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"Je les plains chez Louis Vuitton. Ils en ont vu de toutes les couleurs avec moi!"

Le 15 mai, Otobong Nkanga sera la prochaine artiste à publier un Travel Book commandé par Louis Vuitton. ©Laure van Hijfte

L'agenda d'Otobong Nkanga est tellement chargé que l'artiste belgo-nigeriane a failli classer verticalement son projet de Travel Book sur Shanghai avec Louis Vuitton.

"Je les plains chez Louis Vuitton. Ils en ont vu de toutes les couleurs avec moi!", s’exclame Otobong Nkanga en riant. Entretien avec l’artiste belgo-nigériane autour du "Travel Book Shanghai" enfin disponible, de dim sum qui explosent en bouche et de chauffeurs de taxi très agaçants. "J’ai crié ‘Stop!’ et je lui ai tiré les cheveux."

Une interview comme celle-ci est généralement soumise à un planning strict, surtout s’il s’agit d’une grande maison de mode. Une heure -pas plus!- pour discuter et prendre des photos. C’était sans compter Otobong Nkanga. Pendant des années, cette artiste belgo-nigériane a travaillé avec assurance et à son rythme, pour réaliser un large éventail d’œuvres multidisciplinaires entremêlant des thèmes liés à la culture, la géopolitique, l’histoire, le colonialisme et les relations internationales. Son travail nous plonge dans des univers profondément stratifiés et il en va de même pour le carnet de voyage illustré consacré à Shanghai qu’elle a réalisé pour Louis Vuitton. Notre entretien est dans la même veine. 

C’est ainsi que l’app d’enregistrement se met en marche plusieurs heures après avoir quitté le studio photo, notre lieu de rendez-vous au Park Spoor Noord à Anvers. Une interview à la maison étant plus facile que dans un fauteuil de maquillage, nous nous retrouvons dans le quartier du Zuid, où Nkanga vit depuis plus de dix ans dans une lumineuse maison d’angle avec son époux et business manager, le Néerlandais Wim van Dongen.

Son atelier se trouve au rez-de-chaussée, mais, le mois prochain, elle a prévu de s’installer dans un espace beaucoup plus grand, au Park Spoor Noord. L’interview se déroule dans la cuisine. Et comme on ne peut pas réfléchir le ventre creux, Nkanga réchauffe une quiche de son boucher préféré, qu’elle présente accompagnée d’une salade joliment décorée.

Si l’art est son oxygène, la cuisine est son eau. Ayant grandi au Nigeria avec une maman seule, Nkanga, comme sa sœur, s’est rapidement mise à la cuisine. "Dès que j’ai eu douze ans, ma mère n’y a plus mis les pieds. Quand un plat n’était pas à son goût, elle me le renvoyait sans me dire ce qui clochait. Je ne pouvais sortir qu’après voir obtenu les bonnes saveurs, car on ne peut vraiment bien cuisiner que si l’on comprend ce que l’on fait." Pour elle, plutôt qu’un détail, cette volonté de comprendre est un état d’esprit.

Elle porte un ensemble deux-pièces fait sur mesure dans un tissu jacquard qu’elle a déniché au stock sale de Dries Van Noten, mais la mode ne signifie pas grand-chose pour elle. En tout cas, le name dropping n’est pas son truc. Et le fait qu’Otobong Nkanga travaille pour Louis Vuitton est entièrement lié à l’art et non à la mode.

Affaire belge

Le 15 mai, Nkanga sera la prochaine artiste à publier un Travel Book commandé par la maison de luxe française. Depuis 2013, pour rendre hommage aux bagages avec lesquelles les clients de Louis Vuitton voyagent, la maison envoie des artistes, établis comme émergents, aux quatre coins du monde, avec pour mission d’en ramener un carnet de voyage illustré, pour inspirer les globe-trotters chics. Cette année, grâce aussi à l’illustrateur Ever Meulen (qui a signé un carnet de voyage sur Bruxelles publié le même jour que celui sur Shanghai), les Travel Books de Louis Vuitton sont un peu belges.

Lesœuvres d'Otobong Nkanga font partie de la collection permanente de la Tate Modern et du Centre Pompidou. ©Laure van Hijfte

Bien que son nom soit encore inconnu du grand public, Otobong Nkanga est une étoile montante dans le monde de l’art international. La Tate Modern à Londres, le Centre Pompidou à Paris et le Muhka à Anvers ont acquis ses œuvres pour leur collection permanente. De la Corée du Sud à l’Amérique, en passant par le Brésil, des expositions, collectives et solos, ont permis de diffuser son travail -dessins, tapisseries, sculptures, photographies, poésies et performances.

