Le terrorisme du time macho

Dans notre culture, les nuits blanches sont devenues un moyen de se donner une image de dur. Arianna Huffington a, elle aussi, cru à cette tendance qu’elle appelle time macho : la course au travail qui va de pair avec le manque de sommeil pour traiter ses mails même pendant la nuit et être en réunion à la première heure. Jusqu’au jour où elle s’est réveillée baignant dans son sang. Illustration : Stien Bekaert

Il y a quatre ans, j’ai été mise au pied du mur. Je venais de rentrer d’une semaine de vacances avec ma fille. Nous avions passé un accord : pas de BlackBerry pendant la journée. Résultat : tous les soirs, je veillais jusqu’à pas d’heure pour venir à bout de mes mails. Le lendemain de notre retour, tout à coup, je me suis retrouvée par terre, dans une mare de sang. Mon sang, réalisai-je en un instant ! Je m’étais évanouie d’épuisement et ma tête avait heurté quelque chose. Les séquelles étaient sévères : mâchoire cassée et cinq points de suture sur l’arcade sourcilière. Je l’ai interprété comme un signal d’alarme.

Depuis cet accident, j’ai pris conscience que la qualité et, surtout, la quantité de sommeil ne doivent pas être considérés comme un problème isolé. En effet, le sommeil est associé à de nombreux aspects de notre vie comme la technologie, sa place dans la hiérarchie, mais aussi ses relations, sa carrière, sa créativité et son stress. Depuis, je suis devenue une ardente défenseuse du sommeil. Les journalistes du HuffPost en sont pour leurs frais s’ils m’envoient des mails après minuit. Et mes amis reçoivent le même cadeau de Noël que l’année passée : un bon vieux réveil, pour les encourager à ne plus avoir l’excuse de la fonction réveil de leur iPhone pour le garder sur leur table de nuit.

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Mais une question me turlupine : pourquoi valorisons-nous si peu le sommeil ? Car nous faisons exactement le contraire : nous dormons systématiquement beaucoup trop peu, dans la conviction erronée que le succès est fonction du temps que nous consacrons à notre travail. Cette conviction est à la fois fausse et dangereuse : le succès dépend du type de temps que nous consacrons à notre travail et du lien entre la qualité du temps investi et du temps libre. La vérité, c’est que dans notre société, les nuits blanches sont devenues un moyen de se donner une image de " dur ". Nous sommes des time machos. Un jour, je déjeunais avec un homme qui se vantait de n’avoir dormi que quatre heures. J’ai eu le plus grand mal à me retenir de lui dire que notre lunch aurait peut-être été plus intéressant s’il avait plutôt dormi cinq heures. Et puis, cette folie détestable de planifier des rendez-vous au petit déjeuner ! Comme si chacun mettait tout en œuvre pour priver l’autre de son indispensable sommeil. " Salut Arianna, je sais que huit heures, c’est un peu tard, mais ça va aller, ça me laissera le temps d’aller faire un peu de spinning et de participer à un conference call... "

Il n’y a pas un seul aspect de notre vie qui ne puisse tirer profit de plus de sommeil, de même qu’il est impossible d’imaginer quelque chose qui ne perde pas en qualité suite à un manque de sommeil. L’université de Berkeley (Californie), vient de faire une étude qui démontre que la relation des couples qui ont régulièrement une bonne nuit de sommeil est nettement meilleure. D’autre part, un fabricant de produits de beauté est arrivé à la constatation que les femmes qui dorment trop peu la nuit du lundi - ce qui, selon l’étude, est le cas de 30% des femmes - sont dans un creux le mercredi : leur âge se marque le plus, elles ont le moins d’énergie et elles souffrent le plus du stress.

Les études qui arrivent à cette conclusion ne manquent pas. Le culte des petites nuits mine non seulement nos corps, nos esprits et nos âmes. Une bonne nuit de sommeil améliore beaucoup de choses, comme la créativité, l’inventivité et la confiance en soi, mais aussi le leadership et la capacité à prendre des décisions. " Le manque de sommeil se répercute négativement sur l’humeur, la concentration et la rapidité avec laquelle les fonctions cognitives passent à un niveau supérieur ", affirment les médecins Stuart Quan et Russell Sanna, du département médecine du sommeil de la Harvard Medical School de Boston. La combinaison de ces facteurs est appelée " prestation mentale ". Ces mêmes spécialistes soulignent que le manque de sommeil a été un facteur déterminant dans le naufrage de l’Exxon Valdez, l’explosion en plein vol de Challenger et les catastrophes nucléaires de Tchernobyl et Three Mile Island.

Le manque de sommeil joue également un rôle dans des accidents qui ne font pas la une des journaux : selon Robert Oexman, directeur de Sleep to Live Institute (Missouri), le lendemain du passage à l’heure d’été, on assiste à une augmentation du nombre de crises cardiaques. Et cette petite heure de sommeil en moins augmente le risque d’avoir un accident de ma route le lendemain.

