sabato

L'été de Keith Haring à Knokke

Il y a 30 ans, Keith Haring passait son premier été à Knokke. Aujourd’hui, Sabato retrace le séjour en Belgique du célèbre street-artiste new-yorkais. En nous référant à des extraits de son journal de l’époque et à des photos en exclusivité nous avons reconstitué son réseau knokkois de 1987. Ceux qui l’ont rencontré et côtoyé de près, ses amis, se souviennent et racontent. Quel homme était-il? Qui a découvert sa séropositivité? Pourquoi le conteneur qu’il a peint a disparu? Comment créait-il? "Un artiste? Pour nous, il était avant tout un pote qui faisait des petits dessins."

"Summer 87" a été l’été où tout a changé. Du moins à Knokke-le-Zoute. Lorsqu’on a conseillé à Roger Nellens, knokkois d’origine, artiste, collectionneur d’art et, à l’époque, organisateur des expositions du Casino de Knokke, d’inviter pendant la haute saison l’artiste new-yorkais Keith Haring (1958-1990), personne ne pouvait imaginer que les conséquences seraient aussi radicales, profondes et permanentes. Tout d’abord, pour Haring lui-même, pour qui Knokke était devenu le seul endroit où, selon ses propres dires, il se sentait ‘chez lui’. Mais aussi pour tous ceux qui l’ont côtoyé durant cet été.

Grâce au journal de l’artiste disparu, Sabato a retracé minutieusement les ‘vacances d’été’ de Haring. Nous avons rencontré les principaux protagonistes de l’époque, ses amis et connaissances, mais aussi sa galeriste et même son médecin. Qu’en est-il ressorti? Trente ans après, les souvenirs sont encore vivaces.

À l’époque, tout le monde voulait posséder un petit quelque-chose de Keith, ne fût-ce qu’un dessin, une signature sur un vêtement, un conteneur, un souvenir. Aujourd’hui, les choses ont peu changé: ceux qui, à l’époque, faisaient partie de son entourage, revendiquent toujours de l’avoir connu, ne fût-ce qu’à travers leurs récits. "Il a parfaitement trouvé sa place à Knokke. Il était accessible à tous", explique Xavier Nellens. "En même temps, il avait la capacité de garder ses distances. Ce que j’appréciais beaucoup: Keith restait lui-même, il n’appartenait à personne."

Roger Nellens et Keith Haring.

Mercredi 17 juin 1987
"Vol pour Bruxelles. À 13h, on vient nous chercher et nous allons acheter la peinture et les pinceaux avec Emmy Tob. 14h30: Je commence à peindre la fresque murale dans la cafétéria du musée d’Art contemporain d’Anvers. (…) Je finis la fresque en cinq heures. La dame du restaurant est amusante, mais a l’air vraiment épatée (…). Elle n’arrête pas de m’offrir des boissons, de la bière et de la nourriture. (…)"

C’est par ces premières lignes que Keith Haring débute son parcours en Belgique. Qui est Emmy Tob? Elle était sa galeriste à Anvers. Il ne faut donc pas s’étonner qu’elle soit allée l’accueillir personnellement à Zaventem. Quelques œuvres de Haring étaient aux cimaises de la Galerie 121, voilà donc une première bonne raison pour se rendre au plat pays. Tous deux étaient en contact depuis quelques temps: en 1983 déjà, Haring présentait son travail dans la galerie que Tob exploitait avec feu Monique Perlstein à Anvers. En 1987 et 1989, lors de ses passages en Belgique, Haring y expose à nouveau. 

"Nous avons découvert Keith au début des années 1980. Nous l’avons rencontré dans son atelier de New York, grâce à son galeriste, Tony Shafrazi. Nous avons tout de suite été frappées par son énergie débordante et son envie de dessiner. C’est aussi ce qui a marqué le public belge. Il attirait surtout un public de jeunes qui venaient avec leurs parents. Et pas le contraire", ajoute la galeriste. "Keith aimait énormément Anvers et la Belgique. Il a même fait venir sa mère pour qu’elle visite le pays. Et, lorsqu’il était ici, nous allions toujours manger à l’Euterpia, un restaurant traditionnel du boulevard Cogels-Osy. Nous achetions ses pinceaux à côté de l’Académie. Au MuHKA, le Musée d’art contemporain d’Anvers, il a peint un mur dans la cafétéria. Il s’y trouve toujours. Dans notre galerie, il a peint une porte, mais, depuis, elle a disparu."