Les prix ne signifient pas grand-chose pour elle, "parce que ces souvenirs ne restent pas en mémoire." Pourtant, ils sont le marqueur de sa récente reconnaissance. En 2017, Nkanga a remporté le Belgian Art Prize et participé à la Documenta à Kassel et Athènes. 2019 a été une année faste. "Veins Aligned", une sculpture de 26 mètres de long en marbre et verre de Murano, a décroché une mention spéciale du jury lors de la Biennale de Venise. À la Biennale de Sharjah, aux Émirats arabes unis, Nkanga a remporté le prix Peter-Weiss et est devenue la première lauréate du prix norvégien Lise Wilhelmsen. Le prix Ultima des arts visuels que le gouvernement flamand lui a décerné en semblerait presque anecdotique.

Dans l’atelier, un tapis d’un mètre de long attend d’être terminé. Elle ne sait pas encore à quelle exposition elle le présentera, mais le choix ne manque pas: quatre expos solos et huit collectives sont prévues en 2021. "Mon agenda est planifié jusqu’en 2023!"

Pauvre Louis Vuitton!

Le chasseur d’artistes chez Louis Vuitton ne peut que constater que l’artiste montante qu’il a recommandée s’en sort presque trop bien. Frédéric Bortolotti, le designer graphique polyvalent du studio parisien Lords of Design et conseiller créatif des Travel Books, suit Nkanga depuis son expo à Nantes, en 2002. En 2015, elle se retrouvait, suite à sa recommandation, au siège parisien de Louis Vuitton, rue Pont du Neuf. En raison des nombreuses nominations et expositions, il s’en est cependant fallu de peu pour que la maison française doive renoncer au Travel Book.

'The Accumulator' (2021)

"Je les plains chez Louis Vuitton! Ils ont vraiment souffert!", s’exclame Nkanga en riant. "Je suis allée à Shanghai en 2016, dans l’intention de terminer ce livre en 2018, mais intercaler ces près de 100 dessins dans mon emploi du temps était tout simplement trop. Lorsqu’il m’est clairement apparu que je ne pourrais pas honorer ce contrat, j’ai demandé à Louis Vuitton si je ne pouvais pas leur rendre l’argent et en rester là. Ils m’ont répondu: 'Ne vous inquiétez pas, prenez votre temps'. Pendant quatre ans, j’ai travaillé sur les dessins, de temps en temps. Crise sanitaire et confinement aidant, j’ai enfin pu m’y consacrer."

Le "Travel Book Shanghai" est finalement devenu le récit de trois semaines, en octobre et novembre 2016, au cours desquelles Otobong Nkanga et son époux ont visité le port le plus fréquenté de Chine et, avec plus de 25 millions d’habitants, la troisième métropole du monde. "Après avoir atterri à l’aéroport, on se trouve dans un autre monde. Le Maglev, le train le plus rapide du monde, vous propulse vers Shanghai en un clin d’œil à travers un paysage de verdure et d’immeubles."

Shanghai regorge d’associations d’idées que l’artiste a intégrées dans ses dessins. "La ville a quelque chose de l’Orient et de l’Occident, mais aussi du sud. Les Français y sont passés, les Britanniques aussi. On sent un mélange de technologie et de décadence. Les bâtiments sont marqués de ces taches typiques qu’un climat chaud laisse sur la ville. Comme au Nigeria, mais aussi comme en Europe."

"infinite Yield" (2015): textiles tissés, fils de viscose, laine technique et mérinos, coton biologique et mohair (288cm x 175cm). ©MUHKA

Avec cette abondance de gratte-ciel, de circulation, d’enseignes lumineuses et de gens, ce n’était pas un havre de paix. Leur emploi du temps, fait d’attractions, de musées, de restaurants et d’une moyenne de trois réunions par jour, n’était pas non plus de tout repos. Pourtant, l’artiste a cristallisé la ville dans un livre serein, à partir des plus de dix mille photos qu’elle et son mari ont prises.

