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Bram Demunter: 28 ans à peine et déjà une expo solo

À 28 ans seulement, l’artiste Bram Demunter a déjà une première grande expo solo à la galerie Tim Van Laere. Il nous parle de l'inspiration de la mer du Nord.

"Si c’est pour connaître mes adresses préférées à Knokke, je ne peux pas vous aider", m’avait prévenu l’artiste au téléphone. Ses deux ans passés à vivre et travailler au cœur de la station balnéaire n’avaient-elles donc créé aucun lien? Pas vraiment - bien que nous ne devrions peut-être pas écrire cela. Sur la digue animée, la nature introvertie de Bram Demunter devait contraster fortement avec le mode de vie typique de Knokke.

"Mais j’adorais regarder la mer du Nord et me demander ce qui s’est passé quatre mille ans plus tôt dans cette mer, qui était là bien avant nous. En fait non, parce qu’entre la Belgique et la Grande-Bretagne, il y avait une étendue émergée appelée Doggerland, mais ça nous mène trop loin. Bah... En fait, j’aimais bien manger une glace avant de lire Platon au milieu des touristes." Bon, il ne passait pas sa journée à lire Platon, nuance le peintre: ça pouvait aussi bien être la longue diatribe contre la mer d’Oblomov, un classique de la littérature russe, du moment que cela l’inspirait à propos de la nature et de l’histoire.

©BRAM DEMUNTER Moving House, 2019 - 2020 oil on canvas 150 x 150 cm reference N°: BDM-P0013

Bram Demunter a grandi entre les haies basses de Bissegem, en Flandre occidentale, avant de suivre une formation de dessinateur et de peintre au HISK à Gand. Ces dernières années, ses peintures complexes à la limite du bizarre ont fait de lui le nouveau nom à suivre. Le galeriste anversois Tim Van Laere a également perçu son potentiel quand, après quelques visites d’atelier, il lui a suggéré une collaboration. Depuis cette proposition, qui a eu lieu dans un bar de plage de Knokke en 2019, le jeune homme fait partie, avec Kati Heck, Rinus Van de Velde, Dennis Tyfus et Ben Sledsens, d’un clan d’artistes contemporains.

En septembre, 23 ans après avoir dessiné sa première œuvre - il a 5 ans quand il reproduit "Crâne de squelette fumant une cigarette" de Van Gogh -, sa première exposition solo sera inaugurée à Anvers. Un moment important, qu’il aborde avec un enthousiasme mêlé de nervosité. Dans l’intervalle, on pourra découvrir cet été ses œuvres, majoritairement des peintures à l’huile, lors d’une exposition collective au Wiels à Bruxelles, ainsi qu’au Festival des Arts de Watou.

Cabinet de curiosité

Knokke est une référence récurrente dans nombre de ses travaux récents, certaines plus subtiles que d’autres. Outre la peinture, les anecdotes historiques et tout ce qui le passionne à un moment donné, Demunter intègre dans ses œuvres son environnement. Par hasard, entre 2018 et 2020, cet environnement était Knokke. Jusqu’à l’année dernière, il vivait et travaillait dans une aile d’un ancien département du ministère des Finances, où il avait aussi installé son cabinet de curiosité.

"Cela n’a rien de si particulier", souligne Demunter. "Pour peindre, il faut de l’espace. Si vous trouvez quelque chose à louer par l’intermédiaire de propriétaires classiques, non seulement la location est chère, mais les lieux doivent rester en parfait état." C’est pour cela que l’artiste, malgré les baux incertains, a choisi la solution de la gestion d’inoccupation, bon marché, pratique et où les éclaboussures de peinture ne provoquent pas de drames.

