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Ce Belge qui nage avec les requins

Jean-Marie Ghislain a fondé la société de technologies environnementales Waterleau en 1999, mais a été en proie pendant des années à une énorme phobie de l’eau. ©Jean-Marie Ghislain / Lannoo

L'homme d'affaires Jean-Marie Ghislain a surmonté sa phobie de l'eau grâce aux requins. Pour 'Petite Étoile', son dernier projet photographique, son épouse enceinte l'a accompagné parmi les baleines et les dauphins qui communiquaient avec l'enfant à naître. "La beauté est le meilleur remède contre la peur."

"Notre fille a six mois aujourd'hui. Elle s'appelle Naia, ce qui signifie dauphin en hawaïen", explique avec fierté Jean-Marie Ghislain (59). "Jusqu'à deux jours avant sa naissance, mon épouse Leina a continué à plonger sans bouteille parmi les dauphins, les baleines à bosse et les cachalots. Le plus fou, c'est que ces mammifères marins réalisaient qu'il y avait un foetus dans son ventre. Avec leur système de sonar, ils détectaient l'enfant à naître et semblaient communiquer avec lui. Le son qu'ils produisaient résonnait dans son ventre."

"Je suis convaincu que, grâce aux signaux ultrasonores de ces animaux, notre fille est une personne différente. Et ces animaux reconnaîtront peut-être notre bébé quand elle se retrouvera dans l'eau. Nous voulons faire le test dès le mois d'août, quand nous retournerons à Hawaï, où Naia est née. Nous voulons aussi y présenter notre fille aux dauphins. Dans six mois, nous l'emmènerons dans l'océan, avec les baleines et les cachalots. Ce sera un moment fascinant. Parce que dans l'utérus, les bébés ont acquis le réflexe respiratoire. Les premiers mois après leur naissance, ils bloquent leur respiration et n'avalent pas d'eau. Nous voulons continuer à stimuler ce réflexe pour qu'elle ne le désapprenne pas aussi vite que les autres bébés."

©Jean-Marie Ghislain / Lannoo

Waterleau
Jean-Marie Ghislain n'avait plus le souvenir de sa vie intra-utérine. L'homme d'affaires bruxellois, qui a co-fondé la société de technologies environnementales Waterleau en 1999, a été pendant des années sujet à une phobie de l'eau insurmontable. Lorsqu'il était enfant, il avait même failli se noyer. Nager n'avait jamais été une option, et encore moins faire de la plongée, sans doute parce que sa mère s'était suicidée en se noyant dans un puits. Ghislain initie même un traitement pour se débarrasser de ce complexe. "Je voulais évacuer ma peur de l'eau en m'y confrontant. Tester mes limites et les repousser, voilà ma solution."

Curieusement, c'est dans la quête de ses angoisses qu'il a trouvé l'amour et le bonheur, bien qu'il ait aussi flirté avec la mort pour réaliser à quel point il tenait à la vie. "Tout le monde me déconseillait de plonger parmi les requins. Beaucoup trop dangereux, affirmait-on, parce que je n'étais pas plongeur. Ni photographe sous-marin. Et encore moins spécialiste des requins. Mais, après une première expérience de plongée à Calla Vedella à Ibiza (2008), puis à la Playa del Carmen au Mexique (2009), j'étais tellement impressionné que, pendant quatre ans, j'ai cherché à rencontrer ces animaux. Le requin est un miroir de nous-mêmes. Son attitude est le résultat de la nôtre. Si on reste calme, il le sera tout autant. Il ne faut pas oublier que l'homme n'est pas au menu du requin."

Les gens associent les requins au danger, parce qu'ils pensent à partir de leur propre perception. Personne ne se met à la place des requins.
Jean-Marie Ghislain

L'an dernier, Jean-Marie Ghislain a réuni ses plus belles rencontres avec les requins dans le livre de photographies 'Man & Haai', édité d'abord chez Thames & Hudson, puis chez Lannoo. "J'ai investi tout mon temps et mon argent dans ce projet. Et aujourd'hui, je peux dire que ma vie a retrouvé un sens grâce aux requins. Grâce à eux, je sais à nouveau ce qu'est l'amour", déclare-t-il.

Peur de l'homme
"Le livre ne porte pas sur un casse-cou à la recherche du frisson du danger. J'offre de la beauté en remède contre la peur. Les gens associent toujours les requins au danger, parce qu'ils se basent sur leur propre perception: personne ne se met à la place des requins. En fait, ils attaquent l'homme uniquement parce qu'ils ont peur, pour évaluer son potentiel nutritif, parce qu'il est sur son territoire ou parce qu'il y a de la nourriture. Je veux comprendre les requins, pour qu'il y ait un tant soit peu de communication entre eux et nous. Ils détectent les basses fréquences et nous travaillons sur des harmoniques pour voir comment ils réagissent."

Et que se passe-t-il lorsqu'ils voient un plongeur muni d'un appareil photo? "Le requin doit d'abord surmonter sa peur de l'homme. L'approcher avec un appareil photo est impossible de but en blanc car ils se méfient. Ils finissent par s'approcher et vont jusqu'au contact physique: les requins se laissaient caresser et venaient nager entre mes mains. Ils décident s'ils vous acceptent dans leur monde. Les requins savent si vous les aimez. Ils détectent votre langage corporel, l'agressivité, la passion ou le dévouement. Tout comme un cheval sent si son cavalier est bien dans sa peau."

