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Luc Tuymans: "Le retard de notre société s'accentue à chaque seconde, malgré les progrès techniques"

©Charlie De Keersmaecker

"Cette ville est celle de l’œil; il darde, bat, oscille, plonge, tangue", écrit Joseph Brodsky au sujet de Venise. C’est ce même œil que vise le peintre Luc Tuymans. Invité par l’homme d’affaires et collectionneur d’art François Pinault, il expose dès dimanche 24 mars au Palazzo Grassi. "Ce n’est pas tant l’oubli qui me fait peur, mais plutôt la peur de ne plus pouvoir “le” faire."

Bien entendu, on arrive en bateau. On descend à l’arrêt Madonna dell’ Orto et on emprunte les ruelles. Dans le silence, sans voitures ni vélos. Seul le clic-clac des princesses en stilettos, le bruit des pas et des attentes: qui va surgir au coin de la rue?

Il y a des bateaux appelés Davide, Alice, Chiara, Erika et Matteo, des histoires qui naviguent sur les canaux à travers ces noms. Ils voguent transportant passagers, poissons, morts, fromage, caisses de déménagement, lettres, pain ou matériaux de construction. Et parfois, des tableaux. "C’est l’essence même de Venise", sourit Bram Bots, studio manager de Luc Tuymans. "Le Palazzo Grassi ne dispose pas de son propre espace d’entrepôt. Comme les œuvres viennent du monde entier, elles doivent d’abord aller dans un dépôt à l’extérieur de la ville avant d’être acheminées ici, par petites fournées, à bord de petits bateaux. Mais l’emplacement n’a dissuadé aucun collectionneur. Au Qatar (où une exposition de Tuymans avait été organisée en 2015, NDLR), la situation était différente, ce qui était lié au régime: il était plus difficile d’obtenir des prêts."

©Charlie De Keersmaecker

Le vaporetto de la Linea 2 nous dépose à San Samuele, devant le Palazzo Grassi. Construit entre 1748 et 1772 par l’architecte Giorgio Massari pour la famille Grassi, c’est le dernier palais sur le Grand Canal. Le rendez-vous est fixé à 15 heures et, en grillant une clope, bien sûr, le peintre nous attend.

Il n’aime pas vraiment Venise. "C’est une sorte de Disneyland", déclare-t-il plus tard. "Avec mon arrogance toute anversoise, je disais la même chose de Bruges. Cependant, en travaillant avec des Brugeois pour une exposition, j’ai dû revoir mon opinion. La pourriture, la morbidité et la décomposition rendent Venise intéressante, mais ce n’est pas mon biotope. C’est la ville où le confort est le plus inconfortable, mais il y règne un concept erroné du luxe, je trouve. Toutes ces ruelles, toute cette eau, tous ces pas perdus sur ces innombrables ponts, ça me rend claustrophobe. Je ressens la même chose à Amsterdam. J’aime les villes étendues."

Le Tintoret et Le Caravage

©Charlie De Keersmaecker

Dans notre sac se trouve ‘La Pelle’, un roman de Curzio Malaparte de 1949, traduit par ‘La Peau’. La commissaire, Caroline Bourgeois, et le peintre l’ont choisi comme thème de la nouvelle exposition. Cependant, trois autres ouvrages alourdissent aussi le sac. Un mince, ‘Quai des incurables’ de Joseph Brodsky, qui a visité la ville durant de nombreux hivers et repose maintenant aux côtés d’Igor Stravinsky à San Michele, l’île-cimetière de Venise. Un plus épais, ‘Venetië. De leeuw, de stad en het water’ de Cees Nooteboom, récemment publié en néerlandais.

Et ‘De klank van de stad’, 408 pages toutes fraîches d’Eric Min et Gerrit Valckenaers. Dès la page 48, les noms de peintres fleurissent: Le Titien, Paul Véronèse, Jacopo Bassano et, bien sûr, le Tintoret. Son œuvre n’a pas besoin d’être transportée à Venise par bateau: elle orne les murs et les plafonds d’églises comme la Chiesa Santa Maria Mater Domini et la Chiesa della Madonna dell’Orto (où il est enterré) et la majestueuse Scuola Grande di San Rocco. L’an dernier, un journaliste du New York Times avait eu besoin de trois jours pour admirer 150 œuvres du Tintoret réparties sur 23 lieux à travers la ville: un périple qu’il a appelé ‘A Whirlwind Tintoretto Tour’.

