sabato

Le détective du monde de l'art

Koen De Groeve achète des œuvres d'art anonymes ou mal attribuées dans les ventes aux enchères, à des particuliers et chez les marchands. Ensuite, il les analyse pour essayer d’en découvrir l'auteur. ©Karel Duerinckx

Koen De Groeve a un hobby original: il achète des oeuvres anonymes et, ensuite, il cherche qui en est l'auteur. Il a ainsi déjà découvert des oeuvres de maîtres tels que Jan Brueghel, Meindert Hobbema, Frans Snijders, Pieter Claesz, Joos de Momper par exemple. Portrait d'un détective en maîtres (anciens).

"C'était comme un examen. J'étais ultra nerveux, tout dépendait du verdict de Margaret", explique Koen De Groeve. Margaret Klinge est l'experte mondiale de David Teniers (1610-1690). Toute sa vie, elle a étudié l'art flamand du XVIIème siècle et Teniers en particulier. "Si elle dit que l'oeuvre n'est pas de sa main, il faut l'accepter. Il était donc normal que je sois nerveux quand nous lui avons présenté notre découverte."

Koen De Groeve est pharmacien de formation. "Mes connaissances en chimie me sont souvent utiles quand il faut analyser les différentes sortes de peintures, de vernis ou même de craquelés." ©Karel Duerinckx

De Groeve et son associé, Philippe Moris, avaient acheté ensemble un paysage avec un berger et son troupeau. Dans le regard des vaches et des moutons, ils pensaient reconnaître le style de Teniers. Pourtant, Margaret Klinge avait été formelle: "Koen, les chances que vous ayez trouvé une oeuvre authentique sont très faibles. Teniers est l'un des peintres les plus copiés. Ses oeuvres ont été copiées du XVIIème au début du XIXème siècle. Très souvent, par d'excellents peintres."

On comprend que De Groeve et Moris aient été nerveux quand ils ont laissé la peinture chez elle, pour une inspection de quelques heures. "Nous faisions les cent pas dans le musée de Düsseldorf sans pouvoir nous concentrer sur les oeuvres exposées. Heureusement, Margaret n'a pas fait durer le suspense: à notre retour, elle nous a accueillis avec les mots suivants: "Félicitations, vous êtes les heureux propriétaires d'une excellente oeuvre de Teniers, datant de 1660 environ et bien conservée. De plus, c'est une oeuvre dotée d'un magnifique pedigree, qui remonte au début du XVIIIème siècle. Je connaissais cette oeuvre par la littérature, mais je ne l'avais jamais vue en réalité. Elle vient de la collection d'un dramaturge français et a même appartenu ensuite à l'un des fondateurs du Musée de Glasgow". Philippe et moi étions on ne peut plus soulagés. Notre intuition avait été bonne."

Acheté: Peinture flamande sur panneau en chêne du XVIème siècle représentant deux moines en train de prier. Statut: Koen De Groeve a fait faire une étude chronodendrologique, le panneau date des années 1528. Peintre: Marinus Van Rymerswaele. ©RV

Trésor sous la saleté
Depuis 35 ans, Koen De Groeve achète des tableaux dans les ventes aux enchères, aux particuliers et chez des marchands. Il cherche les oeuvres anonymes ou mal attribuées et, ensuite, il ausculte pour en découvrir l'auteur. "Les maisons de vente ou les antiquaires font parfois des erreurs, par inadvertance ou pour ne pas prendre le risque d'être responsables d'une mauvaise attribution. Et, plus fréquemment encore, ils n'ont pas le temps d'effectuer des recherches en profondeur", explique-t-il. Grâce à des longues années d'accumulation de connaissances et de recherches approfondies, De Groeve a déjà à son actif une série de découvertes spectaculaires.

