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En tournée avec le chef d'orchestre Philippe Herreweghe

"La tournée Saint Matthieu que nous faisons actuellement coûte environ 600.000 euros, soit 75.000 par représentation. À ce prix là, vous devez vraiment offrir une qualité irréprochable." ©Wouter Maeckelberghe

Philippe Herreweghe a 70 ans ce 2 mai et pourtant, il ne songe pas à arrêter. Sabato a suivi le grand chef lors de la tournée de la 'Passion selon Saint Matthieu': huit concerts en neuf jours, d'Anvers à Séville, Madrid et Munich... En avion privé, d'hôtel en hôtel, devant des salles combles: 'Wir setzen uns noch nicht in Tränen nieder.'

Combien de fois l'a-t-il déjà interprétée? Pensif, Philippe Herreweghe croque une gamba grillée. Le Restaurante Marisqueria Criado, dans le centre de Madrid, est un lieu bruyant. L'Auditorio Nacional de Música se trouve à deux pas. Dans quatre heures, il dirigera son Collegium Vocale Gent -double choeur, double orchestre, solistes- dans la 'Passion selon Saint Matthieu' de Jean-Sébastien Bach. "Aucune idée. Quelques-unes, oui", murmure-t-il, amusé.

Un rapide calcul nous mène aux environs de 250. Il connaît chaque note et chaque verset par coeur. Ce chef-d'oeuvre du génie baroque allemand dure trois heures, mais la musique du Gantois n'ennuie pas une seule seconde. "Je suis très pointilleux. La qualité de la Passion telle que Bach l'a mise en mots et en musique est inégalée. Ici, Bach est allé à l'extrême de sa perfection. Une symphonie de César Franck, on peut facilement la jouer deux fois de suite, mais, à la troisième, on en a fait le tour. Je ne me lance pas dans Händel. À mon âge, il faut faire des choix! Je reste fidèle à Bach. La profondeur, la stratification, les nuances, cette humanité, tout cela me touche énormément. Attention, ça ne me rend pas chrétien pour autant. Je suis trop analytique. Nous sommes tous religieux d'une manière ou d'une autre, mais nous le vivons chacun à notre manière."

©Wouter Maeckelberghe

Avion privé
Deux jours plus tôt à De Singel, à Anvers: la première représentation de la 'Passion selon Saint Matthieu', dans une tournée qui amènera ensuite le Collegium Vocale Gent à Séville, Madrid, Munich, Malines, Paris, Aix-en-Provence et Zurich. Pour que cette tournée se déroule de manière optimale, un avion privé a été affrété: c'est à peine plus cher qu'un vol régulier, il n'y a pas d'escales fastidieuses et les vols ont lieu à des heures confortables. Deux chorales, deux orchestres, un petit choeur ripienio (choeur sans soliste) et plusieurs grands solistes. Et, à la baguette, Philippe Herreweghe. Presque décharné, quasiment invisible, il pilote avec énergie son troupeau à travers la jungle de notes contrapuntiques, vécues, dramatiques, édifiantes et réconfortantes de la Passion que personne n'a jamais mieux mise en musique que Bach. Au cours d'une telle tournée, on vit pendant quelques jours dans un autre monde. Un monde d'art, d'émotions musicales intenses et partagées, de tension et de libération. Loin de la banalité du quotidien.

Huit concerts en neuf jours. Comment tient-il le coup? Il pique une nouvelle gamba, fait l'éloge du restaurant. Il est comme un enfant dans un magasin de bonbons: il adore la cuisine méditerranéenne. Il a une maison de campagne en Toscane, où il va de temps en temps se reposer au milieu de ses oliviers. Juste avant le départ de la tournée Saint Matthieu, il a dirigé le Scottish Chamber Orchestra à Édimbourg. "J'ai hérité d'une excellente condition physique. Diriger, c'est un métier sain, une séance d'entraînement idéale. Vous vous tenez droit et vous bougez tout le temps les bras. Lors d'un concert, je peux perdre jusqu'à deux kilos. Je n'ai dormi que trois heures cette nuit, mais ça va."

Le chef a combiné ses études de médecine et de psychiatrie avec une formation au Conservatoire de Gand. "À quatorze ans, je voulais devenir moine. Cet 'ora et labora' est toujours en moi. Je cherche un bon et sain équilibre entre l'étude et l'action, ça me permet de tenir le coup alors que j'ai une vie bien remplie. Vous savez, cette tournée est légère: il n'y a que huit concerts." Le lundi de Pâques (le lendemain du concert de Zurich), le maestro a enfin pu se reposer dans sa maison des collines toscanes de Chiusure.

