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Les Belges adorent les pavillons de verre de l'artiste américain Dan Graham

London Rococo, Dan Graham, 2012. Perforated Steel, stainless steel, two-way mirror. ©Courtesy Lisson Gallery

Le summum de l’art outdoor? Sans doute les pavillons de verre de l’artiste minimaliste américain Dan Graham. La majorité d’entre eux sont produits et installés par une entreprise belge. Et son assistant, Kris Kimpe, est belge aussi.

Dan Graham. ©AU1CT43297

Mieux vaut ne pas connaître le montant de la facture de téléphone de l’artiste américain Dan Graham (76 ans): chaque matin, il a une longue conversation téléphonique, généralement avec une connaissance en Europe vu l’heure matinale.

Et souvent avec Kris Kimpe, un architecte belge qui est son assistant depuis vingt ans déjà. "Il adore parler. Il est difficile d’avoir une conversation suivie, car une fois qu’il n’est pas d’accord, il se met à hurler. Cela ne rate pas si on le taxe de “sculpteur”", témoigne Kimpe.  

Le pavillon ‘Global Warming’, installé dans le jardin de l’entrepreneur Geert Behaegel. ©lieven dirckx

Lieux sociaux

Bien entendu, on ne peut pas limiter l’œuvre de Graham à ses sculptures, car il réalise également des vidéos, des photographies et des performances, mais ce sont ses pavillons outdoor qui on fait la célébrité depuis les années 80 de ce contemporain de Donald Judd, Sol LeWitt, Dan Flavin, Carl Andre et Richard Serra. Ils sont exposés dans des musées, des jardins publics et chez de grands collectionneurs privés du monde entier. L’artiste les qualifie de “lieux sociaux”.

L’artiste minimaliste Dan Graham est reconnu dans le monde entier pour ses pavillons qui ressemblent à des palais des glaces contemporains. ©Courtesy Lisson Gallery

Ses structures en inox sablé et verre réfléchissant s’inspirent des ‘folies’ des jardins classiques, de l’architecture contemporaine high-tech et des éléments de décoration urbaine banals comme les abribus et les cabines téléphoniques. Depuis trente ans, ces pavillons doivent leur attrait à leur double jeu: voyeurisme et réflexion, intérieur et extérieur, intimité et interaction. Ceux qui s’y sont déjà aventuré savent qu’il s’agit là d’une expérience cinématographique induisant une confusion spatio-temporelle. 

Réalisation complexe

Le pavillon Hedge Two-Way Mirror Walkavbout sur le toit du Metropolitan Museum of Art à New York. ©Courtesy Lisson Gallery

"Il est difficile d’entamer une conversation avec Dan, et il peut être assez confus. Quand je l’ai rencontré, j’ai compris qu’en réalité, ses pavillons étaient axés sur la communication. Les surfaces réfléchissantes ou transparentes entrent en interaction avec leur environnement -la nature et les gens", explique Flor Broes, directeur de Moker.

Cette entreprise belge établie à Boom fabrique et installe les pavillons de Graham dans le monde entier. De Hong Kong au Brésil, du musée de Middelheim au toit du Metropolitan Museum of Art à New York: depuis vingt ans, Moker sait mieux que quiconque à quoi doit ressembler un pavillon Dan Graham.

Il adore parler. Il est difficile d’avoir une conversation suivie car, une fois qu’il n’est pas d’accord, il se met à hurler. Et cela ne rate pas si on le taxe de sculpteur.

Chaque année, il en réalise plusieurs, projets publics et privés. "Au début, tous ses pavillons étaient géométriques", explique Flor Broes, de l’entreprise Moker. "Comme il utilise des formes organiques, convexes et concaves, ils sont techniquement plus complexes à réaliser. Par exemple, ils doivent résister à des coups de vent extrêmes. Autrefois, les lattes de verre étaient plus épaisses et les vis, visibles.

Aujourd’hui, les profilés sont beaucoup plus fins et les détails structurels, dissimulés."Flor Broes revient de Grande-Bretagne où il a mené une mission inhabituelle. "Nous avons dû démonter un pavillon qui se trouvait sur un domaine où vivaient 300 cerfs. Ils ne l’avaient pas épargné, c’est peu de le dire!" 

Labyrinthe au MET

"Je dis toujours que mes pavillons doivent être ‘a great photo opportunity’", explique Kris Kimpe. Ce qui signifie qu’ils doivent être bien entretenus, car si le verre est sale, ils sont beaucoup moins attirants, autrement dit, moins photogéniques.

Hedge Two-Way Mirror Walkabout, Dan Graham, 2014. Stainless steel, hedge, two-way mirror glass. ©Courtesy Lisson Gallery

Le plus parfait, visuellement parlant, a incontestablement été le pavillon commissionné pour le toit du Metropolitan Museum of Art en 2014. Des milliers de gens ont été fascinés par ce labyrinthe de verre qui déformait magistralement la skyline de New York et les visiteurs. Un set parfait pour les photos, ainsi qu’en témoignent les clichés de pique-nique et selfies."Dans ce cas, rien de mieux qu’un petit banc près de son pavillon! Pour que les grands-parents puissent s’y reposer pendant que leurs petits-enfants se défoulent. En général, ce sont eux qui comprennent le mieux son travail", sourit Kimpe.