Récemment, un "paysage anonyme avec moulin", décrit comme datant du XIXème siècle, avait attiré son attention. Bien que la peinture ait été recouverte de plusieurs couches de vernis, il était convaincu qu'il s'agissait d'un tableau du XVIIème siècle hollandais. "J'ai acheté ce petit paysage 750 euros. Si l'oeuvre n'était pas importante, je ne l'aurais pas payée trop cher. Ma restauratrice était moins enthousiaste. Pourtant, je lui ai demandé de la nettoyer, on ne sait jamais. Trois semaines plus tard, elle m'appelle: "J'ai une bonne nouvelle, Koen, c'est une oeuvre du XVIIème siècle! Mieux encore, sous la saleté, une signature est apparue, celle de Meindert Hobbema, un des plus importants peintres paysagistes du Siècle d'Or hollandais." J'avais supputé la même chose, mais jamais je n'aurais osé espérer avoir un authentique Hobbema."

Une découverte très intéressante, car l'oeuvre de Hobbema est exposée à la National Gallery, au Rijksmuseum, à l'Hermitage et au Metropolitan. Depuis, le petit paysage a également été authentifié par différents spécialistes du Siècle d'Or hollandais. "Il est extrêmement important d'obtenir la confirmation de l'authenticité d'oeuvres de grands maîtres par les plus grands experts. Leur expertise et leur jugement sont essentiels. Vous aurez beau clamer qu'une oeuvre est de tel ou tel grand peintre, sans la reconnaissance officielle de ces connaisseurs, vous n'êtes nulle part. C'est votre parole contre la leur. En fait, je n'achète pas toujours ce que je trouve beau", explique Koen. "En général, c'est la qualité d'une oeuvre qui m'attire. Les paysages champêtres hollandais à la Hobbema, par exemple, ce n'est pas mon truc: je préfère les pièces historiques. C'est pourquoi je ne suis pas très attaché à ce Hobbema. Je vais peut-être m'en séparer pour acheter des nouvelles oeuvres, encore plus belles. Mais, renoncer à cette oeuvre, c'est dire définitivement adieu à une découverte dont je suis vraiment fier."

Acheté: Nature morte avec violon et partitions. Statut: De Groeve a découvert le monogramme de Pieter Claesz (1597-1660) sur une en-tête de lettre sur le tableau même. L’experte Martina Brunner-Bulst l’a authentifié. ©RV

Silence absolu
La première grande découverte de Koen date d'il y a 20 ans: c'est une oeuvre de Pieter Claesz (1597-1660), un des plus importants peintres hollandais de natures mortes. Le tableau représente un violon et des partitions et elle est reconnue comme une de ses premières oeuvres. C'est donc une pièce importante sur le plan historique également. "Le jour où je l'ai découverte, je ne connaissais pas ce peintre, Pieter Claesz. À l'époque, j'étais spécialisé dans l'école flamande du XVIIème siècle. J'avais lu l'un ou l'autre article, mais il m'était un peu sorti de la tête. Une fois chez moi, je me suis replongé dans mes sources. Une deuxième inspection de la toile a confirmé ce que je pensais: son monogramme était dissimulé dans l'en-tête d'une lettre représentée sur la peinture. Je pouvais acheter cette oeuvre, mais mon travail ne faisait que commencer. J'ai voyagé dans toute l'Europe pour voir toutes ses natures mortes. Une fois suffisamment sûr de mon coup, j'ai invité Martina Brunner Bulst, la célèbre experte de Claesz. Elle a passé quarante-cinq minutes à inspecter l'oeuvre sous toutes ses coutures, dans un silence absolu. J'étais sur des charbons ardents. Son verdict est tombé: " Ohne Zweifel, ein Pieter Claesz." Je l'entends encore."

Depuis, l'oeuvre a été évaluée par le connaisseur néerlandais Pieter Biesboer, conservateur honoraire du Frans Hals Museum de Haarlem. Elle est également reprise dans la monographie officielle de Claesz, ce qui lui a permis d'être de toutes les grandes rétrospectives du maître, à Washington, Haarlem et Zurich. C'est important pour Koen, mais aussi pour le pedigree de l'oeuvre.

