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L'ex-propriétaire des Armes de Bruxelles vend sa collection

"La collectionnite est une maladie tenace" ©rv

Il a cédé son restaurant à Albert Frère en 2007. Il a vendu sa statue Dogon en décembre 2013 pour 325.000 euros, chez Christie’s Paris. La semaine prochaine, c’est sa collection qui passera sous le marteau, chez Millon. Pour Calixte Veulemans, déménager de Bruxelles à Knokke est lourd de conséquences.

La renaissance des Armes de Bruxelles a eu lieu en octobre 2018 et Calixte Veulemans (78 ans) ne voulait rater ça pour rien au monde. Une obligation familiale, vu que c’est son père qui a fondé le célèbre restaurant en 1921 et l’a dirigé jusqu’en 2007.

Il y a tellement de belles choses dans l’appartement bruxellois du collectionneur que l’on ne sait où donner de la tête. ©rv

Hélas, l’homme avait d’autres urgences, comme vider sa maison à Bruxelles. "Au départ, je voulais garder un pied-à-terre à Bruxelles, mais la vie à Knokke est si agréable que j’ai décidé de m’y installer à plein temps. Il ne me restait plus qu’à décider quelles pièces de ma collection j’allais emporter à Knokke - et celles que j’allais vendre."

Des choix cornéliens. "Soit je mettais tout dans des cartons et j’appelais un vide-grenier, soit je contactais des maisons de ventes aux enchères", explique-t-il. Heureusement, il a choisi la deuxième option. L’opération a pris deux ans et, mercredi prochain, le bam! du marteau résonnera irrévocablement: Millon Belgique vendra aux enchères plus de 300 objets de son cabinet de curiosité géant qui, avec le temps, avait envahi sa maison.

Exposition universelle

Son nouvel appartement de Knokke n’en est pas vide pour autant. "Un appartement minimaliste sur la côte dans les tons grège et sable, ce n’est pas moi!", s’exclame Veulemans en riant.

"Oui, ça fait mal de voir ses pièces de collection partir, surtout quand elles vous ont accompagné pendant 50 ans. Mais une vente aux enchères, c’est mieux qu’une boîte en carton, non?"

"Comme vous le voyez, je manque à nouveau d’espace. C’est presque aussi plein qu’à Bruxelles. Le résultat de toute une vie de collectionneur! Je crois qu’en fait, j’aurais aimé être antiquaire."

Le Bruxellois n’est pas entré dans l’histoire en tant qu’antiquaire, mais en tant que restaurateur, dans le sens entrepreneur horeca. "Depuis 1958, à 17 ans, j’aidais mes parents dans leur établissement bruxellois .

"Malheureusement, je n’ai pas vu grand-chose de l’Expo 58: nous organisions d’innombrables banquets à l’Exposition universelle, et notre restaurant de la rue des Bouchers faisait des heures supplémentaires", se souvient-il.

©rv

"Mes parents ont fait de leur restaurant tout simple, proposant principalement des fritures classiques, un établissement réputé. Chez nous, le roi Léopold III commandait toujours la même chose: des moules à l’escargot et une sole meunière. Jacques Brel avait sa table attitrée. Et, le 5 mai 1942, Hergé y a rencontré l’éditeur Louis Casterman pour signer son contrat pour les albums de Tintin."

Portion individuelle

En juin 2007, juste avant la crise financière, la famille cède son établissement. "Flo, un grand groupe français dans la restauration, nous a fait une offre que nous ne pouvions pas refuser", témoigne Veulemans. "Albert Frère était alors actionnaire majoritaire du groupe et il voulait donner au restaurant un cachet parisien. Hélas, Paris n’est pas Bruxelles. Il faut être un vrai Bruxellois pour comprendre ça."

La reprise par les frères Beyaz s’est également soldée par un échec. Après la faillite, l’établissement est repris par Rudy Vanlancker, de Chez Léon.

"Je rencontre parfois des gens qui connaissaient l’établissement. Ils me parlent avec nostalgie de nos moules, que mon père a été le tout premier à servir en portions individuelles. Mon frère et moi n’avions d’autre choix que de lui succéder, surtout après sa mort, en 1965. Mes frères Jacques et Gaëtan et ma sœur Chantal ont dirigé l’établissement avec beaucoup de dévouement à la grande époque."

©rv

A doctor’s lady

Dès l’âge de 14 ans, Calixte Veulemans se prend de passion pour les extraordinaires objets précieux qu’il voit dans les vitrines de la galerie du Roi, sur le chemin de l’école. Il passe deux fois par jour devant la mystérieuse vitrine de la légendaire antiquaire Germaine de Brabant, chez qui Hergé était également client.

