Les voiles de verre de Bernard Arnault

Bienvenue dans le nouveau vaisseau amiral de Louis Vuitton au Bois de Boulogne. Un gigantesque espace pour exposer la collection d’art du géant du luxe. Architecte : Frank Gehry.

Une maquette aplatie. Un essaim de libellules au repos. Une baleine de verre. Un voilier échoué au cœur d’une forêt. Un nuage avec des nervures. Les enfants qui jouent dans le jardin d'acclimatation du Bois de Boulogne imaginent les associations les plus folles pour leur nouveau voisin, la Fondation Louis Vuitton. Les adultes y voient plutôt un croisement entre le musée Guggenheim de Bilbao et l'Opéra de Sydney. Ou, mieux encore : le Grand Palais du XXIe siècle, cette autre verrière parisienne qui fut édifiée pour l’Exposition universelle, il y a 114 ans, à la différence que le Grand Palais n’est pas pratique alors que la Fondation Louis Vuitton est un bâtiment d'exposition ultra performant. Selfie-génique à l'extérieur, toile vierge à l'intérieur. La façade vitrée ondulée abrite des espaces d'exposition rectangulaires fonctionnels. L'objectif de la Fondation Louis Vuitton pour la Création est d’organiser des expositions et des événements culturels dans le vaisseau. La collection d'art de l'entreprise, et non la collection privée de Bernard Arnault, y sera partiellement exposée, et des défilés de mode ainsi que des événements de networking autour des marques du groupe LVMH pourront également y être organisés.

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©Todd Eberle / Fondation Louis Vuitton

Squelette

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La Fondation Louis Vuitton est un Gehry grand cru : reconnaissable, iconique, controversé, un brin non conforme à son environnement. Les ailes étincelantes du mastodonte contrastent avec le Bois de Boulogne et l’aire de jeu qui l’entourent. Comme une sorte d’exosquelette, des poutres courbes de bois et d’acier soutiennent les voiles. Chacun des 3.600 panneaux de verre qui constituent les voiles possède une courbure unique. Ensemble, les voiles recouvrent pas moins de 13.500 mètres carrés. Comme le verre est mat, la verdure environnante s’y reflète partiellement tout en cachant un assemblage de blocs d’exposition qui forme ce que Gehry appelle l’iceberg.

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©Alexandra Cabri

L’histoire de l'architecture nous enseigne que l’on pouvait s’attendre à un bâtiment spectaculaire de la part de Frank Gehry, âgé de 85 ans. Le Guggenheim à Bilbao, le Vitra Design Museum à Weil am Rhein, le MARTa Museum à Herford et le Walt Disney Concert Hall à Los Angeles sont les récentes icônes architecturales du déconstructivisme qui suscitent autant de controverses que de tourisme architectural. Pour la Fondation Louis Vuitton, il n’en ira pas autrement. Étonnamment, ce méga-projet n’est pas son dernier fait d’armes. Malgré un âge honorable, l’architecte star est toujours très actif : le Guggenheim à Abu Dhabi et le master plan de Pacific Park Brooklyn, un projet immobilier mégalomane à New York, figurent actuellement sur sa table à dessin.
Lorsque nous arrivons sur le chantier, tôt le matin, les monteurs sont en train de fixer le logo sur la façade. Le personnel de sécurité scanne tout visiteur curieux qui regarde à travers la clôture. Sur le site surveillé, nous sommes guidés par une représentante des relations publiques de Louis Vuitton et collaboratrice de la Fondation.
Pouvons-nous connaître le coût total de la construction ? Est-il possible de visiter les 11 salles d'exposition ? Ou de voir l’accrochage provisoire de l'exposition inaugurale ? Serait-il possible de rencontrer la directrice artistique Suzanne Pagé (ex-dirigeante du Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris) ? Hélas, pour en savoir plus, il faudra patienter jusqu’à la mi-octobre, quelques jours avant l’inauguration officielle.

Un étage de 45 mètres
À Paris, il est difficile d’obtenir un "oui". Il suffit de demander à Frank Gehry. Pour la Fondation Vuitton, il a dû se battre avec la réglementation en matière d’urbanisme. D’un point de vue légal, il ne pouvait implanter qu’un bâtiment d'un seul étage, comme le bowling qui s’y trouve déjà. C’est pourquoi il a prévu un étage de 45 mètres de haut, mais avec des escalators. C'est aussi la raison pour laquelle le bâtiment est déposé sur un bassin. Celui-ci constitue un puits de lumière pour les étages en dessous du niveau du sol. L'auditorium et ses 400 places, idéal pour accueillir concerts ou défilés de mode, donne sur une cascade en gradins.
Outre Gehry, il y a bien sûr aussi Jean-Paul Claverie, conseiller de Bernard Arnault et en charge du mécénat, un personnage clé dans l'histoire de cette Fondation. " À la demande de Bernard Arnault, LVMH a développé, sous mon impulsion, depuis le début des années 90, des actions de mécénat d’envergure, avec un accent sur la culture, le patrimoine et la jeunesse. Bernard Arnault m'a chargé de nourrir une réflexion à ce propos et c’est ainsi que, très vite a été évoquée l'idée d'une Fondation qui pérenniserait notre engagement de mécène. Il était essentiel pour nous de construire un lieu emblématique en France, à Paris", précise Jean-Paul Claverie.