Picasso première époque
De Groeve a une vingtaine de découvertes à son actif, dont d'importantes oeuvres de Francesco Solimena, Jules Breton, Frans Snijders, Jan Brueghel, Johannes Verspronck, Marinus Van Reymerswaele, Joshua Reynolds et bien d'autres. D'autres achats sont encore à l'étude, comme un curieux portrait de bébé endormi sur une chaise, un tableau qui date du début du XXème siècle. "J'ai immédiatement pensé à un des premiers Picasso", raconte Koen. "Mais comment le prouver ?" Quelques recherches permettent de dégager un faisceau d'indices: tout d'abord, le style assuré et la touche de liberté qui correspondent parfaitement au Picasso de la fin 1901. La palette typique de Picasso à la veille de sa période bleue. La chaise sur laquelle l'enfant est assis est du même type que celles qui figurent sur d'autres Picasso de cette période et elle vient de la prison pour femmes de Saint-Lazare où Picasso allait régulièrement peindre. D'autres indices importants sont le cadre typiquement espagnol et le cachet du fabricant de la toile établi à Paris. Également intéressante, une vieille étiquette portant les lettres RyB, qui correspondent au nom de famille du père de Picasso, Ruiz y Blasco. Celui-ci vendait les oeuvres de son fils dans les galeries madrilènes.

Je n'achète pas toujours ce que je trouve beau. C'est la qualité de l'oeuvre qui guide mon choix.
Koen De Groeve

"D'autres étiquettes portent des numéros de lots de ventes ou des numéros de galeries, mais elles sont plus difficiles à déchiffrer", explique De Groeve. Pour lui, la combinaison de l'âge de l'oeuvre, de l'origine de la toile et du cadre espagnol ne laisse pas beaucoup d'autres possibilités. "Bien sûr, la qualité est décisive. Ce sont des hypothèses qui me font penser à Picasso, ce ne sont pas encore des preuves concluantes. De plus amples recherches sont nécessaires, mais la persévérance paie. Vous savez, nous n'avons pas les moyens d'acheter des oeuvres de maîtres comme Picasso: pour arriver à acheter des tableaux importants, nous utilisons un grand sens artistique, des connaissances et beaucoup d'engagement. J'espère que, dans notre cas, le manque d'argent peut être compensé par suffisamment de connaissances."

Les oeuvres sont régulièrement prêtées pour des expositions ou des musées, mais si vous souhaitez admirer quelques-unes des trouvailles de ce fin limier, rendez-vous à la Maison Rubens à Anvers. Depuis 2012, quelques oeuvres de sa collection y sont exposées: une nature morte d'Alexander Adriaenssen (1640), une 'Fête des Singes' de Jan Brueghel l'Ancien (vers 1620), une nature morte de Frans Snijders (vers 1613) et une version atelier de l'autoportrait de Rubens du Buckingham Palace. De Groeve considère la nature morte de Snijders comme sa découverte la plus importante. En tout cas, pour le moment. Il a acheté l'oeuvre "anonyme, XIXème siècle" avec son associé. Elle n'avait pas été nettoyée depuis 200 ans.

"Une oeuvre d'une telle qualité, en excellent état et de sa meilleure période, on ne trouve pas ça tous les jours! Plusieurs musées internationaux ont déjà manifesté leur intérêt", sourit Koen De Groeve. "Les oeuvres sont en sécurité dans la Maison Rubens: le seul inconvénient, c'est que je ne peux pas aller les voir tous les jours. La reconnaissance par les meilleurs experts et leur présence dans leur catalogue raisonné est pour moi, une belle récompense. Et que nos découvertes soient exposées dans un musée comme la Maison Rubens est juste fantastique."

Achat: La Fête des Singes. Statut: De Groeve a pensé voir la main de Jan Brueghel dans le traitement de la nappe. En effet, il semblerait bien que ce soit une œuvre de Brueghel. Koen De Groeve: C’est l'un des quatre tableaux qui sont actuellement en prêt à la Maison Rubens. ©RV

Pour Koen De Groeve, pister les oeuvres d'art est un passe-temps qui a dérapé pour cet amateur qui n'a pour bagage qu'une formation de pharmacien. "Mes connaissances en chimie sont souvent venues à point nommé pour étudier des types de peintures, des couches de vernis et des craquelés", dit-il. Son oeil pour l'art, il le tient de sa mère. Également sans formation en histoire de l'art, elle a réussi à rassembler une magnifique collection d'art de toutes les époques. "Artefacts égyptiens datés du premier millénaire avant J.C., vases grecs, statues romaines, peintures du XVIème au XXème siècle. Elle nous a fait aimer l'art. Très tôt, j'ai fréquenté les musées, les ventes et les expos avec elle."

