Le remake de l’architecte Paul Robbrecht à la galerie Xavier Hufkens

C’est avec une exposition solo de la superstar Christopher Wool que Xavier Hufkens réouvre sa galerie rénovée à Ixelles. Un cadeau monumental de plus de 2.200 m2 pour les artistes comme pour Bruxelles.

"Paul, ton bâtiment a bien fonctionné pendant 30 ans, mais là, il faut vraiment faire quelque chose." Quand le galeriste Xavier Hufkens (57 ans) reprend contact avec l’architecte Paul Robbrecht, il y a trois ans, le briefing était assez succinct. Dire qu’il "s’est passé quelque chose" dans l’intervalle est un euphémisme: la surface de la galerie a triplé pour atteindre plus de 2.200 m2. L’espace existant a été étendu par une nouvelle construction monumentale qui, avec son empilement de volumes décalés, rappelle le New Art Museum de SANAA à New York. "Le défi majeur consistait à réunir la maison de maître de Xavier, qui date de 1900, et le nouveau bâtiment monolithique", déclare Robbrecht. "C’était pour moi une commande très spéciale, car j’ai dû repenser ma propre création, 30 ans plus tard."

Avant de visiter la galerie, Robbrecht nous emmène de l’autre côté de la rue Saint-Georges. Le chaos urbain ne perturbe pas l’architecte de 71 ans: il veut absolument nous montrer l’espace qui sépare la nouvelle construction de sa voisine. "Le bâtiment se détache de son environnement et présente une façade en béton très fermée", explique-t-il. "Le contraste entre le dynamisme de la ville et la sérénité de cet espace est incroyable. Dès que l’on entre, on est confronté à l’art"

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"C’était pour moi très spécial, car j’ai dû repenser ma propre création, 30 ans plus tard".
Paul Robbrecht

C’est ce que l’on ne voit pas depuis la rue qui est le plus impressionnant: le terrain a été creusé à 18 mètres de profondeur pour obtenir deux étages souterrains supplémentaires. "Quand cette fosse a été ouverte, je me suis demandé dans quoi nous nous étions lancés. Maintenant, je suis très satisfait", explique Hufkens. "Les possibilités sont énormes."

Paul Robbrecht voulait concevoir des supports architecturaux pour l’art. "En tant qu’architectes, nous ne sommes pas en concurrence avec l’art."
©Alexander D'Hiet

Pas un one shot

Le galeriste prévoit un show inaugural surprenant: une exposition solo de Christopher Wool (1955), un des peintres américains les plus influents de ces trois dernières décennies. "Pour moi, c’est l’artiste idéal pour inaugurer la nouvelle galerie. D’autant plus qu’il occupe tous les espaces simultanément. C’est ici que Wool organise sa première expo solo depuis le Guggenheim de New York en 2014. Il exposera de nouvelles œuvres pour la première fois en cinq ans. Nos premiers contacts remontent à 1996. Quelle patience!", s’exclame Hufkens en riant. "C’est notre première collaboration, mais l’exposition n’est pas un one-shot, sans quoi nous ne la présenterions pas à cette échelle. Nous avons l’intention et l’espoir de travailler avec lui longtemps."

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Le jour où nous rencontrons Xavier Hufkens et Paul Robbrecht à Bruxelles, les œuvres de Wool ne sont pas encore accrochées. Heureusement, car des dizaines de corps de métier s’activent encore dans un concert assourdissant de machines. Chaque minute compte pour respecter la date limite du 2 juin. Robbrecht semble un peu stressé, mais Hufkens reste calme. "Je sais que le bâtiment est en bonnes mains."

La galerie est un labyrinthe, mais dans un sens positif: il y a plusieurs circulations possibles.
©Alexander D'Hiet

Manifeste

Xavier Hufkens ou sa première galerie d’art à Saint-Gilles en 1987, à l’âge de 22 ans. Il s’installe rue Saint-Georges à Ixelles en 1992. "À l’époque, j’avais choisi Robbrecht & Daem parce qu’ils étaient les meilleurs", déclare-t-il. "M’adresser à nouveau à eux trente ans plus tard m’a semblé une évidence."

