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Jean-François Fourtou, l'artiste au pays des merveilles

Une chèvre géante est l'une des premières rencontres que l'on fait à Dar El Sadaka. ©rv

Depuis une vingtaine d'années, c'est entre Madrid, Paris et Marrakech que Jean-François Fourtou vit et balade son univers peuplé d'escargots, girafes, singes, tortues, abeilles et autres créatures géantes. Visite exclusive de sa demeure privée et de Dar El Sadaka, sa maison d'hôtes de luxe et domaine secret au coeur de la Palmeraie de Marrakech.

On passe la porte de cette propriété discrète, quelque part sur la route de Fès, mais que l'on ne franchit que sur invitation, on suit un long chemin qui serpente entre les différentes demeures que, depuis l'an 2000, l'artiste plasticien Jean-François Fourtou a entrepris d'ériger dans cette 'Maison de l'Amitié', Dar El Sadaka. Sculpteur avant tout, voici un créateur que les animaux géants, les références à l'enfance et les maisons tombées du ciel situent de manière très singulière dans le monde de l'art.

Après des études à l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, dès 1999, Jean-François Fourtou (1964) décroche plusieurs commandes publiques en France et en Espagne, et expose à Bruxelles, Paris, Montpellier et au Brésil. Ce sont surtout ses sculptures animalières qui attirent l'attention: "J'ai grandi en ville et, enfant, je n'avais pas tellement d'affinités avec les animaux. Une fois aux Beaux-Arts, j'ai commencé à en sculpter avec l'intention de les installer dans un contexte d'intérieur urbain. Leur démesure ajoutait à l'incongruité de la situation." Cette manière décalée, voire provocatrice, d'affirmer sa différence, tant sur un plan créatif que privé, bouscule un milieu familial très conventionnel, mais cette singularité se nourrit d'une réelle nostalgie de l'enfance, empreinte de tendresse et de poésie: "Les objets que j'utilise sont des réminiscences de l'enfance. Changer leur taille trouble la perception, comme une invitation à recouvrer des sensations oubliées." Cet univers intrigant se retrouve à Marrakech. Sur le chemin qu'emprunte le visiteur particulièrement chanceux, admis dans ce domaine très privé, des fourmis géantes rappellent qu'ici un hôte singulier a élu domicile...

Celui qui cherche

Avec l'arrivée de l'artiste, l'endroit acquis par deux amis en 1995 et qui, jusque-là, accueillait des réunions familiales et amicales, a subi une mutation profonde. 'Sadaka', soit 'celui qui cherche' en sanskrit, est une définition qui fait écho chez l'artiste, adepte du yoga et de la méditation. Dans cette optique, la maison va d'abord devenir une résidence d'artistes, ensuite le siège d'une fondation à but humanitaire venant en aide aux femmes et aux enfants précarisés de la région de Marrakech.

La Ruche, la demeure privée de Fourtou sur sa propriété est une oeuvre philosophique sur la façon dont les abeilles et les hommes occupent un espace commun. ©Maxime DUFOUR

Antre d'introspection, Dar El Sadaka accueille aussi des retraites spirituelles. La maison évolue ainsi en phase avec l'artiste et sa quête humaniste de vérité. Pour Jean-François Fourtou, en effet, l'être humain est sa propre maison et, pour être heureux, la paix et l'harmonie doivent régner en lui. Sur base de ces principes, il charge l'architecte d'intérieur Philippe Forrestier, installé à Marrakech, de repenser entièrement les espaces de la demeure. "Nous avons refait ensemble chaque pièce, comme une installation autour du thème d'une sculpture. Philippe s'est principalement chargé de la décoration, de la mise en lumière et de chaque détail pour proposer une réelle expérience aux occupants des lieux. Il y a aussi développé les déjeuners à thème autour de mes installations."

Une chèvre géante est l'une des premières rencontres que l'on fait lorsque, au détour du chemin, on découvre Dar El Sadaka. "Au départ, je travaillais exclusivement mes animaux dans mon atelier et les exposais ensuite. La sculpture et les expositions restent à la base de ma démarche, mais je me suis ouvert à d'autres influences en vivant dans différents pays, en pratiquant de nouveaux médias et en montrant mon travail de différentes manières. J'ai ainsi pris beaucoup de plaisir à transformer des espaces de vie en installations artistiques. Quand je suis à Marrakech, je vis en ermite, concentré sur ma création, mais je réponds avec plaisir aux diverses invitations que je reçois, comme ce projet de sculpture commandé par la ville de Knokke dans le cadre de Beaufort 2018."

Invité à participer depuis mars dernier à Beaufort, sixième édition d'une exposition triennale qui se veut un parcours artistique et touristique sur le littoral belge, Fourtou y a imaginé une installation monumentale composée d'une superposition de cabines de plage qui semblent en équilibre précaire dans le paysage de Knokke-Heist. C'est joyeux et de circonstance, l'assemblage de cabines reflétant la diversité de celles qui ornent le littoral belge. Acquise par la municipalité, l'oeuvre demeurera d'ailleurs in situ après l'exposition.

Beach Castle, Knokke ©rv

Tombée du ciel

Les oeuvres de Jean-François Fourtou jalonnent les différents espaces de Dar El Sadaka, souvent de façon inattendue. Réalisées à différentes échelles, ses sculptures animalières invitent à des expériences hors normes, le temps de questionner ses propres perceptions et son rapport au temps et à l'espace. En 2010, la quête personnelle de l'artiste le mène à réaliser une maison comme la verrait un enfant de quatre ans. L'artiste souhaitait réaliser la chambre qu'il occupait chez son arrière-grand-mère, comme s'il s'agissait encore de se regarder grandir avec étonnement. "J'avais l'impression que tout était géant! Mon inspiration vient de l'enfance et mes installations invitent à ressentir des perceptions oubliées, mais communes."

In 2010 bouwde Fourtou op zijn domein in Marrakech een 'huis' zoals een kind van vier jaar dat ziet: alles is megagroot. ©rv

Jean-François Fourtou se souvient aussi de son grand-père maternel, un homme qui vivait très simplement après la guerre, événement d'une violence extrême qui avait bouleversé le cours de son existence. Dans sa petite maison de Charente-Maritime où l'artiste, encore enfant, passe d'heureuses journées à découvrir la magie des choses, l'aïeul l'entraîne dans un monde enchanté, l'initiant à l'observation des insectes et lui apprenant à fabriquer des objets avec des petits riens. "Il a nourri cet imaginaire qui est à la base de mon travail", confie-t-il.

C'est en hommage aux moments précieux vécus dans son enfance que l'artiste réalise, grandeur nature, la maison de son grand-père qu'il met... sur le toit. ©rv

C'est en hommage à ces moments précieux que l'artiste réalise, grandeur nature, la maison de son grand-père: "C'est une réplique de celle dans laquelle est mort mon grand-père; je tenais à lui rendre hommage de cette manière." Sauf que, fichée à l'envers dans la palmeraie de Marrakech, elle semble tombée du ciel! À l'intérieur, sens dessus dessous, chaque objet, papier peint, meuble ou objet décoratif, est fidèle aux souvenirs de l'enfance. En y pénétrant par la fenêtre de la salle de bain, à l'étage supérieur puisque la maison est à l'envers ou en marchant sur les plafonds et en levant les yeux vers le sol, ce n'est pas la nostalgie mais un terrible vertige qui submerge le visiteur!

À grande échelle

La propriété de Marrakech, dont la superficie dépasse celle des fameux jardins de La Mamounia, comme le chemin qui y serpente, n'ont pas fini de livrer leurs secrets: en avançant plus loin dans le domaine, on entre au coeur de l'intime. Il y a quelques années, l'artiste a conçu une nouvelle demeure, habitable et confortable cette fois, pour y abriter sa tribu lors de ses longs séjours au Maroc. Baptisé La Ruche, ce lieu aussi magique que le reste du domaine, est peuplé d'abeilles géantes posées sur d'admirables mosaïques qui côtoient des pots de miel de toutes nuances et dimensions. Pourquoi les abeilles? "Jusque-là, je réalisais des animaux isolés et déplacés dans l'habitat humain. Les abeilles, elles, vivent selon une organisation très particulière. Les utiliser dans mon travail ajoute, je pense, une dimension différente à mon questionnement sur la façon de vivre ensemble et d'occuper l'espace."

La Ruche, de bijenkorf. ©rv

Ce monde des abeilles, incroyablement riche, mais aujourd'hui menacé, constitue pour lui une source inépuisable d'inspiration. "J'ai pu le décliner en surdimensionnant les abeilles et les pots de miel, en créant des pièces en forme d'alvéoles composant un labyrinthe, en travaillant avec des artisans locaux qui savent user et détourner des motifs traditionnels pour les sols en zellige. J'ai accroché de grandes abeilles en haut des murs et aux plafonds, endroits généralement peu exploités dans les intérieurs. J'avais déjà créé quelque chose dans le même esprit, avec des colonies d'escargots aux tailles variées et surdimensionnées dans un appartement parisien."

Dans La Ruche dominent les tons de jaune, d'ambre et de miel, renforcés par la blondeur de boiseries admirablement disposées par des artisans pourtant peu habitués à pratiquer la menuiserie à grande échelle. Car, au Maroc, le bois est rare, précieux et donc utilisé avec parcimonie. De cette expérience de désorientation absolue, passablement perturbante en un moment plutôt intime, le visiteur garde un souvenir inclassable.

Menu surdimensionné

Au coeur de la Palmeraie de Marrakech, à seulement 15 minutes en voiture des murs de la ville rouge, le domaine privé ne manque pas d'intriguer. Privatisé en partie, il attire stars de cinéma et autres vedettes internationales, notamment le top model Kate Moss qui y a ses habitudes. Il faut dire que l'endroit, magnifique, véritablement magique avec ses jardins luxuriants, ses intérieurs élégants, sa cuisine délicate, son personnel attentionné et ses oeuvres d'art réparties dans l'ensemble de la propriété, se prête admirablement à la villégiature comme aux réceptions privées.

La maison d'hôtes est fort appréciée des people dont Kate Moss. ©Stéphane Aboudaram

Ici, épicuriens, amateurs d'art ou voyageurs les plus exigeants trouvent les plaisirs et le luxe idéal au bien-être et à la détente dans un environnement hors du commun. Il n'est cependant pas nécessaire de résider sur place pour pouvoir en profiter: sont également proposés, à l'initiative de Philippe Forrestier, des déjeuners et des dîners privés à la Maison du Géant. Au menu: une cuisine marocaine et internationale raffinée et créative, préparée avec des produits frais du potager bio de la propriété pour composer un repas de géant original, lui aussi au double de l'échelle, notamment de briouates, frites et autres tartes, le tout servi dans une atmosphère jazzy, bercé par des rythmes du début du XXème siècle. Pour une expérience unique et inoubliable, au coeur de la création!

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