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Le collectionneur Walter Vanhaerents expose à Venise

L’exposition à Venise n’est pas seulement le cadeau d’anniversaire de Walter Vanhaerents, c’est aussi un passage de relais: "Pendant que je serai ici, mon fils Joost et ma fille Els prendront la direction de ma fondation à Bruxelles." ©Karel Duerinckx

Pour son septantième anniversaire, Walter Vanhaerents organise une exposition à la Biennale de Venise, 'Heartbreak Hotel', dont il assure le rôle de curateur. "On me dit que je suis trop modeste. Il était temps de sortir de l'ombre."

Comment fêter dignement mes septante ans? Franchement, je ne me voyais pas faire un voyage dans les Canaries!" s'exclame Walter Vanhaerents en riant. Il a eu une bien meilleure idée: profiter de la Biennale de Venise pour monter sa propre exposition. "Le projet me trottait en tête depuis des années et voilà, le moment est enfin venu. Le 20 avril, je pars pour cinq mois dans la Cité des Doges où j'ai loué une maison, comme ça je profiterai pleinement de mon expo et de la Biennale. Entretemps, je suis des cours intensifs d'italien."

Le collectionneur d'art contemporain est une figure connue à Bruxelles. Depuis 2007, il possède son musée privé dans le quartier Dansaert. "Par le plus grand des hasards, c'est là que j'ai trouvé le bâtiment parfait pour y entreposer ma collection d'oeuvres d'art. Au départ, je m'étais réservé ce lieu, mais j'ai fini par me décider à y accueillir des visiteurs le samedi." Les architectes Robbrecht & Daem ont métamorphosé l'entrepôt des années 30 en un impressionnant espace d'exposition de 3.500 mètres carrés où il organise des expositions de sa collection dont il change l'accrochage tous les trois ans environ. "Pour Venise, j'avais malheureusement beaucoup moins de temps. Ce n'est qu'en octobre 2014 que j'ai enfin réservé définitivement mon espace. À Venise, plus vous vous décidez tôt, plus le loyer est élevé. Les prix peuvent être déments et les Italiens sont durs en affaires! J'ai sillonné toute la ville pour trouver le bon emplacement."

Walter Vanhaerents exposera -entre autres- ce clown, un travail du suisse Ugo Rondinone. ©Karel Duerinckx

Slow art
L'oeil de Vanhaerents s'est finalement porté sur le 'Zuecca Project Space', sur l'île de la Giudecca, dans ce qui, au XVIème siècle, fut un couvent conçu par le célèbre architecte Palladio. Aujourd'hui, le bâtiment abrite le palace Bauer Palladio. "C'est un endroit un peu sombre avec des hauts plafonds. C'est vrai qu'un palais vénitien classique avec les murs qui s'écaillent, c'est très beau, mais c'est aussi très contraignant. Cet espace un l'un des plus sobres que je connaisse, idéal pour une expo."

Vanhaerents est bien entouré vu que la Punta Della Dogana, l'espace d'art privé de François Pinault transformé en 2008-2009 par l'architecte Tadao Ando pour 20 millions d'euros, se trouve juste en face. "La Giudecca est un peu en dehors du parcours traditionnel de la Biennale qui va de l'Arsenale aux Giardini, mais cette île me plait parce qu'il faut décider d'y aller. Et le fait que la 'Zuecca' soit adjacente à un palace s'inscrit parfaitement dans ma philosophie: je voulais créer une pause dans la Biennale, un lieu consacré au "slow art", où l'on peut prendre tout son temps et même un café dans le patio."

Le collectionneur a découvert cet espace lors de l'édition précédente de la Biennale. L'artiste chinois Ai Weiwei y avait présenté son installation 'Straight', une salle remplie de tiges d'acier rouillé provenant de bâtiments scolaires du Sichuan détruits par le tremblement de terre de 2008. Chaque tige torsadée avait été redressée, pour former une surface avec différents niveaux. "Le 'Zuecca Project Space' a une superficie de 200 mètres carrés, ce qui permet beaucoup de choses. L'île de la Giudecca, où se trouve aussi le Cipriani, était le lieu où, aux XVIème et XVIIème siècles, étaient bannies les familles vénitiennes tombées en disgrâce. Cette idée du bannissement est devenue le fil rouge dans mon exposition, qui porte le titre de 'Heartbreak Hotel'."

Ai Weiwei Straight, 2008-2012 Steel reinforcing bars, 6 x 12m Installation view,Zuecca Project Space,Venice, 2013. ©Courtesy, the artist and Lisson Gallery

La douleur et le kitsch
Ce titre se rattache à une tradition que Walter Vanhaerents a instaurée dans son musée privé: il a déjà donné des titres de chansons à trois expositions: 'Man in the Mirror' (2014), 'Sympathy for the Devil' (2011) et 'Trouble in the House' (2007). "Pour 'Heartbreak Hotel', Elvis Presley s'est inspiré d'un article lu dans le journal: un homme s'était suicidé dans un hôtel en laissant une lettre d'adieu qui se réduisait à une seule phrase, 'I walked a lonely street'. Un drame macabre opposé à l'exotisme que représente un hôtel américain: on retrouve cette tension dans l'exposition. J'aime la beauté avec un côté sombre, la tristesse des palmiers qui se balancent au vent, des néons d'hôtel qui brillent dans une impasse. La douleur et le kitsch dans une image."

