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"Mes années avec Banksy? De la folie!"

©Steve Lazarides

Pendant plus de douze ans, il a été le manager, le photographe et le membre le plus important de l’équipe de l’artiste Banksy. Sabato a rencontré Steve Lazarides à Londres et lui a demandé comment il est parvenu à perpétuer le mythe Banksy pendant si longtemps avec nouveaux numéros de téléphone, fake news et impostures. "Je passais 50 à 60% de mon temps à effacer ses traces."

"Les gens pensent que Banksy avait un plan magistral pour conquérir le monde avec son art, mais ce n’était absolument pas le cas. C’était comme une balle dans un flipper: fais ci, fais ça, et maintenant ça... avec Banksy, ça ne s’arrête jamais!"

©Steve Lazarides

Ces derniers temps, le street artist britannique Banksy est de nouveau omniprésent. Le mois dernier, sa peinture monumentale représentant un parlement britannique peuplé de chimpanzés a été adjugée au prix record de plus de 9,9 millions de livres -avec, une fois de plus, une foule de spéculations sur l’identité de l’auteur.

Un an plus tôt, il avait fait s’autodétruire sa propre peinture, alors qu’elle venait d’être vendue aux enchères chez Sotheby’s pour plus d’un million de livres. Ce ne sont là que les derniers coups d’éclats d’un artiste qui en a le secret. Comme en 2015, quand il a créé un parc d’attractions, ‘Dismaland’, variante lugubre, mais pertinente, de Disneyland. Ou en 2017, quand il a ouvert, juste devant le mur de séparation Israël - Palestine, un hôtel, le ‘Walled Off Hotel’, dont le signe particulier est d’offrir ‘la pire vue d’un hôtel dans le monde’.

L’art de la discrétion selon Banksy

Cependant, la question demeure: qui est Banksy? Malgré son omniprésence sur la scène médiatico-artistique, la réponse est sans appel: on n’en sait rien. Rares sont ceux qui connaissent mieux ce mystérieux artiste que Steve Lazarides, aujourd’hui âgé de 50 ans.

Pendant 12 ans, de ses premières années jusque début 2008, il a été le soutien et le réconfort de Banksy, ‘le membre le plus important de son équipe’, écrivait un biographe. Lazarides était son manager, co-organisait ses coups d’éclat et ses expositions, photographiait son travail de rue, vendait ses peintures et ses impressions sur toile et mettait tout en œuvre pour cacher la véritable identité de Banksy.

Entretenir le mystère

"J’ai rencontré Banksy en 1997. On venait tous les deux de Bristol. Je suis tombé sur lui par hasard, parce que j’avais pris des photos de street artists pour le magazine Sleazenation. J’ai tout de suite compris que Banksy deviendrait une star. Non seulement parce qu’il était incroyablement talentueux, mais aussi parce qu’il travaillait énormément."

Qui est Banksy?
Banksy est le street artist le plus célèbre au monde, grâce à des œuvres iconiques, comme la petite fille et son ballon rouge en forme de cœur. Pourtant, on se demande toujours qui est Banksy. Cependant, il y a de fortes chances que Banksy se nomme Robin Gunningham. Il serait né en 1973 à Bristol, où il aurait grandi. Il a 16 ans quand il quitte l’école pour le street art. Banksy viendrait de ‘Robin Banks’ (dévaliser des banques). Deux photos circulent sur internet: un hommes en train de faire un graffiti en Jamaïque en 2004 que certains ont identifié comme étant Robin Gunningham. Cependant, ce nom ne figure nulle part dans les sociétés liées à Banksy. Et personne dans l’entourage de l’artiste n’a jamais confirmé ce nom. Le mystère reste entier...

"À cette époque, il pratiquait encore le graffiti américain classique ‘wild style’, mais il réalisait aussi des peintures sur toile. Même si, franchement, elles n’étaient pas encore extraordinaires. Jusqu’à ce qu’il trouve sa voie dans la peinture grâce aux pochoirs, ce que personne ne faisait à l’époque. Et Banksy était vraiment bon là-dedans: avec des pochoirs, il pouvait réaliser des dizaines d’œuvres en une seule nuit. Et c’est exactement ça, le graffiti: être présent, marquer son territoire et voir son nom apparaître dans le plus d’endroits possibles."

"Dès notre première rencontre, il m’a interdit de photographier son visage. Banksy a toujours voulu rester anonyme. Ce n’était pas une pose ou quoi que ce soit: parce qu’à l’époque, les street artists agissaient undercover: il s’agissait surtout de ne pas se faire arrêter."

"Mais, chez lui, c’est rapidement devenu obsessionnel: 40% de son énergie consistait à dissimuler son identité. Quand je travaillais avec lui, je passais facilement 50 à 60% de mon temps à effacer ses traces. Et j’adorais ça! Chaque semaine, j’achetais de nouveaux téléphones jetables bon marché pour Banksy et moi."