Luc Tuymans le sait bien. Il a 18 ans quand un voyage en Italie l’emmène à Rome et Sienne, et puis, ici. Le soir, il avait rencontré un étudiant de l’académie de peinture qui était le concierge du palais d’une veuve américaine, sur le Grand Canal. Tuymans y reste 14 jours et, même à l’époque, la pourriture l’avait frappé. Le mot est lâché: ‘morbidité’.

Ironie du sort

Aujourd’hui, il déclare: "Une exposition dans cette ville, c’est à la fois très particulier et pervers. Le Palazzo est un symbole de la richesse et de la puissance de la Cité des Doges, qui ne faisait pas partie de l’Italie. C’était la porte de l’Orient. C’est pour ça que je ne voulais pas de rétrospective. Je ne voulais pas encore montrer ‘Mwana Kitoko’ ou les portraits de Lumumba et Condoleezza Rice. Ni des films d’animation ou des dessins. C’est de ma peinture, de ma mémoire qu’il s’agit. Et pour cela, il n’y a pas meilleure ville que Venise."

Aujourd’hui que je suis à l’automne de ma vie, alors que j’ai toujours conchié les Français, voilà que le plus grand collectionneur de mon travail s’avère être un Français. Ironie du sort.

"C’est une grande année italienne, grâce à ‘Sanguine’ (l’exposition sur le baroque, sous le commissariat de Tuymans, NDLR) à la Fondazione Prada. Et là, les Italiens sont curieux de ce que je fais. J’ai souvent attaqué le monde latin, parce que leur ignorance les a empêchés de s’informer. Regardez la politique dans ce pays, mais aussi en France! (rires) Maintenant que je suis à l’automne de ma vie, alors que j’ai toujours conchié les Français, voilà que le plus grand collectionneur de mon œuvre s’avère être un Français! C’est ce qu’on appelle l’ironie du sort."

Ce Français n’est autre que François Pinault, l’homme d’affaires âgé de 82 ans (“Il n’est pas de Paris, mais de Bretagne”, ce qui n’est pas un détail pour Tuymans) et qui possède le Palazzo Grassi. Il souhaitait quelque chose de similaire sur l’Île Seguin à Paris, mais les politiciens s’y sont vivement opposés. Il est donc venu à Venise. Depuis, cela s’est arrangé: c’est à la Bourse de Commerce de Paris que la Collection Pinault trouvera place.

Et sa collection compte au moins 25 œuvres de l’artiste belge (en plus de Picasso et Jeff Koons entre autres), dont certaines peuvent être admirées au Palazzo Grassi dans le cadre de la prochaine exposition ‘La Pelle’ qui affichera plus de 80 œuvres aux cimaises. La plus ancienne, explique le peintre, date de 1989. La majorité d’entre elles sont relativement récentes et ont été réalisées entre 2015 et 2018. Après avoir participé à la Biennale, en 2001, il en est aujourd’hui la vedette, dans le sillage de Damien Hirst, dont Pinault avait exposé les œuvres au Palazzo Grassi.

Contact direct

‘Die Zeit’, Luc Tuymans, 1988. Huile sur carton; quadriptyque. 34,6 x 36,9 cm, 36,5 x 35,1 cm, 31,4 x 36,9 cm, 34,6 x 35,1 cm. Collection privée. ©Studio Luc Tuymans, Antwerpen

L’artiste connaît bien Pinault. Et depuis longtemps. "C’est Frank Demaegd (de la galerie Zeno X, NDLR) qui m’a présenté à lui, il y a au moins vingt ans. Le courant est tout de suite passé. Nous sommes tous deux des self-made men, nous nous comprenons. Monsieur Pinault est aussi sincèrement passionné par ce qu’il collectionne. Le contact est très direct. Il a des assistants qui font la prospection et lui montrent des photos, mais il va toujours voir et choisir lui-même. Il tient au contact physique avec l’œuvre et n’achète pas en regardant juste une photo sur son iPhone."

Il passe régulièrement dans l’atelier de Tuymans, à Anvers. "Il collectionne en profondeur, et pas seulement mes œuvres d’ailleurs. C’est ce qui permet de gagner en consistance. Quand j’ai commencé, j’ai passé un accord avec Frank (Demaegd, NDLR) et David (Zwirner, son galeriste new-yorkais, NDLR): au moins un tiers de mon travail (dont des œuvres importantes) devait être exposé publiquement dans des musées, des fondations ou par l’intermédiaire de personnes comme François Pinault. Même s’il y a aussi quelques pièces chez lui, mais il ne collectionne pas pour rendre les œuvres invisibles."