"Dans une de ses vitrines, il y avait toujours un double paravent japonais doré à la feuille. Et devant celui-ci, un seul objet d’art, présenté sur un socle, un masque africain ou un objet asiatique qui attirait mon attention: je voulais savoir quelle était l’histoire de ces pièces isolées."

Bien sûr, en tant qu’écolier, il n’entrait pas chez l’antiquaire. Et son père, également prénommé Calixte, ne l’y a jamais emmené, car il n’était pas amateur d’art. Calixte junior a donc dû attendre ses 20 ans pour acheter des antiquités avec ses premières économies. "Cela ne fait aucun doute: c’est Germaine qui m’a transmis le virus de la collectionnite. C’est une maladie tenace."

©J.P. Serol

Est-ce à cause de cette “maladie” que sa collection compte autant d’objets à connotation médicale? "En effet, je vends mon trépan du XVIIIème siècle", explique-t-il. "Regardez comme il est bien fait! J’ai même la boîte d’origine avec toutes les pièces. Et ça, c’est une scie d’amputation du XVIIIème siècle. Je ne collectionne pas cette scie par goût du ‘gore’, mais parce que c’est un superbe objet en acier, ivoire et ébène. C’est aussi un horrible instrument de torture, surtout quand on sait que l’anesthésie et la stérilisation n’étaient pas courantes à l’époque. Les anciens rapports médicaux se terminaient souvent par “le patient a été très courageux, mais il n’a pas survécu”."

Veulemans va chercher une petite statuette en ivoire d’une femme nue. "Savez-vous ce que c’est? A Doctor’s Lady", explique-t-il. "En Chine, comme les femmes n’étaient pas autorisées à montrer leur corps à leur médecin, chacun d’eux avait dans son cabinet une statuette en ivoire représentant un corps féminin sur laquelle les patientes désignaient l’endroit où elles souffraient, pour qu’il pose son diagnostic. C’était médicalement irresponsable, pourtant elles ont été utilisées jusqu’au début du XXème siècle!"

L’ingénieur de Louis XIV

Ces instruments scientifiques, appelés ‘scientifica’, sont un des quatre volets du cabinet de curiosité classique. Veulemans en possède un certain nombre, ainsi que nous pouvons le constater dans le catalogue de vente aux enchères de Millon.

"Un appartement minimaliste sur la côte dans les tons grège et sable, ce n’est pas moi!"

Au fil des pages, nous découvrons une sphère armillaire intacte du XVIIIème siècle de Charles Desnos, une sphère céleste avec des anneaux représentant le mouvement des planètes autour du soleil, mais aussi un grand et très rare cadran solaire de Nicolas Bion, l’ingénieur de Louis XIV pour les instruments scientifiques. "Rien que des chefs-d’œuvre. Qui les aimera autant que moi? Je me pose vraiment la question", ajoute-t-il.

‘Exotica’, autre volet du cabinet de curiosités traditionnel, est, lui aussi, bien représenté. Des lunettes de neige Inuit, un globe de la célèbre maison parisienne Delamarche de 1804, un bas-relief hittite (territoire qui se trouve en Syrie et Irak actuels), un sceptre impérial japonais ou une monumentale fougère arborescente sculptée du Vanuatu, un archipel isolé près de l’Australie et des îles Fidji: même si Calixte ne voyage pas beaucoup, les cinq continents sont représentés dans sa collection. Et ce voyage autour du monde s’étend sur au moins cinq millénaires.

Beaux souvenirs

Le goût éclectique de Bruxellois a été influencé par l’antiquaire Germaine de Brabant, mais aussi par Jan Vlug: ce décorateur, créateur de tendances, designer de produits et collectionneur néerlandais a aménagé une série de bureaux et de résidences privées à Bruxelles, principalement dans les années 1970 et en collaboration avec le designer Jules Wabbes.

Même si le collectionneur n’a pas beaucoup voyagé, il a rassemblé des objets provenant des cinq continents et de toutes les époques. ©rv

C’est en 1960 que Veulemans fait la connaissance de l’architecte d’intérieur, qui vit et travaille à Bruxelles. C’est le début d’une longue amitié. "J’ai été impressionné par sa maison. Des sculptures égyptiennes aux ustensiles médicaux anciens, il avait de tout. Son goût éclectique m’a durablement marqué", explique-t-il.

"Jan aimait les meilleurs vins et les plus beaux vêtements. Et il savait créer des espaces vivants avec des pièces anciennes", écrit également Axel Vervoordt dans ses mémoires, ‘Souvenirs et réflexions’. Tout comme Veulemans, le marchand d’art anversois et philosophe de l’habitat rendait souvent visite à Vlug, allant jusqu’à le décrire comme son “mentor et maître du bon goût”. Il confesse aussi qu’il porte toujours les cravates de Vlug, que sa veuve lui a léguées à sa mort.
Veulemans n’a peut-être pas ses cravates, mais il a de beaux souvenirs.