"J’ai été agréablement surpris", poursuit Robbrecht. "Nous nous sommes rencontrés quand Xavier avait une petite vingtaine d’années. Je suis maintenant septuagénaire. Durant toutes ces années, l’art est devenu un fil rouge dans ma vie et mon travail. En 1986, l’artiste Niele Toroni était déjà intervenu dans ma maison dans le cadre de l’événement artistique ‘Chambres d’Amis’ à Gand, orchestré par Jan Hoet. C’est alors que j’ai fait la connaissance de l’artiste allemande Isa Genzken. L’année suivante, j’ai inventé avec elle le slogan "Floor for a Sculpture, Wall for a Painting" pour un projet d’exposition à De Appel à Amsterdam. Et ce slogan est devenu mon manifeste. Concevoir des supports architecturaux pour l’art, c’est ce que je voulais faire. En tant qu’architectes, nous ne sommes pas en concurrence avec l’art; nous mettons les moyens de l’architecture à son service: lumière, espace, circulation, orientation, scénographie."

©Alexander D'Hiet

Dans l’œuvre de Robbrecht & Daem, art et architecture travaillent à l’unisson. Le bureau de Gand a notamment pensé des musées (BRUSK à Bruges), des galeries (Whitechapel à Londres et Greta Meert à Bruxelles), un pavillon (Middelheim à Anvers) ainsi qu’un musée privé pour la Vanhaerents Art Collection. "Les galeries ont depuis longtemps cessé de se limiter à la vente", déclare l’architecte. "Dans les galeries, on voit passer l’avant-garde, encore plus que dans les musées d’art contemporain."

Pourtant, Robbrecht ne collectionne pas vraiment, mais possède quelques "souvenirs" d’Isa Genzken et de Gerhard Richter. "Ma collection est dans l’espace public", confie-t-il. "J’implique souvent des artistes dans des projets publics pour que les gens puissent en profiter tous les jours." Et parfois, ces collaborations aboutissent à de superbes résultats, comme les sculptures de Franz West sur la Rubensplein à Knokke ou le mural de Luc Tuymans dans le Concertgebouw de Bruges.

À chaque étage, la lumière est présente d’une manière différente, entrant par de magnifiques ouvertures et donnant un caractère différent à l’espace.
©HV-studio, Brussels / Courtesy Xavier Hufkens

Promenade architecturale

"Where’s the architecture?" était l’une des critiques formulées quand Robbrecht avait rénové la Whitechapel Art Gallery de Londres, entre 2003 et 2009. Il avait relié deux bâtiments historiques par une "main invisible". Chez Hufkens également, on ne sait pas toujours dans quel des deux bâtiments on se trouve. "La galerie est un labyrinthe, mais dans un sens positif: il y a plusieurs circulations possibles entre la nouvelle construction et le bâtiment d’origine, explique Robbrecht. "Je voulais créer un monde intérieur dans lequel on puisse se concentrer sur le regard. On vient ici pour vivre une expérience individuelle, contrairement à une salle de concert, où l’expérience est collective. Notre architecture ne se limite pas aux salles d’exposition: elle concerne aussi la ‘promenade architecturale’, le parcours que choisit le spectateur. Se déplacer est tout aussi important que regarder des œuvres en pleine concentration. L’esprit doit pouvoir s’échapper de temps en temps, ce qui est possible en se déplaçant. Ou avec la lumière, qui afflue différemment d’un espace à l’autre." Au rez-de-chaussée, elle pénètre par une étroite fente sous le plafond ondulé. À l’impressionnant premier étage, elle afflue via un tout nouveau jardin patio avec un escalier en béton. Et, au deuxième étage, Robbrecht & Daem a prévu un puits de lumière sur toute la longueur. "Plus on monte dans le bâtiment, plus la lumière est intense", fait remarquer l’architecte. Et plus on circule dans le bâtiment, plus on réalise que cette architecture évoque davantage celle d’un musée que celle d’une galerie.

Xavier Hufkens inaugure sa nouvelle galerie par un solo show de Christopher Wool, avec notamment ce "Untitled" de 2020.
©Tim Nighswander / Courtesy of Christopher Wool

Intime ou intimidante

Aussi complexe que soit le nouveau bâtiment, Robbrecht et Hufkens affirment que sa genèse a été rapide. "Nous n’avons pratiquement pas eu à négocier. Et il n’y a pas eu une dizaine de projets préalables", note le marchand d’art. "Paul est arrivé ici avec la maquette et je lui ai dit: c’est ça! La nouvelle construction est imposante, mais pas intimidante: même si l’échelle est beaucoup plus grande qu’avant, le bâtiment dégage une certaine intimité. Je n’ai jamais eu l’intention d’impressionner", affirme Hufkens.

