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Keith Haring: la dure loi du marché de l'art

©Corbis via Getty Images

"L'art, c'est pour tout le monde!" Keith Haring voulait être aimé des collectionneurs, des musées et des gamins du Bronx. Hélas, ces derniers n'ont pas les moyens de s'offrir une de ses oeuvres.

C'était en mai dernier. On aurait pu entendre voler une mouche dans la salle de la Venduehuis à La Haye. Quand le conteneur peint en 1987 par Keith Haring (1958-1990) pour le Channel Surfing Club à Knokke a été mis aux enchères, personne n'a paru intéressé. Une tuile, d'autant plus que la maison de vente avait clamé haut et fort qu'elle était en contact avec plusieurs acheteurs potentiels. À la fin des années 1980, la famille Smet, qui gère l'entreprise de traitement de déchets éponyme, avait acquis ce conteneur pour près de 40.000 euros.

Heureusement, un 'deus ex machina' s'est manifesté dans la soirée: un entrepreneur étranger a demandé s'il pouvait encore acheter le conteneur de Haring. Ainsi, vers 23 heures, il a été adjugé pour plus de 1 million d'euros, tandis que l'estimation initiale avoisinait les 1,5 à 2 millions d'euros.

C'est Sotheby's qui a battu le record le mois dernier: une peinture de 1982 y a été vendue aux enchères pour 5,8 millions d'euros. ©Courtesy Sotheby's

Trois jours plus tard, une toile de Keith Haring de 1982 battait le record personnel de l'artiste chez Sotheby's: une oeuvre sans titre, en noir, blanc et rouge, représentant une bombe atomique, des bébés et des chiens a été adjugée pour 5,8 millions d'euros.

La raison pour laquelle une peinture du street-artiste se vend pour plusieurs fois le prix d'un conteneur est simple: ce dernier ne peut être accroché au mur du salon! Les oeuvres de l'artiste à plus de 4 millions d'euros sont, pour l'essentiel, de grandes peintures sur toile ou sur bâche. Malgré tout, ces prix restent misérables comparés à ceux des peintures de son contemporain et ami, Jean-Michel Basquiat. Lors de la vente où les oeuvres de Haring ont battu un record (un peu moins de 6 millions d'euros), une oeuvre de Basquiat a atteint les 99 millions d'euros. Haring en est donc loin. Pourtant, la valeur de ses oeuvres maîtresses, dont certaines ont été adjugées à 310.000 euros de son vivant, augmente régulièrement. Pourront-elles un jour bénéficier de la même hype que Basquiat?

Mais les prix records payés en salle de vente ne sont pas comparables à ceux du marché secondaire régulier. Lors du dernier Tetaf, le salon des antiquaires de Maastricht, une toile de Keith Haring peinte un an avant son décès a changé de main pour 1,2 million d'euros. Ce montant n'est toutefois pas plus représentatif: aujourd'hui, on peut acquérir une toile de Haring pour 500.000 euros en moyenne.

Les prix varient surtout en fonction du support. Ainsi, les dessins sur papier se vendent généralement moins bien que les oeuvres sur toile. Cela s'explique par la quantité astronomique de dessins signés de sa main. Keith Haring dessinait et peignait en effet constamment et en quelques minutes. Lors de son passage à Knokke en 1987, non seulement il a peint l'équivalent d'une demi-exposition, mais il a encore trouvé le temps de réaliser sur commande des petites oeuvres entre la poire et le fromage sur toutes sortes de supports: planches de surf, vases, t-shirts et même un pantalon. Il dessinait sur tous les supports qui lui tombaient sous la main.

Le conteneur que Keith Haring a peint en 1987 pour le Channel Surfing Club de Knokke a été vendu le mois dernier pour 1 million d'euros, moins que ce qu'avait estimé la salle de ventes venduehuis (1,5 à 2 millions d'euros). ©venduehuis

New York
Ceux qui espèrent gagner le jackpot en seront pour leurs frais. Une esquisse rapide sur carton ne vaut pas grand-chose. Même une voile de surf 'pimpée' par Haring ne vous enrichira pas. Frank Vanleenhove, fondateur du Channel Surfing Club à Knokke, ne le sait que trop bien, des experts ont estimé sa toile à 30.000 euros.