©Alexander D'Hiet

Voilà pourquoi nous nous retrouvons à Knokke avec l’artiste qui n’a aucun lien avec Knokke. Lieu de rendez-vous: le café Monico. Il a donc une adresse favorite. Le Monico avec un "i" est tout le contraire de la version avec un "a". Depuis près de quarante ans, la patronne, Wilma, décore son café avec de vieilles publicités pour des bières oubliées et, après les murs, elle s’apprête à carreler le plafond des toilettes de dictons campagnards couleur "bleu de Delft", du genre "Qui trop questionne veut savoir plus que ne porte le devoir". Vous avez dit bizarre?

Incompréhensible

Quand Bram Demunter, qui préfère travailler 24h/24, finissait par déposer ses pinceaux, il faisait une pause au Monico. Dans ce café, il se passe autant de choses que dans ses œuvres chargées, peuplées de personnages étranges, avec des perspectives distordues et un symbolisme parfois incompréhensible.

"C’est cette approche holistique qui me fascine depuis toujours - la nature, les gens, l’amour et la laideur réunis dans un seul tableau."
Bram Demunter
Artiste

D’ailleurs, réprimez votre première impression, suggérant que ses peintures auraient pu être nées du croisement de Jérôme Bosch et des Primitifs flamands. "Je serais horrifié si certains pensaient que c’est mon gimmick. Matisse, les Égyptiens ou un obscur peintre hollandais me touchent tout autant." Car, ce qui le touche, c’est la quantité. Tout comme "Les Bains à Ostende" d’Ensor, qui l’accompagne depuis qu’il a sept ans. "C’est cette approche holistique qui me fascine depuis toujours - la nature, les gens, la mort, l’amour et la laideur réunis dans un seul tableau."

Une tête...  et puis une autre

Toutes ces impressions, une fois absorbées, se retrouvent ensuite sur une toile, mais pas sans autre forme de procès. Avant notre rencontre, le jeune artiste m’avait envoyé un aperçu de son processus créatif: un fichier Word de plusieurs pages, un collage de tous les extraits de textes intéressants qu’il a lus, entendus et qui pourraient lui fournir une inspiration supplémentaire pour son travail. Le résultat est un maelström de pensées, fragments littéraires et fantasmes imaginés à propos d’archéologues, de touristes et de crocodiles. Si son séjour à la côte lui a apporté quelque chose, c’est de la matière à réflexion.

©BRAM DEMUNTER The Wild Onrush of the Waves, 2019 - 2021 oil on canvas 179 x 124,5 cm reference N°: BDM-P0023

"Les meilleures histoires sont liées à la mer", fait remarquer Demunter qui, tel un oracle marin, a partagé ses sagesses sur la mer, tout au long de l’entretien. Des épopées (les Argonautes et Gilgamesh), des faits historiques (les hommes de Néandertal qui préféraient marcher le long de l’eau parce que c’était plus sûr et plus dégagé), des recherches scientifiques (d’Alexander von Humboldt qui, au XVIIIe siècle, avait déjà prédit le changement climatique actuel avec justesse), avec lesquels il jonglait comme si de rien n’était.

Ce méli-mélo d’informations soigneusement collectées dans la littérature, des ouvrages scientifiques, des podcasts et, probablement, lors de longues nuits passées sur Wikipédia, a contribué à inspirer ses œuvres: "Je commence à peindre avec une des pensées qui en ressort. Une tête de quelqu’un qui figure dans mon histoire, puis une autre tête, puis encore une autre. Jusqu’à ce que ces idées distinctes se décomposent et se transforment en un grand tout."

"Ce n’est qu’aujourd’hui, grâce à cette exposition, que le fil rouge de mon travail est clair."
Bram Demunter
Peintre

Il est donc parfaitement normal que, dans "The Wild Onrush of the Waves", de longues langues de bœuf surfent sur les vagues, tout comme dans une légende de marins dans laquelle un Judas battu par des langues de bœuf apparaîtrait en mer. "J’ai besoin de toutes ces histoires pour avoir envie de peindre. Ensuite, je vais me promener, à la recherche de fossiles et de vers." Ou de pierres, d’insectes et de déchets. "Ils expriment des histoires que je regarde comme un peintre examine une nature morte."