"La réflexion et la transparence sont importantes dans son œuvre. L’humour et l’aspect ludique aussi, bien qu’il prenne son travail très au sérieux. Mais l’aspect le plus essentiel est la personne: elle doit voir son reflet ou celui d’une autre. Et cela conduit parfois à des distorsions cocasses, comme dans un palais des glaces, car le verre convexe ou concave fait paraître plus gros ou plus maigre, plus grand ou plus petit. Plus il y a d’interaction, mieux c’est. En ce sens, un pavillon installé dans le jardin d’un collectionneur est beaucoup moins convivial.

C’est en effet une contradiction dans le travail de graham. Finalement, combien de fois le collectionneur va-t-il se balader dans son pavillon? Une fois par mois?" “L’idée est si parfaite qu’elle aurait dû être réalisée beaucoup plus tôt”, clamait le New York Times à propos du pavillon du MET. Le Financial Times britannique voyait, lui, dans la sculpture de Graham un “Labyrinthe créant délibérément la confusion entre cette architecture de verre et la skyline de New-York. Rationality gone nuts.” 

Untitled art installation by the American artist Dan Graham at Artscape Nordland, sculpture park, Austvågøy. ©Alamy Stock Photo

Belgian connection

La société Moker (à Boom) fabrique et place la plupart des pavillons de Dan Graham dans le monde entier. ©rv

Ce que les deux journaux ne précisent donc pas, c’est que le making-of était belge. Kimpe l’avait dessiné, sur base d’un croquis de Dan. Moker a fait la production du travail et s’est déplacé pour assurer son installation.  "L’ensemble de la structure devait résister à des tempêtes exceptionnelles, ce qui se produit une fois tous les 150 ans. Nous avons perfectionné nos méthodes, Dan et moi. 

Avant, il m’envoyait un croquis par fax, aujourd’hui, il me l’envoie par mail. Au début, je ne comprenais pas toujours ses gribouillis, mais, maintenant, je sais parfaitement ce qu’il veut dire. Je les travaille par ordinateur et ajoute les cotes. Et une fois que nous sommes d’accord, je les développe techniquement." "Ce n’est qu’une fois qu’un pavillon est construit que Dan me paie. Grâce à lui, je suis allé aux quatre coins du monde. En tant qu’être humain, je l’aime beaucoup. Il est intelligent, drôle, passionné et pique parfois une petite colère. Il est unique. En vingt ans, une profonde amitié s’est développée entre nous. Il est bien plus qu’un boss pour moi."  

Quand il en a l’occasion, Graham se rend en Belgique personnellement. Comme ce jeudi 21 mars à Bruxelles, au lunch que le centre d’art Wiels à Bruxelles a organisé, au cours duquel une vidéo du festival de la performance Performatik est commentée spécialement pour lui. 

Stage Set for Music no 2 for Glenn, Dan Graham, 2018. Stainless steel and two way mirror. ©Courtesy Lisson Gallery

Au fil du temps, Dan Graham a ainsi un tissé un lien avec la Belgique. Non seulement parce que c’est là que vit et travaille son assistant et que l’Américain collabore avec Moker, mais aussi parce que nombre de ses œuvres sont exposées dans des musées et dans des collections privées belges. "La Belgique est sans doute le pays qui compte la plus forte concentration de pavillons Dan Graham au kilomètre carré", suppute Kimpe. "Avant même que Dan ne réalise ses pavillons, des collectionneurs belges comme Herman Daled et Anton Herbert lui achetaient des œuvres", ajoute-t-il. 

Dans les années 1970, Graham a également travaillé avec la galerie bruxelloise MTL de Fernand Spillemaeckers. La génération suivante de collectionneurs, dont Lieven Declerck et Geert Behaegel, lui en a acheté dans les années 80 et 90. Un pavillon a également été installé au Middelheim, en 2004, la ‘Belgian Funhouse’ qui se trouvait avant sur la Sint-Jansplein, à Anvers. 

En 1999, Kimpe devient son assistant. Il avait fait la connaissance de l’artiste américain au milieu des années 90, par l’intermédiaire de sa petite amie de l’époque, étudiante à la Rijksacademie d’Amsterdam, où Dan Graham était tuteur. "C’est ainsi que j’ai rencontré Dan. Il savait que j’étais architecte et, tout à coup, il y a exactement vingt ans, il m’a demandé de lui fournir un pavillon. J’ai commencé par faire des dessins et contacter différentes entreprises. Moker était la meilleure.

Depuis lors, elle travaille en étroite collaboration avec Dan et moi. Le premier pavillon réalisé en commun a été une commande du commissaire Thierry de Duve, pour une exposition au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Le pavillon a ensuite été installé dans ce qui était la banque BBL, aujourd’hui devenue ING, où il se trouve toujours. "Avant il était dans le hall, mais, maintenant, il est dans un petit parc situé derrière le bâtiment principal. Quand on y passe vers midi, il y a toujours des gens qui s’y trouvent, à l’intérieur ou aux alentours, en train de manger leurs sandwichs. C’est le scénario parfait pour Dan!" 

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