"Pendant quatre ans, j’ai travaillé sur les dessins. Avec la crise sanitaire, et le confinement aidant, j’ai enfin pu m’y consacrer totalement."
Otobong Nkanga
Artiste

"Malgré l’agitation et la présence constante de personnes autour de moi, il y avait beaucoup de calme. Les moments qui font disparaître le reste sont toujours là", explique-t-elle. Ses délicats dessins à l’acrylique et ses palettes de couleurs chaudes permettent de visiter la ville au rythme de l’attention que lui consacre l’artiste. Les drapeaux chinois et l’agitation ont disparu: à leur place, elle a retenu, en couleurs, parfums et nuances de lumière, des détails qui auraient échappé à un autre.

"Tout ce que j’ai dessiné a une histoire. Une femme qui regarde son smartphone sur un vélo rempli de fleurs, comme on n’en voit nulle part ailleurs. Un garçon solitaire au bord de la route: traverse-t-il ou reste-t-il sur place? C’est ce genre de choses, dépouillées du lieu et de l’idée de la ville bondée, que j’ai essayé de capturer pour leur donner une individualité. Je ne photographie jamais les gens de manière frontale et identifiable: je fais attention à ça, probablement parce qu’un adage nigérian dit que lorsqu’on prend une photo de quelqu’un, on lui vole son âme. Qu’est-ce que tu me prends et qu’est-ce que tu veux en faire? Avant les smartphones, voilà ce que se disaient les gens lorsqu’on les photographiait."

Non, non, non

Nkanga est une citoyenne du monde. Bien qu’elle soit née à Kano, dans le nord du Nigeria, elle a passé son enfance à Lagos, dans le sud du pays. En raison des fonctions de sa mère, diplomate pour l’Unesco et professeur de français, elle a passé son adolescence à Paris. Aujourd’hui, bien qu’elle produise également des performances, des tapisseries, des photographies et de la poésie, le dessin reste "un moyen de s’évader dans un monde imaginaire où l’on peut faire le tri dans ses pensées".

"Veins Aligned" (2018), exposé à Bolzano, Italie. Marbre "Lasa Venato Fior di Melo", verre de Murano et peinture. ©Tiberio Sorvillo

Si elle est devenue une artiste dans un pays comme le Nigeria, où le statut passe avant (presque) tout le reste, c’est à sa mère, tout aussi engagée dans l’art et la culture, qu’elle le doit. Lorsqu’elle avait 15 ans, sa famille est retournée à Lagos et Nkanga a dû choisir une formation. "Je me souviens que j’avais dit à ma mère que j’étudierais l’architecture plutôt que l’art, car cela me permettrait de trouver un travail rémunérateur. "Non, non, non", m’a-t-elle rétorqué en me regardant, "tu sais bien que dans la filière artistique, on peut aussi apprendre l’architecture: choisis ce que tu aimes vraiment et ne te soucie pas de l’argent. Si tu fais quelque chose que tu aimes et que tu y investis ton temps et ta passion, l’argent finira par arriver."

"C’est ainsi que j’ai choisi l’art. Et si je n’ai jamais arrêté, je pense que c’est parce que je suis toujours aussi passionnée. Pour moi, l’art c’est comme respirer. Mes intérêts s’y rejoignent et ma mère avait raison: je travaille avec des architectes, des botanistes et tous ceux qui m’intéressent."

©Louis Vuitton Malletier / Otobong Nkanga

Bien que dans une version allégée, ce sont les mêmes grandes questions, pistes de réflexion, associations et strates plus profondes qui se cachent dans le Travel Book Shanghai. ©Louis Vuitton Malletier / Otobong Nkanga

Hélas, sa mère n’a jamais su qu’après avoir étudié l’art à l’université Obafemi Awolowo d’Ile-Ife, elle est entrée à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Ni qu’elle est devenue artiste en résidence à la Rijksakademie van Beeldende Kunsten d’Amsterdam, au DAAD et au Martin-Gropius-Bau de Berlin: elle est décédée lorsque Nkanga avait 17 ans, suite à un accident. Via une connaissance, elle arrive à Paris, où elle poursuit son parcours artistique.

Kabila en costume Mao

Dans son langage artistique, l’interdépendance, les relations et les questions sur la signification des matières premières et de la nature sont devenues le fil conducteur.