"Dans ma garde-robe, j’ai encore un jeans qu’il a peint au Dragon, son lieu de résidence à Knokke, dans le jardin de Roger Nellens. Il a organisé en 1987 une grande exposition au Casino. Les trois étés qui ont suivi, Keith est revenu à Knokke. En février 1990, il est décédé des suites du SIDA. J’étais présente à ses obsèques à Harlem. Après, j’ai perdu le contact avec sa famille, mais ses œuvres et son souvenir sont restés intacts."

Le Dragon House de Niki de Saint Phalle dans la propriété de Roger Nellens. ©Alexander Popelier



Jeudi 18 juin 1987
"Je fais mes valises et me fais conduire à Knokke. Nous visitons l’endroit qui me servira d’atelier -un vieux salon de thé appelé le Pingouin. Il est situé juste à côté du Casino, devant l’océan, avec les fenêtres qui donnent sur la rue. (…) L’un des employés de la maison est en train de suspendre un sanglier sauvage que Roger Nellens a tué cette nuit (…). Il y a tellement d’oiseaux ici que c’est impressionnant. Je suis assis dehors sur une table faite par Niki de Saint Phalle, et deux immenses personnages sculptés y sont aussi installés. Je suis assis en face du Dragon, là où nous habitons. C’est vraiment surréaliste."

Le Pingouin n’existe plus, contrairement à la maison de Nellens. Tout comme la maison de jeux, le fameux Dragon, construite en 1972. Le sanglier dont parle Haring y est toujours suspendu, tel un trophée de chasse. Et les oiseaux continuent à voler autour du magnifique jardin de 5 hectares. Même la ‘petite table’ de Niki de Saint Phalle, un banc en réalité, sur laquelle Keith aimait écrire, est intacte. À gauche se trouve une femme ronde et, à droite un homme qui lit un journal dont la une parle de la démission de Nixon en 1974 après le scandale du Watergate, mais l’homme lorgne plutôt la photo d’une nana dans les pages intérieures.

Roger Nellens, devant l'escalier sur lequel a peint l'artiste américain pendant l'un des ses séjours à Knokke. ©Alexander Popelier

"Keith Haring allait souvent s’asseoir sur ce banc pour écrire son journal", se souvient Roger Nellens, qui incarne sans aucun doute le personnage principal des trois années où Haring est venu en Belgique. Le Knokkois a invité Haring car il souhaitait reprendre le flambeau de son père Gustave, organisateur d’expositions, décédé en 1971. Celui-ci avait  attiré les plus grands au Casino, dont Picasso (1950), Matisse (1952), Magritte (1962) et Miró (1971). Après les succès incontestés de Niki de Saint Phalle (1985) et de Jean Tinguely (1986), Roger Nellens cherchait d’autres talents à présenter au public belge. "C’est Jean Tinguely qui m’a parlé de Keith Haring. Je ne le connaissais pas", explique Nellens, lui-même peintre autodidacte depuis 55 ans. "Jean décrivait Keith comme un artiste qui n’arrêtait jamais de dessiner."

Jean Tinguely écrit alors à l’artiste américain qui accepte de rencontrer Nellens en mars 1987. Six mois plus tard, la maison dy Knokkois devenait presque la seconde résidence de Haring. Malheureusement, son séjour à Knokke est loin de n’être que des vacances:  il travaille d’arrache-pied pour préparer une exposition solo dont le vernissage est prévu le 29 juin 1987. Il n’avait apporté aucune œuvre des États-Unis et a donc dû la constituer à partir de rien. Il ne lui restait que 12 jours pour réaliser plusieurs centaines de nouveaux dessins et peintures, qui devaient ensuite être mis en vente au Casino. Ainsi, et sans retenue, Roger Nellens lui a ainsi grandement facilité la tâche: il l’a logé au Dragon, l’a nourri (Haring note à plusieurs reprises que son hôte était un cuisinier hors pair), a également assuré sa détente (trampoline dans le jardin) tandis que les clients venaient à lui. La crème des collectionneurs belges fut d’ailleurs invitée chez Nellens et au Casino.

Frank Van Leenhove et un tshirt qu'il a fait encadrer. ©Alexander Popelier

La suite de l'article sur la reconstitution de l'été de Keith Haring à Knokke est à lire dans le numéro de Sabato de ce samedi 24 juin.

Lire également

Publicité
Publicité