, Flaine perd de son aura. On la surnomme affectueusement “la station de ski la plus moche du monde” et les brochures évitent même les références à l’architecture de Marcel Breuer, considérée comme grise et terne. Mais, depuis le renouveau du brutalisme, Flaine renaît. En 2008, la station a été classée à l’inventaire des Monuments Historiques de France.

L’hôtel Terminal Neige - Totem Flaine a été entièrement rénové sans tuer son esprit Breuer. L’hôtel RockyPop Flaine, ouvert depuis Noël 2021, affiche également des vibes rétro. Et la Brasserie 1967 rénovée présente un intérieur regorgeant de béton, de matériaux bruts et de meubles tubulaires à la Breuer. Bien que les “haters” soient encore nombreux, un nouveau style de touristes fréquente Flaine: tout au long de l’année, la station attire de nombreux amateurs d’architecture désirant séjourner ailleurs que dans des chalets kitsch. Chaque semaine, une visite guidée d’architecture dans la station est organisée. Voilà une alternative bienvenue à l’après-ski arrosé au Génépi!

Les mets et boissons de la “Friendly Kitchen & Bar” de l’hôtel Totem puisent leur inspiration dans la personnalité artistique du Totem et de la station de Flaine.

3. L’ambassade de l’art pour tous

Si vous allez à La Haye, n’hésitez pas à emprunter la Lange Voorhout. À quelques pas du musée Escher se dresse un bâtiment brutaliste arborant une façade en dalles de calcaire rainurées percée de fenêtres trapézoïdales: c’est l’ambassade des États-Unis conçue par Marcel Breuer en 1959. Les normes de sécurité n’étant plus adéquates, l’ambassade a déménagé à Wassenaar et le monumental bâtiment d’angle accueille désormais West Den Haag, un centre d’art contemporain où les artistes dialoguent avec l’architecture brutaliste ou font écho à la vocation historique du bâtiment.

Promouvoir les États-Unis par le biais de l’architecture, telle était l’intention après la Seconde Guerre mondiale, pour contrebalancer le communisme et ses bâtiments staliniens. À partir de 1954, les États-Unis font appel à des architectes progressistes du monde entier pour construire de nouvelles ambassades. L’architecture devient un message diplomatique: les bâtiments des ambassades doivent être accessibles, robustes et ouverts, dans le droit fil de l’image démocratique. Ils doivent également permettre de découvrir la culture américaine, grâce à une bibliothèque, des auditoriums et des salles d’exposition, ouverts aussi bien au public qu’aux diplomates.

Tous les visiteurs de West Den Haag peuvent donc pénétrer dans ces espaces. Le plafond de l’auditorium est superbe et la bibliothèque, aménagée sur deux niveaux et dotée de colonnes, est impressionnante.

L’ambassade des États-Unis à La Haye avait une mission importante, car la capitale est la plus ancienne représentation diplomatique des États-Unis au monde. John Adams, qui allait devenir le deuxième président de ce tout jeune pays, y fut le premier ambassadeur, en 1782. Même avec un budget d’un million de dollars de l’époque, l’ambassade de La Haye était loin d’égaler celle de Londres, qui affichait une enveloppe trois fois plus élevée.

Frank Lloyd Wright, Walter Gropius, Richard Neutra, Louis Kahn: tous figuraient sur la liste des candidats, mais c’est finalement Marcel Breuer qui décrocha la mission. Ce succès était peut-être dû à ses récentes lettres de noblesse en Europe: il avait construit De Bijenkorf à Rotterdam en 1953 et il travaillait pour le bâtiment de l’Unesco à Paris.

L’ancienne ambassade des États-Unis à La Haye est aujourd’hui un centre d’art contemporain. ©Jan Versnel/MAI

Jules Wabbes

Marcel Breuer signe le contrat en avril 1956 et il livre le bâtiment 315.000 heures de travail plus tard, en 1959. Avec ses murs en pierre naturelle et ses lambris en teck, la finition est luxueuse. Détail intéressant: le designer bruxellois Jules Wabbes est chargé de réaliser certains éléments de l’intérieur, dont les meubles et les bacs à courrier. Cependant, tout le monde ne fut pas enthousiaste lors de l’inauguration en 1959. Un critique qualifia même le bâtiment de “vandalisme moderne”. Réponse de Breuer par télex: “Eh bien, on s’y habitue!”

Il avait raison: La Haye finit par s’y habituer. Malheureusement, le bâtiment ne s’est pas adapté: dès les années 60, les règles de sécurité deviennent plus strictes en raison de la guerre du Vietnam et de la menace terroriste. L’ambassade, déjà relativement fermée, devient une véritable forteresse, jusqu’à ce que le déménagement devienne inévitable. Pendant un moment, une affectation appropriée est recherchée, mais depuis que le bâtiment accueille le centre d’art West Den Haag, il renoue avec sa mission initiale: encourager les rencontres interculturelles, diffuser la culture et ouvrir la porte à la modernité.

Pour plus d’informations, surfez sur www.westdenhaag.nl.

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