©Wouter Maeckelberghe

Un peu solitaire
10h30 le lendemain matin: le train express nous amène de Séville à Madrid. Dans la gare, Herreweghe entre dans un café avec quelques musiciens: il est indispensable de démarrer par un espresso. Herreweghe s'amuse des blagues qui fusent ça et là. "Ma vie consiste en grande partie à attendre." Il n'est pas un maestro inaccessible: il entretient des contacts joviaux avec les musiciens et les chanteurs. Pourtant, il garde aussi une certaine distance. Longeant le quai, il se dirige vers le quatrième wagon, seul. En deux heures et demie, toute la compagnie (quelque 80 musiciens recrutés partout dans le monde) file vers la capitale espagnole. Juste le temps de répondre à des mails, faire une petite sieste et lire un peu.

Dans l'après-midi, les musiciens ont une heure de liberté: le temps de se reposer ou de sortir faire une balade en ville. À 16 heures, il y a un raccord, une courte répétition pour s'habituer à l'acoustique et, si nécessaire, affiner çà et là quelques détails. Le concert de Madrid commence à 18 heures. C'est plus tôt que d'habitude, mais personne ne s'en plaint.

Malgré le lien créé par la musique, ne se sent-il pas un peu seul? Il réfléchit. "Bien sûr, je reste leur employeur. C'est pour cela que j'aime me tenir un peu à l'écart. J'ai d'ailleurs demandé d'être assis de mon côté dans le train. C'est vrai, je suis un peu solitaire, mais c'est largement compensé par l'intensité avec laquelle nous faisons de la musique tous ensemble. Cette relation avec les musiciens est particulièrement profonde. Et le public y participe également. Je trouve qu'il est difficile d'expliquer comment 2.300 personnes assises ensemble sont hypnotisées, unies par la même émotion. C'est presque tribal. Les gens ont besoin de ce type de connexion."

©Wouter Maeckelberghe

Pour les enfants
Ce que nous remarquons pendant le concert de Madrid. Les 2.300 places sont vendues depuis des mois. Un quart d'heure avant le début, des gens entrent et sortent, essayant d'en obtenir une malgré tout. Hélas, c'est vraiment sold out. La représentation prend ainsi des allures de concert de rock. Tout le monde veut y assister. Pendant l'aria 'Aus Liebe will mein Heiland sterben' (un passage clé sur le Christ qui sacrifie sa vie au nom de son amour pour Dieu et l'Humanité), un calme étrange règne dans l'immense salle de concert. Une flûte, deux 'oboes da caccia' (hautbois de chasse) et une soprano cristalline: il n'en faut pas plus pour vous toucher au plus profond du coeur.

Une heure avant le concert, le chef veille aux moindres détails: tout doit être parfait. "Il ne faut pas faire de la musique pour ceux qui connaissent déjà l'oeuvre, mais pour les enfants qui seront présents." Son appel fonctionne. Le concert est parfait, l'expérience intense.

Diriger, c'est un métier sain, une séance d'entraînement idéale. Vous vous tenez droit et vous bougez constamment les bras. Lors d'un concert, je peux perdre jusqu'à deux kilos.

Tapas y mas
Philippe Herreweghe a fondé le Collegium Vocale Gent en 1970. L'ensemble, qui existe depuis près de cinquante ans, a évolué d'un simple choeur d'étudiants à un celui d'un orchestre de haut niveau. La Gantoise Dominique Verkinderen est l'une des chanteuses de la première heure. "Ce qui me frappe chez Philippe, c'est son incroyable et inépuisable énergie. Il est extrêmement motivé et veut toujours plus, toujours mieux. Il est exigeant à tous les niveaux. Je pense que, musicalement, il a vraiment fait avancer les choses. L'importance du texte, l'émotion et l'interprétation, c'est ça qui caractérise son approche. En tant que chanteurs, il nous inspire énormément."

Bart Vandewege, qui chante depuis 22 ans au Collegium, partage son analyse. "Philippe ne se repose jamais sur ses lauriers et sait ce qu'il veut: nous ne sommes pas dans la routine. Je suis particulièrement motivé par son esthétique. En toute chose, il cherche la beauté et cela fait du bien."

Après le concert de Madrid, vers 22 heures, le public explose: longue standing ovation, bravos enthousiastes, demande d'autographes du chef, des solistes et des musiciens. Tout cela fait partie du jeu, même si cela contraste avec les sobres émotions distillées par la Passion selon Saint Matthieu.

