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Ce drôle de photographe belge qui monte à New York

Les photos de Mishka Henner lui ont ouvert les portes du MoMA de New York. Pourtant, il ne les prend pas lui-même. "Je les trouve sur Google." ©Andy Haslam / The New York Times

Mishka Henner donne un sens nouveau à l'expression 'prendre des photos': il tire ses images d'internet. Ce Marcel Duchamp contemporain a capturé, pour Astronomocal, le système solaire. "Sur Google, on trouve de tout: des chiens qui dansent, des chats qui chantent et des planètes qui tournent".

©Mishka Henner

Non, il n'y a pas eu de problème lors de l'impression d'Astronomical. En effet, le livre de l'artiste Mishka Henner, avec ses 6.000 pages, est presque entièrement noir. "En plus, c'est un livre imprimé sur demande, dont je n'ai vendu que 130 exemplaires. Ensuite, l'éditeur ne voyait plus les choses du même oeil: toute cette encre noire lui coûte plus cher qu'elle ne lui rapporte."

Un des 130 exemplaires de l'ouvrage sera notamment présenté à partir du 7 novembre lors de la 30ème édition de l'exposition 'New Photography' au Museum of Modern Art de New York. Le photographe d'origine belge (ainsi que française, polonaise et britannique) vivant à Manchester est ainsi l'un des 19 talents de la photo que le MoMA met chaque année sous le feu des projecteurs.

Système solaire en main
Ce livre ne fait pas de Henner un vilain petit canard: le terme 'photographie' du titre doit être interprété au sens large. Ses livres se situent quelque part entre les photos et les installations basées sur des clichés réalisés par des talents des quatre coins du monde. La Terre ne lui suffit pas: il vise le système solaire. "Dans Astronomical, je tente de capturer le système solaire", explique l'artiste. "La taille du système solaire peut être exprimée en nombres, mais elle reste abstraite. Pluton est à 6 milliards de kilomètres de la Terre, mais qu'est-ce que cela signifie vraiment? Je réduis donc ces 6 milliards de kilomètres à des pages, chacune représentant un million de kilomètres. Le soleil tient tout juste sur les deux premières pages du livre. Sur la dernière page, Pluton a la taille d'un pixel. La Terre, à la page 155, fait peut-être un centimètre. Tout ce que nous connaissons se trouve sur cette seule page. Toute l'humanité sur une page et l'ensemble du système solaire en main, c'est dingue, non? Quand on feuillette le livre, on réalise tout à coup que nous ne sommes que des pixels dans un néant infiniment vaste."

"Astronomical" est un ouvrage de 6.000 pages presque toutes noires. "À la longue, mon éditeur ne voyait plus les choses du même œil: toute cette encre noire lui coûtait plus qu’elle ne lui rapportait." ©Mishka Henner

Henner n'a pas pris les photos des planètes avec un télescope: "Je les ai trouvées sur Google. On y trouve de tout: des chiens qui dansent, des chats qui chantent et des planètes qui tournent. Tapez 'Pluto' dans Google Images et vous trouverez le chien de Disney, mais aussi des photos de cette planète. J'ai utilisé les photos que j'ai trouvées et je les ai mises à l'échelle selon leur taille."

Un photographe qui ne prend pas ses photos lui-même, il n'y a là aucune contradiction pour Henner. Après avoir été pendant des années photographe documentaire, il perd son intérêt pour l'appareil photo. "Un morceau de métal pour cibler des objets, ce n'est pas pour moi. En outre, il y a tellement de photographes qui prennent des photos bien plus intéressantes que les miennes!"

©Mishka Henner

Henner tire donc sa matière première sur Internet. Et ce, depuis un certain temps déjà, notamment dans ses séries 'Feedlots' (2013) et 'The Fields' (2013). Composées de photographies aériennes des paysages américains dans des grilles semi-abstraites, ces séries n'ont pas été prises d'un avion, mais grâce à un clic. En réalité, les photos sont des centaines de captures d'écran d'images satellite hyper nettes juxtaposées. "Elles sont ennuyeuses", explique Henner. "Ce n'est pas de la photographie dont le but est l'esthétique. Je choisis des lieux stratégiques qui me semblent intéressants. C'est alors seulement que commence mon travail: avec Photoshop, je travaille la couleur et le contraste, comme un peintre qui prend l'élément le plus intéressant de la réalité et le travaille." Pourtant, les images ne sont en aucun cas comparables aux tableaux classiques de paysages car leur beauté est trompeuse. 'Feedlots' est constituée d'images d'exploitations d'élevage: la grande masse rouge est en réalité une mer d'abats.

Pour sa dernière série, ‘Cash’, Henner peint un nombre de la suite mathématique de Fibonacci par tableau. Ces nombres définissent aussi le prix de l’œuvre, qui continue ainsi à augmenter à l’infini. ©Mishka Henner

Très vite, le Belge est surnommé le 'Marcel Duchamp contemporain'. Le point commun avec cet artiste emblématique du XXème siècle? Le mélange d'humour et de critique de l'art. D'ailleurs, la dernière série de Henner, 'Cash', n'est pas composée de photos, mais de peintures sur carton ou papier: il peint un nombre de la suite mathématique de Fibonacci. Cette série commence par 0 suivi de 1 et, ensuite, chaque nombre suivant est la somme des deux précédents. "J'ai commencé à 0, suivi par 1, 2, 3, 5, 8 et 13." Ces chiffres fixent aussi la valeur de l'oeuvre, qui augmente ainsi à l'infini. "Pour le moment, j'en suis au 23ème tableau, soit 17.711 dollars. Je ne peins le suivant que lorsque le tableau précédent est vendu. Dans ce sens, c'est le reflet de ce que je vaux en quelque sorte. Je montre à quel point l'art est considéré comme un investissement. C'est pour cela aussi que je peins les tableaux de cette série comme des affiches de pub ou de promo." Pourtant, la comparaison avec Duchamp ne le convainc pas: "N'oubliez pas que je suis belge et que je vis à Manchester: cela donne un cocktail détonant d'humour noir et de surréalisme. Une combinaison explosive."

www.mishkahenner.com
"New Photography: Ocean of Images", du 7 novembre au 20 mars 2016. www.moma.org

Les séries de photos ‘Feedlots’ (2013) et ‘The Fields’ (2013) montrent des paysages américains, mais leur beauté est trompeuse. La série ‘Feedlots’ est constituée d’images d’exploitations d’élevage et la grandes masse rouge est une mer d’abats. ©Mishka Henner

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