Fleur bleue

Le Zwin était un bon endroit (et c’est d’ailleurs encore un de ses lieux favoris) pour le faire. Non parce qu’il est agréable de s’y promener, mais pour ce que la première réserve naturelle du pays raconte sur nous. "Tout y a été fait par l’homme et existe uniquement pour notre plaisir. Autrefois, nous avions peur de la nature incontrôlable, mais, aujourd’hui, nous essayons de la protéger." Il y trouve des morceaux d’histoire et des idées.

"Vous voyez la plage, un crabe et au loin Zeebruges, à propos de laquelle vous lisez, un peu plus tard, comment les économies mondiales dépendent de ce genre de ports ou des informations au sujet des réfugiés. Tout, des vers aux actualités, constitue un ensemble cohérent que je rencontre au cours de mes promenades. Cela peut paraître fleur bleue, mais c’est vraiment ce que je ressens quand je prends mes notes."

©BRAM DEMUNTER The local archeologists, 2020 - 2021 oil on canvas 200 x 170 cm Courtesy Tim Van Laere Gallery, Antwerp

Dans l’intervalle, nos tasses de café ont été débarrassées et nous marchons vers son ancien domicile. Demunter, dans son fichier Word, avait noté que Jean-Jacques Rousseau trouvait triste que les gens ne veuillent pas toujours se déplacer à pied. Il l’évoque à nouveau. "Le philosophe ne comprenait pas pourquoi on ne retournait pas chaque pierre dans l’espoir d’y trouver un fossile.  Ou que l’on ne se demandait pas comment poussaient les salades quand on traversait un champ."

De la mer du Nord à l’Escaut

Sur le terrain qui entoure l’ancien bâtiment du ministère des Finances à Knokke, l’artiste a pu laisser le champ libre aux mauvaises herbes. Un détail non négligeable pour Demunter, qui n’est pas uniquement inspiré par la mer, tant s’en faut: "Le gestionnaire d’inoccupation m’avait demandé d’entretenir le jardin: désherber, etc. À la longue, ça m’agaçait. En traversant Knokke à vélo, j’ai remarqué à quel point les gens se soucient de l’entretien de leur jardin. Ça m’a intéressé et, avec le temps, je me suis mis à peindre des mauvaises herbes et des jardins."

©Alexander D'Hiet

Dans son imagination, tout se rejoint: le jardin qui n’est en réalité rien de plus qu’une terre agricole inexploitée et, donc, un symbole de luxe, le jardin persan à l’image du Paradis, les jardins français manucurés et anglais ébouriffés, et son jardin de Knokke, si peu entretenu comparé aux autres. Dans "The Local Archeologists", un travail réalisé entre 2020 et 2021, on perçoit ce clin d’œil.

Cette œuvre n’a pas été réalisée entièrement à Knokke. En effet, le peintre vit depuis près d’un an à Tamise. La mer a fait place à l’Escaut. Ce changement est aussi dû au hasard, et à cette même gestion de l’inoccupation. Pour une précédente exposition collective en Allemagne, Demunter avait baptisé une de ses œuvres "Heart of an old crocodile exploding over a small town".

Le paysage d’îles sablonneuses fait référence à Knokke et les crocodiles, aux monstres marins et aux fantasmes. L’exposition anversoise de cet automne s’intitule "Alligator swimming from the see to the river". Le crocodile est devenu un alligator, il a quitté la mer, mais ça lui plaît: "Qui suit la rivière trouve toujours une idée."

"Regenerate", au Wiels: jusqu’au 15 août,
www.wiels.org
Festival des Arts de Watou, jusqu’au 5 septembre,
www.kunstenfestivalwatou.be
Expo à la Tim Van Laere Gallery: du 2 septembre au
9 octobre, www.timvanlaeregallery.com

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