"La galerie doit avant tout être un catalyseur pour les artistes qui y exposeront. Ils sont heureux de cette nouvelle échelle: elle les incite à créer un autre type de travail."
Xavier Hufkens

"La galerie doit avant tout être un catalyseur pour les artistes qui y exposeront. J’ai déjà montré les espaces à quelques artistes, dont Christopher Wool, bien sûr, mais aussi Roni Horn et Tracey Emin, qui tous deux ont été extrêmement impressionnés. Antony Gormley, Jo Bradley et Nicolas Party ont décidé d’utiliser tout l’espace pour leurs prochaines expositions chez nous. Les artistes sont heureux de cette nouvelle échelle: elle les incite à créer un autre type de travail. C’est donc principalement pour eux que j’ai fait la transformation. Je leur dois bien ça: certains ont déjà exposé dix fois ici!"

"Yard" (Detail 1), Christopher Wool, 2018.
©Christopher Wool

Robbrecht ajoute: "Je suis très curieux de savoir comment les artistes vont utiliser les espaces." Hufkens: "Toutes les options sont ouvertes. Je peux présenter trois expositions simultanément, organiser des performances, des concerts, des spectacles de danse, des conférences ou même une séance de méditation!"

Comme Hufkens conserve également ses deux autres galeries à Ixelles (Van Eyck et Rivoli), sa programmation peut se développer de manière exponentielle. Christopher Wool est-il le premier d’une longue série de nouvelles collaborations? "Je prospecte régulièrement dans des ateliers d’artistes, mais je ne vais pas lâcher d’un coup dix nouveaux noms. Nous procédons avec lenteur. Et nous restons fidèles à nous-mêmes. C’est pourquoi nous travaillons à nouveau avec Paul. Ainsi qu’avec Wirtz, qui a conçu le jardin de notre galerie il y a trente ans. Celui-ci a dû faire place au chantier de construction, notamment parce que 21 forages ont dû être effectués pour bénéficier de l’énergie géothermique. Notre bâtiment, qui est presque "passif", est entièrement chauffé par ce type d’énergie", explique Hufkens. "C’est en partie pour cette raison que nous avons chargé Martin, le fils de Jacques Wirtz, de concevoir un nouveau jardin de 600 m2. Lui aussi continue à écrire notre histoire."

Xavier Hufkens’ galerie is verdrievoudigd qua oppervlakte. En hij behoudt ook zijn twee andere ruimtes in Brussel. Zijn programmatie kan dus expanderen.
©Alexander D'Hiet

Le Corbusier et le boulanger

C’est à l’âge de 16 ans que Xavier Hufkens avait acheté sa première œuvre d’art, une peinture de Walter Swennen, un artiste avec lequel il travaille toujours. Bien qu’Hufkens ait commencé à étudier le droit, il se sentait déjà une vocation de marchand d’art. "Je savais que je serais un mauvais artiste!", s’exclame-t-il en riant. "Oh, moi aussi!", l’interrompt Robbrecht. "Adolescent, je rêvais déjà de volumes architecturaux. Aujourd’hui encore, je ressens une émotion intense lorsque je me trouve sous un dôme de la Renaissance. En fait, c’est mon père qui m’a poussé vers l’architecture. Il était boulanger-pâtissier à Lovendegem. Aîné de cinq enfants, il avait repris la boulangerie de ses parents. Je n’ai jamais voulu devenir boulanger: enfant, je ne m’intéressais qu’au papier et aux crayons de couleur. Mon père m’emmenait régulièrement à des expositions. Quand j’avais 14 ans, il m’a envoyé en voyage en France et en Suisse avec mon frère aîné pour visiter des villas de Le Corbusier. Un boulanger de Lovendegem qui connaît Le Corbusier, c’est incroyable, non? Lorsque je suis rentré, il m’a demandé "Alors Paul, qu’en as-tu pensé? Ça t’a impressionné? Eh bien, voilà ce que tu devrais étudier plus tard." Mon père avait pressenti ma vocation. L’architecture me rend pleinement heureux."

Robbrecht et Hufkens ont tous deux une entreprise qui porte leur nom et se trouvent tous deux dans la phase finale de leur carrière. Chez Robbrecht, c’est son fils Johannes qui assure désormais la gestion quotidienne. Hufkens est toujours à la barre et reste discret sur la suite. Considère-t-il le bâtiment comme un cadeau pour la génération suivante? "J’ai 57 ans, mais j’ai l’impression d’en avoir 25. Je me consacre à la programmation d’aujourd’hui et de demain. Je ne pense pas à après-demain." Robbrecht: "Je construis pour l’éternité. Si ce n’est pas le cas, ça ne vaut pas la peine de se lancer." Faut-il considérer le bâtiment comme un cadeau à la ville? Hufkens: "Ce serait prétentieux. J’espère juste que Paul et moi avons pu contribuer à quelque chose."

Ouverture le 2 juin avec une exposition solo de Christopher Wool. Rue Saint-Georges 6, 1050 Bruxelles.

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