La céramiste Anne Marie Laureys | "Le bloc d’argile est ma toile vierge"

La céramiste Anne Marie Laureys nous parle de ce qui la fait se lever de son siège de potier: une usine désaffectée à Tubize, un hêtre de son jardin et Georgia O’Keeffe.

Publicité

Anne Marie Laureys

  • Artiste céramiste.
  • Spécialiste de la technique du tour.
  • Expose son travail à La Verrière à Bruxelles.
Le "trône" de la céramiste Anne Marie Laureys est le siège de la machine sur laquelle elle tourne ses sculptures.
©Alexander D'Hiet

Quelle est la chaise de votre vie?

"Le siège de la machine sur laquelle je tourne mes sculptures. Je le considère comme mon trône. Avant de m’y installer pour faire des pots, je mets une vieille robe rose que ma mère m’a donnée. Elle l’avait achetée dans un magasin scandinave dans les années 60. Cette robe me laisse une grande liberté de mouvement. Tourner des pots sur cette machine est un moment de sérénité et de magie. Le bloc d’argile est ma toile vierge: je sors littéralement les pots ronds de la terre. La plupart des tours sont compacts et mobiles, ce qui permet de les emmener partout, mais cette machine encombrante est impossible à déplacer. Elle a une histoire: je l’ai trouvée il y a 35 ans dans une usine désaffectée à Tubize où l’on fabriquait des bijoux fantaisie. Par le bouche-à-oreille, j’ai appris qu’un four à gaz y était mis en vente. Le hall gigantesque était rempli de machines: un tour de potier, une presse à carrelages, une presse à pots ainsi que d’autres outils pour la fabrication de bijoux en céramique. Nous avons d’abord acheté le fameux four. Deux jours plus tard, le vendeur nous a demandé si nous ne voulions pas prendre les autres machines. Nous en avons emporté tellement que nous avons dû chercher un nouvel atelier, ce qui nous a conduits à Russeignies, un village dans le Hainaut. Ce tour de potier a été déterminant pour de nombreux choix ultérieurs dans notre vie."

Qu’est-ce qui vous a récemment fait tomber de votre chaise?

"Lors de la tempête du 18 février, nous avons perdu un énorme hêtre du jardin. Nous y tenions beaucoup. Nous avons essayé de donner à ce drame une issue positive et l’avons fait débiter en planches. Celles-ci doivent sécher pendant au moins six ans, après quoi des membres de la famille ou des connaissances pourront en faire quelque chose de noble, comme un parquet ou un escalier. L’arbre intègre une sorte de lenteur. Il lui faut des décennies pour devenir un géant, mais une tempête peut mettre brutalement fin à sa vie. Ensuite, il faut à nouveau des années avant de pouvoir en faire quelque chose de constructif."

Anne Marie Laureys est spécialiste de la technique du tour.
©Alexander D'Hiet

Avec qui aimeriez-vous échanger de chaise pendant une journée?

"Avec Edward Leedskalnin (1887-1951). En Floride, nous avons visité son œuvre, le Coral Castle à Homestead. Entre 1923 et 1951, il a réalisé de ses mains une série de sculptures, de cadrans solaires et d’éléments fascinants à partir de mille tonnes de pierre de corail. Un exploit surhumain, car il a transporté et taillé toutes ces lourdes pierres entièrement seul. Ce jardin de sculptures était pour lui une manière de surmonter son chagrin: le jour de son mariage, sa promise, Agnes Skuvst, l’a abandonné devant l’autel. Suite à cela, il a directement quitté la Lettonie pour immigrer aux États-Unis, où il a modelé ce mémorial en pierre. J’aime ces folies, car elles expriment l’individualité sans inhibition."

Qui aurait une chaise au dîner de vos rêves?

"Je voudrais réunir une tablée de plasticiens, et plus précisément des peintres ou des sculpteurs qui se sont également essayés à l’argile. J’aimerais qu’ils m’expliquent comment ils ont vécu cette expérience et comment ils ont ressenti ce métier. À la fin de sa vie, la peintre américaine Georgia O’Keeffe a réalisé des sculptures très intéressantes en céramique. À l’époque, elle était presque aveugle, mais elle travaillait avec son partenaire beaucoup plus jeune, Juan Hamilton. J’ai découvert ses céramiques lors de la rétrospective qui lui a été consacrée au Centre Pompidou à Paris. L’artiste italien Lucio Fontana est connu pour ses toiles qu’il "sculptait" en les entaillant avec un couteau, mais, au début de sa carrière, dans les années 30, il a également réalisé des animaux et des crucifix très baroques et ludiques en céramique. Marc Chagall a modelé des assiettes et des vases sur lesquels il a peint les mêmes thèmes que sur ses toiles. Isamu Noguchi pourrait également être de la partie. Le musée LaM à Villeneuve-d’Ascq accueille actuellement une exposition consacrée à cet artiste nippo-américain qui s’est fait connaitre grâce à ses lampes 'Akari' en papier. Elle présente une centaine de ses expériences formelles en céramique, qui donnent envie d’en découvrir davantage."

Avez-vous déjà retiré la chaise de quelqu’un?

"Je prends automatiquement mes distances lorsqu’une situation susceptible de devenir conflictuelle se présente. J’appelle cela de l’autonomie, et c’est typique d’un être sensible comme moi. En m’isolant, tout devient plus lent et plus laborieux dans ma carrière. Mais c’est comme ça et je m’en accommode."

Publicité
Publicité
Publicité