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Le manque de sommeil peut également avoir un impact déterminant sur notre équilibre mental. L’année passée, la Great British Sleep Survey a constaté que les mauvais dormeurs ont sept fois plus de risques de se sentir désemparés et cinq fois plus de souffrir de la solitude. Ces sentiments ont des répercussions négatives sur leurs relations sociales et leur productivité. Et voilà la meilleure nouvelle : les chercheurs sont arrivés à la conclusion qu’une petite sieste peut nous aider à récupérer si nous n’avons pas nos indispensables sept à huit heures de sommeil. David Randall, l’auteur de Dreamland : Adventures in the Strange Science of Sleep, affirme qu’une petite sieste " aide notre cerveau à fonctionner à un niveau supérieur, si bien que nous avons de meilleures idées, trouvons plus rapidement la solution à un problème, identifions plus vite des modèles et nous souvenons avec une plus grande précision d’informations cruciales. " L’histoire le confirme : on sait que Winston Churchill, John F. Kennedy et Léonard de Vinci faisaient tous les jours une sieste.

D’ailleurs, Churchill n’hésitait pas à en parler : " Entre le repas de midi et celui du soir, on a besoin d’une petite pause de sommeil. Et, je veux dire, dormir vraiment : se déshabiller, mettre son pyjama et se coucher. C’est ce que je fais. Ne pensez pas que vous travaillerez moins parce que vous aurez dormi un moment. Ceux qui le pensent n’ont pas une once d’imagination. Vous réaliserez même plus de choses, car vous aurez disposé de deux journées en une. Ou plutôt, d’une journée et demie en une … " La méthode Churchill n’est peut-être pas réalisable pour tout le monde, mais c’est un concept imparable.

Il faut avouer qu’une foule d’obstacles se dressent entre l’homme et une bonne nuit de sommeil. Surtout le culte de la disponibilité en ligne 24/24. Dans le cadre d’études scientifiques de plus en plus nombreuses, il a été prouvé que les écrans et le sommeil sont des ennemis jurés. Des chercheurs du Rensselaer Polytechnic Institute de Troy (New York) ont récemment publié une étude qui prouve que la lumière d’un écran d’ordinateur interrompt notre production de mélatonine, alors qu’elle joue justement un rôle important dans notre cycle de sommeil. Voilà comment la technologie nous connecte avec le monde extérieur de telle manière à nous faire perdre le contact avec notre monde intérieur.

Une bonne nuit de sommeil dépend aussi de l’une des dynamiques les plus dévastatrices dans notre vie : le stress. Selon une étude réalisée en 2012, le stress dû au travail empêche 46% des Américains de dormir et, de manière générale, le stress empêche 65% des gens de dormir. La professeure Anne-Marie Slaughter l’explique dans The Atlantic Magazine : " Aujourd’hui, la culture du time macho, une sorte de course visant à travailler de plus en plus, toujours plus tard ou même la nuit, est omniprésente chez les jeunes travailleurs. "

Un phénomène qui est surtout visible chez les femmes. Une étude menée récemment par des professeurs de Brigham et le Women’s Hospital de Boston démontre que les femmes ayant une profession liée à un stress élevé ont près de 40% de risque supplémentaire de développer une maladie cardiaque que les autres. Une autre étude révèle que les femmes qui ont un métier exigeant ont 60% de risque supplémentaire de développer un diabète de type 2 que les moins stressées.

Alors que la confiance en nos dirigeants et institutions est au plus bas, nous ferions bien de vérifier dans quelle mesure le manque de sommeil joue un rôle à cet égard. Bill Clinton, qui se vantait de n’avoir pas besoin de plus de cinq heures de sommeil par nuit, a reconnu un jour que toutes les erreurs importantes qu’il avait faites dans sa carrière l’avaient été dans des moments de fatigue.

L’année passée, quand j’ai assisté à la convention démocrate à Charlotte, un journaliste bien renseigné m’a dit que le conseiller principal de Mitt Romney, un certain Eric Fehrnstrom, ne dormait que trois ou quatre heures par nuit, avec toute sa batterie d’iPhone et autres BlackBerry à portée de main pour consulter ses e-mails et y répondre, avant de se rendormir encore une petite heure. Ou pas. Si l’approche de ce conseiller était représentative de la campagne du candidat républicain, peut-être qu’un petit peu plus de sommeil lui aurait permis d’être d’obtenir un meilleur résultat. Ne dit-on pas que la nuit porte conseil...

Aujourd’hui, nous assistons au règne d’une culture qui veut nous faire croire que les extrêmes paient. Que travailler septante heures par semaine est mieux que soixante. Qu’il faut être en ligne 24/24 et que dormir peu - tout comme être toujours plus multitâches - va nous mener au top. Il faudra beaucoup d’engagement et d’énergie pour infléchir cette conviction bien ancrée dans notre culture. La bonne nouvelle, c’est que les vertus qui apportent le plus de joie, de gratitude et d’efficacité dans notre vie sont aussi meilleures pour tout le monde. Il est temps de fermer les yeux et de découvrir les grandes idées que nous recelons en nous grâce à la puissance bénéfique d’une vraie nuit de sommeil. Ou, comme le disait si bien le grand John Steinbeck : " Il est d'expérience commune qu'un problème difficile pendant la nuit est résolu dans la matinée après que le Comité du sommeil y ait travaillé. " © Arianna Huffington / The Daily Telegraph / The Interview People

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