Que cherchent donc les collectionneurs et les musées? Les peintures sur toile ou bâche. New York fut la première 'toile' de Haring: au début des années 80, il a réalisé dans le métro des affiches publicitaires et peint les murs au marqueur noir et à la craie blanche. Les murs et les trottoirs de la ville étaient parsemés de ses tags anonymes de chiens, bébés et petits dessins symboliques tout simples.

En 1982, sa première exposition chez Tony Shafrazi à Soho est un tournant: tout à coup, il devient le chouchou du grand public et de l'establishment de l'art. La même année, ses oeuvres sont présentes à la Documenta 7 de Kassel. Au cours des huit années qui ont suivi, il a exposé en solo à 42 reprises.

À ce moment-là, les prix de Haring explosent. Dans les années 1980, une de ses toiles pouvait atteindre 310.000 euros. La hausse spectaculaire de sa cote s'explique par son statut de jeune star du monde de l'art, par ses racines dans le circuit du graffiti et par son agent, Tony Shafrazi. Lors du passage de Haring à Knokke, il s'est démené comme un beau diable pour qu'avant son expo au Casino, des contrats soient déjà signés avec des grands collectionneurs. Du beau travail: toutes les oeuvres exposées ont été vendues.

C'est amusant de voir que tous ces musées vendent mes Œuvres sur carte postale, mais refusent de les exposer.
Keith Haring

Bizarrement, l'artiste ne s'en est pas réjoui. "Le bonheur est un sentiment que je ne ressens que quand je travaille", a-t-il écrit dans son journal. "Dans ce cas, je produis quelque chose, mais je préfère ne pas imaginer que mes oeuvres seront ensuite négociées comme des actions ou des obligations." Keith Haring avait une relation ambiguë avec l'argent: il n'était pas totalement opposé aux contrats commerciaux et n'avait aucun problème à signer des collaborations lucratives avec les montres Swatch, les cigarettes Lucky Strike ou Absolut Vodka. En 1986, Haring a même ouvert le Pop Shop, sa boutique où, pour un dollar, on s'offrait un poster ou deux badges. "Le shop doit être un lieu qui accueille les artistes et les gamins du Bronx. L'art, c'est pour tout le monde." Même après son décès en 1990, ses fans ont continué à venir à la boutique. Mais quinze ans plus tard, en 2005, le Pop Shop ferme ses portes, les amateurs sachant que presque tous les shops des musées en sont la copie conforme.

Déjà de son vivant, Haring était mieux considéré en Europe qu'aux États-Unis où aucune oeuvre majeure n'a été acquise par les grands musées américains avant sa disparition, sauf le Whitney de New York. Il semble en avoir souffert: "C'est amusant de voir que tous ces musées vendent mes oeuvres sur carte postale, mais refusent de les exposer." Ce n'est qu'après sa disparition qu'il a obtenu la reconnaissance muséale dont il rêvait et qui a boosté la valeur de son travail. Pensez à la grande rétrospective au Brooklyn Museum à New York (2012) et au M.H. de Young Memorial Museum à San Francisco (2014). Depuis lors, ses travaux font partie des collections de l'Art Institute of Chicago, du MoMA à New York et du Centre Pompidou à Paris.

©Corbis/VCG via Getty Images

Le street-artiste est surtout apprécié par les collectionneurs privés, dont François Pinault, qui a exposé ses oeuvres dans sa fondation et le couple de collectionneurs américains Eli et Edythe Broad. Son plus grand fan est sans conteste le collectionneur japonais Kazuo Nakamura, qui a fait construire il y a dix ans son musée dans la chaine de montagnes Yatsugatake: il possède la plus grande collection privée de ses oeuvres et a même recréé le légendaire Pop Shop.

Le fait qu'il soit possible d'aujourd'hui d'acquérir pour quelques centaines d'euros une montre Keith Haring dans le shop du musée où est exposée une de ses toiles qui vaut 10.000 fois plus est un hommage. Même après son décès, cet artiste continue à faire le grand écart entre le succès de la rue et la reconnaissance de l'establishment.

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