Catalogue raisonné

Cette ville semble éternelle et, avec tous ces ponts, il n’est pas si difficile d’en construire un entre Luc Tuymans et les peintres italiens. Le lendemain, la commissaire Caroline Bourgeois déclare: "Malheureusement, nous ne pouvons pas prédire si et comment l’œuvre de Luc sera regardée dans 400 ans, comme c’est aujourd’hui le cas pour Le Caravage. Pourtant, je vois des similitudes. Le travail de Luc est actuel, mais il le sera encore en 2420. Comme Le Caravage aujourd’hui. Leurs tableaux sont porteurs de l’histoire d’une époque. On s’engage pour essayer: ils ne veulent pas séduire, ils veulent faire un travail important. Alors? Oui." Une réponse que personne ne peut vérifier aujourd’hui.

Enfant, j’ai été harcelé. Un jour, toute la classe m’a jeté dans une grosse poubelle. Les enfants peuvent être d’une cruauté inhumaine.

La veille au soir, nous payons 10 euros pour aller admirer Le Tintoret à la Scuola Grande di San Rocco. Il fait encore froid -nous sommes début février- mais Brodsky écrivait "Si la saison ne calme pas nécessairement vos nerfs, elle les subordonne à vos instincts; aux basses températures la beauté est la beauté". Des miroirs permettent d’admirer les œuvres du plafond, que Le Tintoret a peintes il y a plus de 400 ans. Le weekend prochain, quand les 32 salles du Palazzo Grassi seront couvertes d’œuvres de Tuymans, ces touristes ressentiront-ils la même chose que devant cette crucifixion?

Que ressent-il? "On peut anticiper, mais nous vivons à une époque où beaucoup de choses tombent dans l’oubli", dit le peintre. "Peut-être que dans 20 ans, quelqu’un réinventera l’impressionnisme, parce qu’on ne se souviendra plus qu’il a déjà existé. Le retard s’accentue à chaque seconde, malgré les progrès techniques. D’un autre côté, je crois en ce qui est écrit noir sur blanc.

Hier, j’étais à Vérone, où est imprimée la deuxième partie de mon catalogue raisonné. La troisième sera publiée cette année. 660 œuvres au total avec un texte que j’ai choisi pas poétique, juste matériel, au sens propre du terme. Qu’en sera-t-il dans 400 ans? C’est difficile à dire. Rubens n’a jamais été perdu de vue, ce qui est également lié au schéma dans lequel il s’inscrivait. Mais Le Caravage a été oublié pendant 300 ans, Vermeer et Rembrandt sont également tombés en disgrâce à la fin de leur vie, et même Goya s’est retrouvé complètement isolé."

Redoute-t-il un tel destin? Il soupire. "La vie d’artiste est très compulsive. C’est une question de contraintes, mais aussi de plaisir. Si le plaisir disparaissait, je ferais autre chose. Écrire ou filmer, je ne sais pas. Heureusement, ce n’est pas le cas actuellement. Si j’ai peur? Ce n’est pas tant l’oubli qui me fait peur, mais plutôt la peur de ne plus pouvoir “le” faire. Au sens propre du terme: le contact avec le medium. Cette peur n’a rien à voir avec ce que pensent les autres. Ça ne m’a jamais vraiment intéressé. C’est important, mais secondaire. Il y a une énorme différence entre la réalisation d’une œuvre et l’Umwelt."

‘Corso II’, Luc Tuymans, 2015. Huile sur toile , 195,5 x 152,5 cm. Collection privée. Courtesy David Zwirner, New York/London. ©Studio Luc Tuymans, Antwerpen

Le catalogue raisonné comportera ‘Needles’, une œuvre de 1972 qui fait partie de la collection permanente du musée d’Osaka. Tuymans se souvient parfaitement de sa genèse. "Alors que j’étais dans le train entre Gand et Anvers, j’ai vu un personnage avec un bâton et un tissu rouge, dans le mouvement de la vitesse du train. Je me souviens que, sous cette œuvre, il y a quatre ou cinq œuvres antérieures. Quand je la vois maintenant, je reconnais l’écriture. Même si j’ai toujours été opposé au développement d’un style, parce que cela peut détruire l’écriture. (Sourire) Mais, après 660 œuvres, on adopte automatiquement un style.