Louis Vuitton avait donné à Nkanga le choix entre deux destinations: la Corée du Sud ou la Chine. ©Laure van Hijfte

"Carved to Flow", un projet qui a débuté sous la forme d’une œuvre d’art à la Documenta de Kassel et d’Athènes, est l’exemple parfait de cette symbiose: il s’est mué en projet de vie. C’est à la fois une performance, une entreprise de vente de savon noir à base d’ingrédients provenant de toute la Méditerranée, une galerie d’art à Athènes et une fondation à Uyo, au Nigeria. Depuis cette année, sous la bannière de ce projet, des scientifiques du Massachusetts Institute of Technology, le célèbre MIT, étudient comment préserver ces techniques locales dans un monde numérique. Ce projet est l’un des nombreux sur lesquels elle travaille.

Bien que dans une version allégée, ce sont les mêmes grandes questions, pistes de réflexion, associations et strates plus profondes qui se cachent dans le Travel Book Shanghai. Dans le livre, les gratte-ciels du quartier financier qu’elle voyait depuis sa chambre d’hôtel ont été décorés comme des galaxies, car ils ont été construits selon les principes du feng shui. "Cela m’a menée à l’astrologie chinoise et à la relation entre les étoiles." Ces connexions entre anciennes reliques culturelles et nouveau contexte contemporain sont également des thèmes de son œuvre.

Louis Vuitton a donné à Nkanga le choix entre deux destinations: la Corée du Sud ou la Chine. Le fait qu’elle ait préféré cette dernière est dû à un lien personnel, vu que la Chine est de plus en plus présente sur le continent africain.

"Dès 2002, à Kinshasa, j’ai vu que la Chine obtenait de nombreuses commandes d’œuvres d’art publiques: il y a même une statue de Kabila en costume Mao! Alors qu’autrefois, les Allemands de la société Julius Berger construisaient les routes et les ponts nigérians, ils ont été écartés au profit d’une entreprise chinoise, la CCCC."

"À Shanghai, j’ai découvert la spontanéité chinoise. Dans un taxi, le chauffeur m’a frotté la jambe, pensant que la couleur allait s’effacer."
Otobong Nkanga
Artiste

"À Dakar, au Sénégal, les gratte-ciel monumentaux sont aussi chinois. Même le wax, un tissu imprimé typique de l’Afrique de l’Ouest d’origine néerlandaise est désormais made in China! Voilà pourquoi j’ai voulu savoir comment les Chinois pouvaient agir avec autant d’assurance sur le continent africain."

À Shanghai, elle découvre cependant la spontanéité chinoise. "Des femmes se sont approchées de moi pour toucher mes tresses. Ensuite, elles en ont discuté entre elles, en chinois, comme si je n’étais pas là. Dans un taxi, le chauffeur m’a frotté la jambe, pensant que la couleur allait s’effacer. J’ai crié "Stop!" et je lui ai tiré les cheveux! Une situation très étrange, pourtant personne n’était offensé. C’est difficile à expliquer, mais cette spontanéité m’a permis de mieux les comprendre. Les Africains aussi expriment ce type de spontanéité. Là-bas, on peut dire à quelqu’un de se taire, en lui répliquant comment oses-tu me dire ça?"

De juteux dim sum

L’artiste a-t-elle vraiment compris les Chinois? Elle ne connaît ni leur langage corporel ni leurs expressions, par contre, c’est au niveau de la cuisine, ce langage universel, que la rencontre s’est faite. En effet, la découverte de la cuisine chinoise a été un flash. "Pour la première fois, j’ai vraiment compris ce qu’était un dim sum et j’ai réalisé que, quand on mord dedans, le jus qu’il contient jaillit dans la bouche."

Nkanga s’enthousiasme: "Oubliez les dim sum d’ici! En Europe, ils ne sont pas juteux alors que là-bas, c’est une expérience orgasmique. Comment peut-il y avoir une telle différence? Est-ce dû à des facteurs économiques, à l’entrée dans d’autres cultures, à l’emplacement? J’avais tellement de questions... Et d’émotions, aussi. Quand les saveurs des dim sum ont explosé dans ma bouche, j’ai su ce que j’allais dessiner. Cette expérience m’a fait penser à d’autres plats, à la cuisine de ma mère et à la façon dont elle m’a appris les bases de la bonne cuisine, qui ne se limite pas à préparer à manger, mais permet de comprendre pleinement ce que l’on fait pour que cette expérience soit si incroyable qu’elle en devienne inoubliable."

Au fil des pages des Travel Books, les œuvres d’artistes de renom et de jeunes talents, dont Otobong Nkanga fait partie aujourd’hui, racontent les villes et les pays parcourus, les jours et les vies qui s’y déploient.

"Travel Book Shanghai", disponible le 15 mai chez Louis Vuitton, louisvuitton.com

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