"Savez-vous que c’est lui qui a conçu l’intérieur de La Terrasse Martini?", demande-t-il. Ce fabuleux bar de la famille Vastapane (alors importateur de Martini) se trouvait au 29e étage de la tour Rogier, aujourd’hui démolie. Entre 1958 et 1978, la jet set internationale venait y boire des cocktails à 117 mètres d’altitude. Que ce soient le joueur de foot Pelé ou les actrices Marlène Dietrich, Jane Fonda et Sophia Loren, tous trouvaient époustouflante la vue sur Bruxelles que l’intérieur de Vlug, avec une volière et sept perroquets!"

Activité favorite

Veulemans n’était pas seulement un ami de Jan Vlug. En 2002, à la mort de sa veuve, il a également acheté leur maison bruxelloise, une dépendance avec jardin d’Erik Dhont. Non seulement Veulemans a en grande partie conservé l’intérieur, mais il a même pris le relais de son mentor dans sa collectionnite obsessionnelle et sa manière de présenter les pièces.

"Acheter des antiquités était mon activité favorite pour mes loisirs, surtout pendant les années de gloire du restaurant. Presque tout ce que je gagnais, je le dépensais. J’ai toujours décidé seul, ce qui est peu fréquent. J’ai rarement vu des couples collectionner avec le même œil."

Cette statuette en bois de la renaissance allemande, Ève avec une pomme, date de 1510-1530. Elle a été achetée chez Kugel, à Paris, lors de la vente Jan Vlug. Estimation: 14.000-18.000 euros. ©J.P. Serol

Le restaurateur n’achetait pas seulement des pièces chez Germaine de Brabant, mais aussi de l’art africain et océanique chez Marc Leo Felix, des curiosa chez son ami Jean Richard Bormans, de l’art moderne chez René Withofs, des instruments de mesure scientifiques chez le spécialiste Alain Brieux, et dans la galerie parisienne J. Kugel.

"À la mort de Vlug, sa veuve a vendu sa superbe sculpture polychrome de la Renaissance allemande aux frères Kugel. Quand j’ai vu la statue du XVème siècle à Paris, je l’ai directement reconnue et je l’ai achetée en souvenir de l’intérieur de Vlug. Aujourd’hui, je la revends par l’intermédiaire de Millon."

Sculpture Dogon

Calixte Veulemans a acheté d’autres pièces en souvenir de ses mentors. Comme la sculpture Dogon qui, telle un agent de police aux bras levés, a trôné pendant trente ans dans la galerie de Germaine de Brabant et qu’il a achetée à sa mort, lors de la vente ‘collection Germaine de Brabant’ au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Il avait payé 180.000 francs belges (de 1981), à l’époque une somme importante qui avait coupé la chique des antiquaires présents.

Quand il a du temps libre, Calixte Veulemans écume les antiquaires. ©Karel Duerinckx

"De son vivant, Germaine n’avait jamais voulu vendre cette statue. Après la vente aux enchères, j’ai eu, à plusieurs reprises, la visite de marchands qui voulaient racheter la statue du XIVème siècle", explique-t-il. "Je l’ai revendue en 2013 chez Christie’s à Paris, pour 325.000 euros."

 

Qu’il soit acheteur ou vendeur, Veulemans connaît bien l’univers des salles de ventes aux enchères. Par l’intermédiaire de la maison Cornette de Saint-Cyr, il a vendu des meubles de Jules Wabbes et de Jan Vlug, des bandes dessinées originales de sa collection. Les 14 et 15 juin, 70 livres originaux de sa bibliothèque sont passés sous le marteau chez Arenberg Auctions, et 325 autres suivront en décembre.

"Vendre autant d’objets à la fois, comme je le fais chez Million, c’est une première, en ce qui me concerne. Je ne sais pas si je serai dans la salle pendant la vente. Je pense que ça me briserait le cœur. Oui, ça fait mal de voir ses pièces de collection partir, surtout quand elles vous ont accompagné pendant 50 ans. Mais une vente aux enchères, c’est mieux qu’une boîte en carton, non?"

Le cabinet de curiosité de Calixte Veulemans et les collections bruxelloises seront vendues aux enchères le mercredi 26 juin à 19h. Journées d’exposition les samedi 22, lundi 24 et mardi 25 juin, de 11h à 18h chez Millon Belgique, avenue des Casernes, 39b à 1040 Bruxelles. www.millon-belgique.com

©rv

 Cet article paraît dans notre Spécial Knokke de 150 pages, le samedi 22 juin avec L'Echo.



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