Seulement, il s’est développé de manière organique. Pour la plupart des œuvres, je peux dire où elles ont commencé et où elles se sont terminées. Les revoir n’est donc pas une surprise. Je rêve toujours de pouvoir les observer avec l’œil d’un crétin complet, mais pour ça, je dois d’abord devenir dément."

À tête reposée

Cette croissance organique de l’œuvre globale, mais d’abord de chaque travail successif, s’est poursuivie. Il explique qu’il travaille généralement le jeudi. "Ou le vendredi. Mais toujours lors de la deuxième moitié de la semaine."

Une peinture est réalisée en une journée. La première moitié de la semaine est consacrée à la préparation. "Mentale. Je ne suis pas du genre à penser spontanément sur la toile. Il y a une préparation." Il est alors “extrêmement nerveux” et ressent un “trac”. Même à 60 ans. "Cette nervosité et cette tension extrêmes sont nécessaires. Ce n’est que pendant la création, après deux ou trois heures, quelque part vers le milieu de l’œuvre, lorsque je sens que ça va devenir quelque chose, que le plaisir commence. Ce n’est pas possible autrement. Si c’était différent, je peindrais dans le cadre d’un processus. Depuis le premier jour, et ce jusqu’à aujourd’hui, ça a toujours été comme ça."

Le jeudi ou le vendredi donc. Encore et encore. "Le mercredi soir, je ne peux pas boire", explique-t-il en souriant. "Je dois être sobre. Et reposé." Jeudi ou vendredi: peindre, pendant des heures et des heures, peindre, gratter, peindre, encore et encore. "C’est un peu comme une intervention chirurgicale. C’est la même intensité, même si bien sûr, un chirurgien joue avec des vies. Mais il couvre le corps pour se concentrer juste sur la partie en question."

Ensuite, c’est prêt. Le peintre rentre chez lui (“je ne veux plus jamais vivre là où se trouve mon atelier”), regarde sur son iPhone les photos qu’il a prises de l’œuvre et doit “se détendre”. Il les regardera le lendemain, à tête reposée. "Quand c’est réussi, je me demande toujours comment c’est possible. L’étonnement demeure. Mieux encore, je suis toujours surpris quand quelque chose est sélectionné. Ma première exposition a eu lieu au Ruimte Morguen (à Anvers, 1988, NDLR), à la demande de Marc Schepers, qui réalisait lui-même de l’art post-conceptuel. Mon travail n’était pas si spectaculaire que ça, mais les gens venaient voir. Je ne comprends toujours pas pourquoi."

Il ajoute: "Je ne comprends même pas que des gens accrochent mon travail au mur. Je n’ai pas une seule de mes peintures. Sauf deux ou trois, que j’ai offertes à ma femme (l’artiste vénézuélienne Carla Arocha, NDLR), mais elle n’a pas le droit de les accrocher. Ça me semblerait terrible de me regarder moi-même! Quand je vais dîner chez un collectionneur et que, par malheur, une de mes œuvres est dans sa salle à manger, je m’assieds dos à elle. Je ne veux pas voir les erreurs que j’ai faites! (rires) Je préfère voir celles des autres."

Un autre peintre anversois, Philip Aguire y Otegui, se souvient de cette première exposition au Ruimte Morguen, qu’il avait visitée. "Dans l’œuvre de Luc, on sentait une approche très particulière, un regard neuf sur la peinture. Son travail était très sobre, mais c’étaient des peintures très intenses."

©Charlie De Keersmaecker

Magie de l’art

Luc Tuymans se souvient qu’enfant, il avait ressenti la magie de l’art dans une œuvre de Mondrian au Gemeentemuseum de La Haye, où il était s’était rendu avec un oncle. "J’avais 8 ou 9 ans, je ne comprenais absolument pas ce que je voyais, mais je saisissais la monumentalité de cette œuvre. Même si elle était abstraite. J’ai éprouvé la même chose à Bruges, la première fois que j’ai vu une œuvre de Van Eyck. J’étais complètement laminé. Plus tard, je l’ai encore ressenti devant une œuvre de Hopper. C’est pourquoi je trouve que c’est une catastrophe que le Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers soit fermé jusqu’en 2020. Une génération entière ne pourra ni le visiter, ni en profiter."