©Jean-Marie Ghislain / Lannoo

Ainsi, l'ouvrage n'est pas seulement un recueil de belles photos. Celles-ci expriment aussi un engagement pour les océans et leur équilibre écologique. "Les êtres humains et les animaux font partie du même écosystème. En tant qu'humains, nous ferions mieux de faire preuve de plus d'humanité. Nous nous prenons pour le nombril de l'univers alors que nous avons beaucoup à apprendre des requins et des baleines. Malheureusement, nous n'allons pas à l'école avec eux. La seule chose que nous fassions, c'est perturber leur écosystème. En publiant ces splendides images, je veux toucher le coeur des gens. Les photos de catastrophes naturelles ou d'actes de guerre sont tellement courantes qu'elles ne nous touchent plus. Mais montrer aux gens de l'amour pour votre sujet, ça fonctionne encore. Vous pouvez vraiment aimer un requin. Et vice versa."

Sans respirer
"Mon livre, qui s'est déjà vendu à 17.000 exemplaires, sera suivi par un deuxième livre et un documentaire sur la grossesse de Leina. Ce projet s'appellera 'Petite Étoile', parce que, jusqu'à sa naissance, nous ne connaissions pas le sexe de notre bébé", explique Ghislain. "Ensuite, nous tournerons un film sur le lien entre notre bébé nouveau-né et les mammifères marins. Ma compagne a 29 ans, elle est donc beaucoup plus jeune que moi. Leina est apnéiste: elle plonge sans bouteille d'oxygène et peut rester jusqu'à trois minutes sans respirer. Elle est née au Japon, mais ses parents se sont installés à Paris quand elle avait deux ans. À quatorze ans, elle a sombré dans une profonde dépression et n'avait plus envie de vivre. Ses parents ont divorcé et sa mère l'a emmenée à Hawaï. En nageant tous les jours dans l'océan, elle a repris le dessus. Pendant dix ans, elle a noué des liens avec les dauphins, ils ont redonné un sens à sa vie. Elle connaissait les dauphins et ils la connaissaient. C'est pourquoi elle a voulu passer les derniers mois de sa grossesse à Hawaii. Elle voulait que les dauphins rencontrent son enfant à naître."

Jean-Marie Ghislain a fait la connaissance de Leina lorsqu'ils ont réalisé tous les deux et au même moment un projet sur la communication avec les animaux: lui, avec des requins; elle, avec des dauphins. L'ex-entrepreneur avait trouvé sur Internet une vidéo dans laquelle on voit Leina rester pendant deux minutes à un mètre d'une baleine. "La sérénité qui en émanait était incroyable. Je voulais rencontrer cette femme et lancer des projets avec elle. Lorsque que nous sommes devenus un couple et que, plus tard, nous avons attendu un bébé, nous nous sommes dit: que voulons-nous donner à cet enfant? Nous ne voulons pas qu'il vive détaché de la nature comme tant de gens."

Jusqu’à deux jours avant la naissance de son fille, Leina, a continué à plonger parmi les dauphins, les baleines à bosse et les cachalots. "Le plus fou, c’est qu’ils réalisaient qu’il y avait un fœtus dans son ventre et semblaient communiquer avec lui." ©Jean-Marie Ghislain / Lannoo

Un cadeau magnifique
Pour Jean-Marie Ghislain, il n'y avait plus aucun retour en arrière possible, il ne se sentait plus à sa place dans le monde des affaires. "Ce projet personnel dépasse toutes mes autres ambitions. Je suis conscient de ma responsabilité par rapport à notre planète. Quand j'ai lancé ce projet, je n'étais personne. Mais, grâce au premier livre, je peux donner des conférences et organiser des expositions."

"Tout l'argent qu'il me rapporte, je le réinvestis dans de nouveaux projets. Si nécessaire, j'emprunte à des amis et à mon éditeur pour boucler le tout. Je recherche encore un sponsor qui investisse dans mes films et mes prochains livres. Depuis cinq ans, je vis avec beaucoup moins de moyens, mais je veille à avoir toujours de quoi joindre les deux bouts. Si j'ai 2.500 euros sur mon compte, c'est beaucoup. Avoir une grande maison, c'est devenu secondaire pour nous. Leina et moi vivons partout et nulle part, nous sommes détachés du matériel, même si, depuis la naissance de notre bébé beaucoup de choses ont changé. C'est un cadeau magnifique qui n'a pas de prix. Et cela m'a fait prendre conscience de beaucoup de choses. J'ai déjà une fille de 27 ans. Je devrais m'excuser auprès d'elle de n'avoir pas été le papa que je suis devenu aujourd'hui. L'océan a fait de moi un père différent. Et un autre homme."

'L'invitation' aux éditions Les Arènes, 39 euros. 'Man & Haai' (en néerlandais) aux éditions Lannoo, 39,90 euros. 'Shark, Fear and Beauty' (en anglais) aux éditions Thames & Hudson, 42 euros. www.ghislainjm.com

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