Nous allons ensuite manger quelques tapas dans un petit restaurant: croquettes au jambon, salade de thon, calamars, pain, huile d'olive. Une divine simplicité. L'adrénaline est éliminée avec une bonne dose d'humour, un verre de vin rouge et beaucoup de bavardages. À minuit, tout le monde est au lit.

Les musiciens du Collegium Vocale Gent sur leur chef d'orchestre: "Philippe Herreweghe est exigeant à tous les niveaux. L'importance du texte, l'émotion et l'interprétation, c'est ça qui caractérise son approche." ©Wouter Maeckelberghe

Cinquante ans de Bach
Le spectre musical de Herreweghe s'est élargi au cours de ces dernières années. De la polyphonie à la musique symphonique romantique tardive (avec l'Antwerp Symphony Orchestra, le nouveau nom de DeFhilharmonie): "Tout le spectre m'intéresse, mais il ne faut pas oublier que l'on travaille dans un contexte économique. La tournée Saint Matthieu que nous faisons actuellement coûte environ 600.000 euros, soit 75.000 par représentation. À ce prix là, vous devez vraiment offrir une qualité irréprochable. Pour moi, cela signifie partager la musique qui me passionne et que je pense pouvoir interpréter de manière intéressante. À l'avenir, je voudrais exécuter Monteverdi avec un regard neuf. Quant à Bach, je pense qu'au terme de près de cinquante ans de travail, j'ai trouvé mon style." Et ce style a inscrit notre pays sur la carte musicale. "Nous le devons en partie au fait que nous sommes très actifs et très motivés."

08h15: en route pour l'aéroport de Madrid pour rallier Munich. En raison de l'heure de pointe matinale, notre bus prend une demi-heure de retard. Le Gantois ne s'en affecte pas. Sur le tarmac, il me montre l'Avro Jet. "On dirait un croisement entre un avion et un suppositoire!" Chez lui, l'humour n'est jamais loin. Nous décollons à 10h40.

Herreweghe s'assied seul, à l'avant. Sur son iPad, il regarde des photos et lit le journal. Ceux qui le connaissent bien savent que même sur scène, on fait des blagues d'initiés. Mais peut-on vraiment bien le connaître? Marcel Ponseele, hautboïste de renommée mondiale, joue avec le chef d'orchestre depuis 35 ans. "Je ne sais pas si je le connais vraiment bien", répond-il, songeur, dans le bus qui nous conduit deux heures plus tard de l'aéroport de Munich à l'hôtel. "Il ne se mettra jamais vraiment à nu. Philippe est plutôt une personne qui doute." De ce point de vue, l'humour est une forme d'autoprotection idéale.
À 14 heures, nous arrivons à l'hôtel. Outre les 80 musiciens, le staff (étonnamment limité) est, lui aussi, du voyage: directeur général, responsable artistique, manager de tournée et assistant. Pour le Collegium, une tournée est une machine parfaitement huilée: chacun connaît son rôle et assume sa responsabilité. Le stress est à peine perceptible lors de la tournée. Même sur scène, chacun est étonnamment détendu.

©Wouter Maeckelberghe

Succession
Comme le chef aura bientôt 70 ans, la question de l'avenir du Collegium Vocale Gent se pose. Pense-t-il à arrêter? Qu'en est-il de sa succession? "Mon père a vécu jusqu'à 87 ans. Je pourrai encore continuer pendant une dizaine d'années, je pense. C'est un bonheur de savoir que mon choeur est en bonnes mains: nous avons une très bonne équipe qui travaille pour nous. Le Collegium chante d'ailleurs déjà avec d'autres chefs sur toutes sortes de projets mais, pour les projets Bach, nous devrons trouver un successeur. L'offre est malheureusement limitée, mais nous avons encore un peu de temps. Je ne cherche absolument pas quelqu'un qui veut m'imiter, plutôt quelqu'un qui a une marque personnelle."

Quand on parle avec Philippe Herreweghe, on est frappé par son sens de l'auto-relativisation. Comment évalue-t-il son importance musicale? Il regarde autour de lui dans le restaurant bruyant. "J'ai encore un peu de temps?" Oui. Il commande du riz au lait. "Bah, qu'est-ce que ça signifie en fait, l'importance musicale? Seuls les vraiment grands compositeurs ont signifié quelque chose. Quelques sommités ont façonné notre monde: Dante, Shakespeare, Beethoven, Bach, la Bible, Rembrandt ...

Ce sont les géants qui ont conçu notre culture occidentale. Ils ont créé le jardin culturel dans lequel j'ai pu m'épanouir dans mon rôle de jardinier. D'ailleurs, c'est un honneur que de pouvoir travailler dans ce jardin."

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