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Haute architecture
En 2001, après une longue insistance, il emmène Bernard Arnault au musée Guggenheim de Bilbao. Le patron de LVMH a été tellement impressionné par la puissante architecture de Bilbao qu’il a immédiatement organisé un rendez-vous avec Gehry à New York. Pour sa Fondation pour la création, Arnault lui a demandé d’imaginer un bâtiment haute couture. Très vite, une relation extrêmement constructive et confiante s’est développée entre eux, basée sur le dialogue. Il en résulte un bâtiment avant-gardiste, d’une prouesse technique et artistique inégalées. "La Fondation, c’est aussi un cadeau à Paris puisque, bâtie sur son territoire, elle reviendra aux Parisiens, dans 50 ans, à l’expiration du bail emphytéotique qui nous lie."
Le projet était prêt en 2007 et la livraison initialement prévue pour 2010, mais une association de défense du Bois de Boulogne a attaqué le projet de Gehry. Typiquement français : des réactionnaires avaient en leur temps déjà boycotté les audacieux projets pour la Tour Eiffel (1889), le Centre Pompidou (1977), la Pyramide du Louvre (1989), la Cité de la Musique (1995) et le projet de François Pinault sur l'île Seguin (2003).

Chacun des 3.600 panneaux de verre qui constituent les voiles possède une courbure unique. Ensemble, les voiles recouvrent pas moins de 13.500 mètres carrés.

Dès le départ, il était clair que, pour son vaisseau de verre, Gehry devrait affronter des vents contraires, mais le fait que celui-ci ouvre enfin ses portes le 27 octobre est un soulagement pour tout le monde et surtout pour Louis Vuitton. En effet, Bernard Arnault réussit là où son rival François Pinault a échoué : avoir une fondation d'art à Paris, signée par un architecte star étranger. Quand l’ambitieux projet de musée privé sur l’île Seguin de Pinault s’est heurté à un niet définitif, il l’a offert à Venise (Palazzo Grassi et Punta della Dogana). Ironie du sort, l'architecte français Jean Nouvel a depuis eu le feu vert pour un projet mégalomane de bâtiment écologique sur cette même île, autrefois occupée par Renault.
Malgré le retard, le timing est finalement favorable. En effet, au moment de l’inauguration, le centre Pompidou accueillera une rétrospective consacrée à Gehry. Et Louis Vuitton fêtera son 160e anniversaire. Six artistes, dont Frank Gehry et Karl Lagerfeld, ont conçu une nouvelle version du monogramme sur un sac. Gehry a aussi dessiné les nouvelles vitrines de quelques boutiques, avec des ailes miniatures en métal, bien sûr.

©Iman Baan / Fondation Louis Vuitton

Identité visuelle belge
Étonnamment, l'histoire de la Fondation Vuitton a une connexion belge. L'agence de graphisme bruxelloise Base Design a eu l’honneur de définir l’identité visuelle de la Fondation. "Pour le concept d’identité visuelle, elle serait constituée de points qui disparaissent à l'horizon, tels des "horizons infinis". Gehry considère sa création comme un bateau, un symbole du nouveau cap que prend la culture française", explique Fabian Jean Villanueva, Business Developer chez Base Design. "C'est la première fois que nous travaillons pour LVMH. Bien évidemment, nous avons déjà une expérience dans le monde de la mode et de l'art. Nous avons conçu des projets pour Delvaux, Chanel, Yves Saint Laurent, Haus der Kunst, La Monnaie, BOZAR et Botanique." Que pense finalement l'équipe de Base Design du bâtiment proprement dit ? "Je trouve qu’il s’agit avant tout d’une prouesse technologique", répond-il. "Tout comme chaque création de Gehry, n’est-ce pas ?"

Fondation Louis Vuitton, 8 avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, 75116 Paris. Inauguration officielle le 27 octobre, visite gratuite les 24, 25 et 26 octobre. Réservation souhaitée. www.fondationlouisvuitton.fr

Ce week-end, à lire aussi dans Sabato l’histoire de Nicolas Ouchenir, calligraphe des familles Rothschild et Pinault.

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