Il est encore plus jeune lorsqu’il découvre son propre talent. Il avait 6 ans, il était un enfant très calme, “au bord de l’autisme”. Il passait d’excellentes vacances en famille à Zundert, aux Pays-Bas. "Il y avait des activités pour les enfants, surtout sportives, nous étions 150. On avait organisé une sorte de Tour de France. Un beau jour, on a distribué des craies sur une place, où chacun devait dessiner quelque chose. J’ai réalisé un chevalier et j’ai reçu le maillot jaune. Quand j’ai dû monter sur le podium, je me suis dit: c’est comme ça qu’on peut être accepté. Je ne savais pas ce qu’était l’art. Mais je savais comment me distinguer."

Plus tard, à l’école d’art Saint-Luc, à Bruxelles, c’est M. Desmet (“Il était professeur de dessin d’après modèle”) qui l’encourage à continuer sur cette voie. "Il m’a dit “Tu dois peindre”. Il m’a aidé à sauter le pas, je l’en remercie. Quand il y a eu mon exposition à Bozar en 2011, je l’ai invité et son fils est venu aussi."

‘The Spirit of St-Louis’

Nous naviguons loin dans le temps et loin de Venise, avons quitté le Grand Canal, au-delà des mers, jusqu’aux années d’alors. Le maillot jaune rappelle ce que Jan Hoet déclarait à propos de Tuymans “Il est l’Eddy Merckx de la peinture”. C’est exactement cela. Eddy Merckx n’était pas le meilleur de Belgique et de sa génération: il était le meilleur de tous les temps.

"Jan Hoet a été un personnage spécial dans ma vie. Il était extrêmement passionné, ce qui est devenu néfaste pour beaucoup de gens. Quand il est venu pour la première fois dans mon atelier, j’avais invité trois autres artistes. Ça devait être intéressant pour lui. Mais cela n’a pas eu l’effet escompté. Sur les 150 œuvres que j’avais, M. Hoet en a choisi une, ‘The Spirit of St-Louis’. Une petite peinture. Qu’est-ce qu’elle a pu coûter? 2.000 francs? (rires) Plus tard, il l’a revendue aux enchères pour financer le mariage de son fils."

Toutes ces ruelles, toute cette eau, tous ces pas perdus sur ces innombrables ponts, ça me rend claustrophobe.

Deux autres œuvres de jeunesse, ‘The Swimming Pool’ et ‘Body’, sont également parties chez Jan Hoet. La première demeure toujours dans la famille et l’autre trône dans la collection du S.M.A.K. "Mon dernier souvenir de Jan, c’est la cigarette que nous fumions dehors après une émission à la TV. Je ne sais pas s’il avait peur de la mort. Jan était un mâle alpha, il n’aimait pas montrer ses faiblesses, mais on pouvait voir que ça n’allait pas bien. Jan a toujours eu beaucoup de répartie, mais à la fin, moins. (sourire) En fait, ça m’étonne qu’il ait atteint 78 ans. Son énergie, son excentricité à table, tout cela était extrême. Jan vivait à 150 à l’heure, mais il roulait encore beaucoup plus vite en voiture. Un jour, il m’avait ramené de la Documenta. Il roulait à 240, il parlait tout le temps et nous avons failli avoir 35 accidents. Quand je suis descendu, je lui ai dit “Je ne monterai plus jamais dans ta voiture”.

C’est aussi Jan Hoet qui a fondé le S.M.A.K. il y a vingt ans, à Gand. Hoet faisait rêver les gens. Tuymans parlait justement du Musée des Beaux-Arts d’Anvers. "Quand je regarde ma ville, je suis affligé. Ma tristesse n’est pas seulement pour Anvers, elle est globale. Même si la ville compte plus de nationalités que jamais, l’ambiance est beaucoup moins cosmopolite. Beaucoup de propriétaires de cafés disent également que Anvers est limitée."

Casanova

©Charlie De Keersmaecker

Retour dans la ville où est née la musique de Vivaldi et Monteverdi. La ville où Casanova a célébré l’amour. La ville dans laquelle Peggy Guggenheim a exposé des œuvres de Picasso, Magritte et Giorgio de Chirico. La ville des gondoles, des boutiques de souvenirs et des osterie trop chères mais sacrément délicieuses. C’est ici, au Palazzo Grassi, que vivra l’œuvre de Luc Tuymans pendant huit mois. Pour l’occasion, il a fait ouvrir deux fenêtres et a travaillé in situ sur une mosaïque, qui sera présentée en avant-première. Il veut bien la montrer sur son iPhone, mais ses deux collaborateurs sont catégoriques “Si vous voulez la voir, vous devrez revenir à Venise”.