Beaucoup d'oeuvres des parents de cet autodidacte ont fait le tour du monde dans le cadre de diverses expos. "J'avais une vingtaine d'années quand j'ai décrypté la provenance précise d'un grand Quellinus. Je suis parvenu à accéder aux archives grâce à un petit mensonge. Là, j'ai pu étudier toutes sortes de documents et de sources. Quand l'oeuvre a voyagé à Taiwan pour une exposition sur les peintres flamands du XVIIème siècle, je l'ai accompagnée. Lors de l'inauguration, j'ai rencontré les conservateurs de quelques grands musées. C'était ma première incursion dans ce monde fermé."

Pour entrer chez Walter Liedtke, conservateur de l'art européen au Metropolitan à New York, Koen a eu besoin d'un peu plus d'audace. Comme il voulait voir quelques oeuvres dans les réserves du Metropolitan, il a demandé un rendez-vous. Liedtke l'attendait dans le stock. "J'aimerais voir quelques maîtres flamands intéressants comme matériel de comparaison pour les oeuvres de ma collection", lui a déclaré De Groeve. "Ensemble, nous avons étudié quelques oeuvres et nous sommes arrivés à parler de ma passion pour l'art et de celle de mes parents. Liedtke a senti que j'étais réellement mordu et que j'avais même des connaissances. Depuis lors, nous sommes amis. Chaque fois que je suis à New York, on se voit. J'entretiens aussi des contacts avec d'autres curateurs, restaurateurs et conservateurs en Belgique et à l'étranger."

©Karel Duerinckx

Acheté sur internet
Ces dernières années, De Groeve collectionne en concertation avec son associé et ami Philippe Moris. Professionnellement, ils sont actifs dans l'immobilier, mais, pour leur hobby, ils courent les ventes aux enchères, les musées, les foires d'art, les archives et les experts dans le monde entier. "Quand une oeuvre est mise en vente, nous allons toujours aux journées d'exposition. Nous n'achetons jamais sans l'avoir vue de nos yeux. Sauf une fois, récemment, à Londres. Nous avions découvert sur Internet un petit paysage du XVIIème, très sale, proposé comme "anonyme du XVIIème siècle" et que nous supposions être un Joos de Momper. Ce n'est que lorsqu'il est arrivé à la maison, et que nous l'avons vu, que nous en avons eu la certitude. Sous les épaisses couches de vernis, nous avons même reconnu la main de trois peintres, ce qui n'était pas exceptionnel dans la peinture anversoise XVIIème: le paysage est De Momper, les personnages de Hendrick van Balen et les animaux de Jan Brueghel l'Ancien. Un nettoyage et une restauration parfaitement exécutée par Griet Blanckaert rendront à l'oeuvre son ancien éclat."

Art contemporain
Il est frappant de constater que chez De Groeve, il y a surtout des oeuvres de la fin du XIXème siècle. Le salon est décoré de peintures de symbolistes belges - Emile Fabry, Léon Frédéric, Constant Montald et Walter Sauer. Ces oeuvres sont particulièrement bien assortis au mobilier Art Déco. Parfois, Lut, son épouse, l'incite à acheter une oeuvre contemporaine. Vic Gentils, Marc Mendelsohn, Johan Tahon, Philippe Tonnard et Johan Clarysse sont aux murs dans d'autres pièces, aménagées avec du mobilier plus moderne. "Nous achetons ces oeuvres chez ma soeur, Hermine, qui a la galerie Siegfried De Buck à Gand. Sans être connaisseur en art contemporain, je vais voir ce qu'elle expose. Elle a du flair. Dans sa galerie pilote, les oeuvres sont abordables. En général, je trouve les prix de l'art contemporain exagérés. Le pire, c'est que l'on ne peut pas faire de découvertes !"

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité