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L'artiste Hans Op de Beeck conçoit un mausolée monochrome

Un mausolée de la connaissance, tout de noir, en hommage aux personnalités du monde de l’art de Gand: voilà ce qu’a imaginé l’artiste Hans Op de Beeck dans un ancien resto-route incorporé au site du Musée Dhondt-Dhaenens. ©Tim Van de Velde

Un mausolée noir conçu par l’artiste Hans Op de Beeck ouvrira ses portes sur le site du Musée Dhondt-Dhaenens. ‘The Wunderkammer Residence’ abritera la bibliothèque de Jan Hoet et deviendra une résidence d’artiste. Le premier à y passer la nuit n’est autre que Tim Van de Velde, photographe d’architecture pour Sabato.

Les maisons de rendez-vous, restaurants miteux ou bordels dans des villas néo-classiques pourries sont courants le long de la route entre Gand et Laethem-Saint-Martin, à la fois discrets et explicites. L’une d’entre elles, désertée, se trouve derrière le site du Musée Dhondt-Dhaenens (MDD) à Deurle, un quartier résidentiel des environs de la ville de Gand. Cependant, ce qui fut un restaurant paraît encore plus hanté depuis qu’il est devenu entièrement noir.

C’est l’artiste Hans Op de Beeck qui a revêtu les façades de longs pans de roofing. "Je voulais la transformer en monolithe, ce qui n’était possible qu’en se limitant à un seul matériau. La rénovation est radicale: seuls les quatre murs ont été conservés; tout le reste a été remplacé, et ce compris le toit et les escaliers. Je ne voulais pas d’une intervention discrète: elle doit trancher parmi les autres villas", explique l’artiste. "Au premier étage, une grande baie vitrée donne sur le paysage où coule l’un des plus beaux méandres de la Lys. C’est beau comme une peinture de l’école de Laethem."

©Tim Van de Velde

La façade noire absorbe toute la lumière, ce qui rend la forme de la villa aussi abstraite qu’un monolithe. Face à elle, on ne peut s’empêcher de penser à ‘L’Empire des Lumières’, célèbre œuvre que René Magritte a peinte en plusieurs versions et qui représente une maison simultanément de jour et de nuit. Une fois à l’intérieur, on remarque que Hans Op de Beeck a prolongé cette approche ‘dark’: tout l’intérieur de ce qui est à la fois une bibliothèque et une résidence d’artiste est baigné dans les tons de gris typiques de son travail. "Dans l’atelier, nous avons également reproduit des objets -vanités, références à la taxidermie, instruments scientifiques et maquettes- pour pouvoir les installer dans la bibliothèque, qui occupe toute la hauteur de la pièce. Comme l’ensemble baigne dans les mêmes teintes, on a une expérience sculpturale totale", ajoute l’artiste.

©Tim Van de Velde

Le peu de lumière qui s’infiltre par les cheminées métamorphose le lieu en nature morte mystique faite de sérénité et d’isolement. "Le bâtiment est une tache noire qui intrigue dans cet environnement", témoigne le photographe d’architecture Tim Van de Velde, qui, sur demande de Sabato, a été le premier à passer une nuit dans la villa. "J’ai ressenti un énorme pouvoir d’attraction dès l’entrée. C’est comme un trou noir: une fois la porte fermée, le monde extérieur disparaît. C’est un univers en soi, un monochrome où je me suis laissé couler dans la nuit avec délectation."

 



Un Pompéi contemporain

Hans Op De Beeck (49 ans) n’en est pas à sa première installation permanente ou “mission d’architecture”. Sur le site de l’abbaye de Herkenrode, il a construit ‘The Quiet View’, un cube épuré qui se prolonge sur un paysage gris tendre. Au Japon, il a conçu ‘Lieu 5’, au Centre d’art Towada, sorte de resto-route grandeur nature avec vue sur une autoroute sculptée. Dans ses installations, sculptures, films, peintures, dessins et photographies, l’artiste bruxellois flirte avec les décors, les intérieurs et la scénographie. Un bel exemple en est aussi ‘The Collector’s House’, qui se trouvait à Art Basel Unlimited en 2016. L’installation est actuellement une des œuvres les plus fascinantes de l’exposition ‘Black & White’ présentée au Kunstpalast Museum de Düsseldorf: un intérieur monochrome de 250 mètres carrés entièrement baigné de gris. Armoires néo-classiques, livres reliés, sculptures, une pièce d’eau, un piano à queue: la scène évoque un décor de cinéma abandonné recouvert d’une couche de cendres, comme un Pompéi contemporain.

Les “fictions visuelles” de cet artiste ont déjà été présentées dans le cadre d’expositions tant solo que collectives, dans le monde entier. Depuis peu, il travaille également sur des productions scéniques -danse, théâtre et opéra- pour lesquelles il garde autant que possible la main sur le texte, la mise en scène, les costumes, les décors, la musique et la scénographie. En novembre, il a fait ses débuts dans l’opéra à Stuttgart, avec ‘Le Château de Barbe-Bleue’ de Bartók. Un mois plus tôt, il participait pour la première fois à une production de danse à Göteborg, en compagnie du grand chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui.

"Mon public s’élargit peu à peu. Aujourd’hui, huit personnes travaillent à plein temps dans mon studio à Bruxelles. Je suis désormais plus connu à l’étranger qu’en Belgique où musées, théâtres et opéras manifestent leur intérêt pour mon travail en vue d’une collaboration."

Rebondissement

©Tim Van de Velde

Certains événements inattendus, comme le décès en 2014 du pape de l’art contemporain à Gand, Jan Hoet, ont rebattu les cartes. À la fin de sa vie, ce dernier avait suggéré à sa famille que sa bibliothèque revienne au MDD. Un legs particulier, en partie contre paiement, pour lequel aucune place n’était prévue. C’est ainsi que l’idée d’une bibliothèque hors des murs du musée a vu le jour.

Comme tout baigne dans les mêmes teintes, l’expérience sculpturale est totale.

Une sorte de cabinet de curiosités conceptuel pour des objets, des œuvres d’art et la collection de livres de Jan Hoet (dans un premier temps) en somme. Et, bientôt, peut-être aussi celle de Tanguy Eeckhout et Matthys-Colle. Une villa comme un mausolée de la connaissance, en guise d’hommage à ces personnalités. "Le caractère du propriétaire transparaît dans sa bibliothèque", précise Joost Declercq. "Tanguy était un chercheur cérébral et Jan, un impulsif chaotique. Mélanger leurs livres ne leur rendrait pas justice. Hans Op de Beeck a d’abord suggéré de recouvrir tous les livres en gris, comme dans ses installations, ce qui, conceptuellement, est défendable dans son œuvre, mais rend les recherches peu pratiques dans une bibliothèque."

Joost Declercq et son équipe voudraient faire de la villa un lieu ouvert sur le monde. "Une résidence dont nous définirons l’orientation", explique-t-il. "Nous voudrions suivre un parcours personnel, comme nous le faisons depuis des années avec le musée. Nous sommes une petite institution avec une petite équipe. Et, comme le day-to-day est chronophage, nous n’avons pas toujours le temps de nous consacrer à la recherche et à la réflexion. Cette résidence nous oblige donc à prendre du recul pour réfléchir. Ici, l’environnement est si uniforme que des impulsions venues de l’extérieur peuvent être utiles. Cette résidence est destinée à apporter de la diversité dans ce monde de l’art limité et incestueux dans lequel nous opérons. Avec la résidence, nous voulons briser cette mentalité d’entre-soi. Artistes, penseurs, scientifiques et écrivains viennent ici pour exprimer leur vision du monde (de l’art) et partager leurs connaissances dans d’autres disciplines. Leur réseau et leur apport peuvent nous être très utiles."

Mode de pensée

Le choix de Hans Op De Beeck était à la fois artistique et pragmatique: grâce à son expérience à Herkenrode et à Towada, Joost Declercq savait qu’il pourrait traiter une commande de cette envergure. Et qu’il apporterait au projet la sérénité et l’attrait artistique nécessaires. "Au départ, la demande du musée était de transformer cette villa en œuvre d’art. L’idée d’en faire une résidence d’artistes est venue s’y ajouter par la suite. Et puis, il y a eu la bibliothèque de Jan Hoet. Cette mission s’est déroulée par étapes, ce qui m’a obligé à m’adapter", explique l’artiste.

©Tim Van de Velde

"Il a tout de suite accepté", ajoute Joost Declercq. "Par contre, la fonctionnalité de la mission lui posait un problème: il devait y avoir dans cette installation-sculpture de la place pour des livres, des objets, des sculptures, des meubles, des toilettes, un lit et une douche. Pour sa réalisation, c’est une bonne chose que Hans ait collaboré avec Mo Vandenberghe du Studio MOTO. Il a été architecte chez Robbrecht & Daem et il est le fils de l’artiste Philippe Vandenberg. Mo sait comment pensent les artistes."

The Wunderkammer Residence ouvre ses portes le 1er juillet, ce qui coïncide avec l’ouverture de la Biennale de la peinture que le Musée Dhondt-Dhaenens organise en collaboration avec le Musée Roger Raveel, le Musée de Deinze et la Région de la Lys. La bibliothèque peut être visitée sur rendez-vous.

À lire (en entier) dans le numéro de Sabato du 9 juin 2018.



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