La ville l’inspire-t-elle? "À chaque fois qu’on voyage, on voit quelque chose. Cela n’a rien à voir avec Venise. Ce matin, la marée haute donnait une toute autre image de la ville. Mais je suis souvent venu ici. Il y a beaucoup de choses qui reviennent."

Dix-huit ans après sa participation à la Biennale, il en est le pivot; le grand Tuymans qui soutient de jeunes artistes. Récemment, il a été intrigué par le travail de Manu, dont e nom de famille lui échappe: "Rien que des petits tableaux, raisonnablement abstraits, très étranges." Il suit ses anciens assistants, Joris Van Poucke et David Wauters. Bien sûr, il y a Carla, sa compagne, et des gens comme Stéphane Schraenen, Dennis Tyfus et Vaast Colson. "Un véritable biotope dans la ville", sourit-il. "Il se renforce de lui-même."

Sans filtre

Les meilleures questions sont toujours pour la fin. Ce sera une conclusion inhabituelle, mais pourquoi pas. Luc Tuymans est un personnage inhabituel. Encore trois questions, et trois réponses. Sans filtre.

Que pensez-vous de l’affaire Jan Fabre?

Tuymans: "Je connais Jan depuis 30 ans, mais pas vraiment bien. Nous nous rencontrons deux fois par an. Je ne peux pas en dire grand-chose. Ce mouvement #metoo n’est pas mauvais, il a sa fonction. Mais ce qu’on en fait dans les médias me fait trembler. Cela a des répercussions. Anne Teresa De Keersmaeker l’a très bien dit. Il faut attendre de voir ce qu’il se passe si on en vient à un véritable procès. J’ai trouvé très intelligent qu’elle ne veuille pas s’excuser pour quelque chose qu’elle n’a pas fait. Je n’ai pas parlé à Jan depuis que l’affaire a éclaté, mais même s’il s’est passé quelque chose, je pense que la production artistique est une question distincte. Le risque qu’une œuvre de 30 ans soit soudain perçue différemment existe. À mon avis, c’est un danger."

Vous avez parlé d’arrogance anversoise à votre sujet. Pourtant, nombreux disent que vous êtes doux et gentil. Et c’est aussi ce qui apparaît ici. C’est donc une image. En avez-vous besoin?

Tuymans: "C’est une simple protection. Enfant, j’étais harcelé. J’étais petit, calme, blond et malingre. Un jour, toute la classe m’a jeté dans une grosse poubelle. J’avais 7 ou 8 ans. Aujourd’hui, quand je vois un groupe d’enfants autour d’un petit de 6 ans avec des lunettes, j’interviens. Les enfants peuvent être d’une cruauté inhumaine. À 14 ans, j’ai grandi et j’ai commencé à parler. Je reste timide, mais je parle pour surmonter ce trait de caractère. C’est ainsi qu’une image biaisée s’est développée. Si c’est pratique? Par moments, oui. Mais les gens assez intelligents voient clair."

Et, enfin, comment vos parents ont-ils vécu votre succès en tant qu’artiste?

Tuymans: "Ils ne sont plus en vie, mais heureusement, ils ont encore pu y assister. Ils étaient présents à l’exposition à la Tate Modern (2004, NDLR). Ils étaient fiers et ont également pu l’exprimer. Le monde est fini, et la vie également. J’accepte que quelque chose ait une fin. Mon père était malade et quand sa mort est arrivée, c’était plutôt un soulagement. Cependant, cela a été très dur quand ma mère est décédée, un an après mon père. J’aurais voulu pouvoir l’emmener à New York. Elle n’avait pas eu une vie fantastique et souffrait d’un énorme complexe d’infériorité. J’aurais tellement aimé lui offrir ça! J’ai trouvé injuste qu’elle doive mourir à 80 ans."

L’eau monte, encore et encore. Une sirène retentit au-dessus de la ville et, très vite, l’hôtel loue des bottes en caoutchouc. Venise est équipée pour l’eau. Ce soir, le Grand Canal débordera sur les quais. Avec Cees Nooteboom, nous pataugeons dans la nuit: "Le doge dort, le Tintoret dort, Monteverdi dort, Rilke dort, Goethe dort, les lions, les dragons, les basiliques, les statues des saints et héros, tous dorment, jusqu’à ce qu’entre le premier bateau chargé de poissons et de légumes frais et que reprenne la symphonie des cent mille pieds."

‘La Pelle’, Luc Tuymans, du 24 mars au 6 janvier 2020 au Palazzo Grassi à Venise

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