Vanhaerents a choisi treize oeuvres de sa collection privée sur base de ce thème. "Rien n'a été acheté spécialement pour l'expo. Le centre de gravité sera 'Martyrs', une vidéo en quatre parties de l'américain Bill Viola, où des martyrs sont confrontés aux quatre éléments -eau, feu, terre et air." Le collectionneur l'a achetée en 2014, quand Viola a installé cette oeuvre dans la cathédrale St Paul de Londres Parmi les autres oeuvres exposées :un clown mélancolique du suisse Ugo Rondinone, une installation de la portugaise Joana Vasconcelos, une sculpture de l'allemande Katharina Fritsch et des travaux d'Andy Warhol et de Bruce Nauman.

"Nous confrontons ces grands noms au travail de jeunes artistes. Pour cela, nous avons commandé une sculpture à l'américain Nick Van Woert. Nous avons choisi de ne montrer que des vidéos et des sculptures, pas des peintures. Les plafonds de la salle sont si hauts que je voulais y exposer des oeuvres ayant un certain volume, en dialogue avec l'architecture. L'architecte bruxellois Pierre Lhoas va m'aider à réaliser cette scénographie. Notre idée, c'est de diviser l'espace par un dénivellement. Lhoas a également été choisi pour le pavillon belge."

Collectionneur et curateur
Walter Vanhaerents a décidé d'assurer le rôle de curateur. D'abord parce qu'un curateur externe a généralement besoin d'un an pour monter une exposition, un délai dont il ne disposait pas. Mais aussi parce que personne ne connaît mieux la collection que lui. "Curateur n'est pas un métier protégé. Je n'ai besoin d'aucun certificat ni de quoi que ce soit d'autre pour exercer cette fonction. En tant que collectionneur, je sais parfaitement pourquoi j'achète une oeuvre plutôt qu'une autre. Et j'ai une certaine expérience dans l'organisation d'expositions à Bruxelles. D'ailleurs, le collectionneur Anton Herbert et la créatrice de mode Miuccia Prada ont également été les curateurs des dernières expositions présentées dans leurs fondations. Au départ, je pensais faire appel à un curateur, mais cela n'a pas abouti. Mon entourage me disait "Mais pourquoi ne pas le faire tout simplement toi-même?" Voilà pourquoi j'ai relevé le défi, mais avec un délai si court, je n'avais pas une minute à perdre!"

Modestie
L'exposition de Venise n'est pas seulement un cadeau d'anniversaire: elle marque également un point de rupture dans la vie de Vanhaerents. "Pendant que je serai ici, mon fils Joost et ma fille Els reprendront les rênes de mon espace de Bruxelles." L'entreprise familiale de construction et de promotion immobilière a été vendue au Groupe Artes. "Leur rêve est de poursuivre l'aventure de la collection Vanhaerents. Mes deux enfants adorent l'art contemporain. C'est le bon moment pour déléguer, vu que je serai quand même à Venise. Ils sauront de quoi il en retourne et que le rythme est soutenu."

Si la Vanhaerents Art Collection vous intéresse, Sabato invite le samedi 21 mars à 14 heures, 20 x 2 lecteurs à participer à une visite exclusive de la fondation artistique à Bruxelles, en présence de Walter Vanhaerents. Vous êtes invité à vous inscrire sur
www.sabato.be/visite
Les gagnants seront personnellement avertis.

Va-t-il lever le pied? "Ce sera difficile. Nous verrons bien, mais, un jour ou l'autre, je vais devoir passer le relais. Cela ne signifie pas que le rôle de la Vanhaerents Art Collection soit terminé à Bruxelles. Nous sommes complémentaires aux musées. 90% des artistes que nous exposons ne sont pas représentés dans les musées belges comme c'est souvent le cas pour les jeunes artistes du Moyen-Orient, d'Afrique ou d'Asie. Notre seul problème, c'est que nous sommes encore trop peu connus. La Vanhaerents Art Collection reste un endroit secret. Les gens disent toujours que je suis trop modeste. En tant que collectionneur, avoir une mentalité low profile, c'est important. Quand on est trop médiatisé, on se laisse emporter par les hypes. En gardant de la distance, je peux choisir de manière plus ciblée. Mais, quand même, il est temps que je ne sois plus si modeste. Je suis fier de ce que j'ai accompli. Il est temps de sortir de l'ombre."

'Heartbreak Hotel', du 6 mai au 15 septembre à la Biennale de Venise, Zuecca Project Space, Fondamenta delle Zitelle, 32, Giudecca, Venise.
'Man in the Mirror', jusqu'au 28 octobre 2017. 
'Philippe Parreno - Marilyn', jusqu'au 30 janvier 2016, sur rendez-vous. www.vanhaerentsartcollection.com

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