Beaucoup de gens pensent que Banksy réalise ses œuvres dans les rues la nuit. Pas du tout: en général, c’est pendant la journée, l’évidence étant le meilleur paravent. ©steve lazarides

"On se donnait rendez-vous et on échangeait nos nouveaux numéros de téléphone pour que personne d’autre ne puisse l’appeler. À la longue, j’ai fini par connaître tous les magasins de téléphonie dans lesquels je pouvais acheter un téléphone sans devoir donner mon nom et mon adresse."

"Ses premières expositions étaient également baignées de mystère. On distribuait des flyers que Banksy faisait avec une photocopieuse et du Tipp-Ex, et sur lesquels figurait un numéro de téléphone que les gens pouvaient appeler à un moment précis pour savoir où l’expo allait avoir lieu. Et là, il n’y avait qu’un camion rempli de bière et des haut-parleurs diffusant de la musique. Comme personne n’était responsable de ce camion, la police ne savait pas qui était l’organisateur officiel."

Colonne Nelson

"Les tabloïds britanniques ont souvent été à nos trousses pour tenter de découvrir qui était Banksy. Et puis, vers 2007, ça a changé: les journalistes se sont rendu compte qu’il n’y avait rien de glorieux à démasquer Banksy. Il était bien plus profitable de pouvoir parler du mystérieux artiste Banksy."

©Steve Lazarides

"Beaucoup de gens pensent, à tort, que Banksy réalise ses œuvres dans les rues, la nuit. En fait, il travaillait pendant la journée en général. Et pourtant, il reste anonyme. Comment? Grâce à la crédulité des gens: si quelqu’un portant un gilet fluo fait quelque chose en plein jour et qu’on a l’impression qu’il est vraiment à sa place, on ne se pose pas de questions. On ne veut pas avoir l’air ridicule en demandant au type ce qu’il fait là."

"C’était de la folie. Une fois, nous étions allés à Trafalgar Square, à Londres, en plein jour. Banksy voulait tagger ‘Designated Riot Era’ en gros caractères sur le pied de la colonne Nelson, sous le nez de tous les touristes. Je lui ai dit: “Man, tu ne peux pas faire ça, il y a au moins dix agents de sécurité qui surveillent!”- à l’époque, il y avait une vigilance accrue de la part des services de sécurité. Imperturbable, il a placé son pochoir sur le monument et on a pu le photographier."

"40% de l’énergie de Banksy servait à dissimuler son identité."

"Une autre fois, nous sommes allés ensemble au musée d’histoire naturelle de Londres. C’était les vacances scolaires et ça grouillait d’enfants. Banksy avait une vitrine d’exposition sous le bras. À l’intérieur, il y avait un rat empaillé qui portait un sac à dos, des lunettes de soleil, un micro, une bombe aérosol et une chaîne en or avec l’inscription ‘Bankus Militus Ratus’. Alors, Banksy a foré le mur pour y installer la vitrine au vu de tous les visiteurs du musée. Personne ne l’a regardé bizarrement."

‘You’re fucking mental’

Autre coup d’éclat parmi ceux qui ont fait la renommée mondiale de Banksy en 2003 et 2004: avec une fausse barbe, un imper et un drôle de chapeau, il s’est rendu dans les musées les plus célèbres de Londres, Paris et New York pour accrocher, parmi les chefs-d’œuvre, ses propres œuvres satiriques: un faux artefact représentant un homme préhistorique poussant un caddie de supermarché.

Quand Bansky déjoue la sécurité des musées

Les vidéos de ses exploits ont fait le tour du monde. "Je me souviens que, dans un pub de l’East End à Londres, Banksy m’avait déclaré qu’il voulait accrocher ce genre d’œuvre à la Tate Britain. Il m’avait fait un croquis de ce qu’il voulait faire. J’ai répondu: “Mate, you’re fucking mental… but yes, let’s do it!”"

"La veille de notre coup à la Tate Britain, nous étions partis en visite de reconnaissance au musée. Nous étions quatre. En plus de Banksy et moi, il y avait Jamie Hewlett, du groupe Gorillaz. Une très mauvaise idée! Comment ne pas se faire remarquer quand on est accompagné d’une pop star qui a vendu des millions d’albums?"

"À l’époque, j’étais le seul à m’opposer à ce coup. Le jour où nous allions frapper, le gardien m’a arrêté: je n’avais pas le droit de filmer. Shit...Alors, j’ai viré le capuchon de l’objectif et j’ai filmé discrètement avec mon appareil photo à la hauteur de mes hanches, sans voir ce que je filmais. On a failli rater notre coup!"

Le monde de l'art n'apprécie pas du tout le fait que Banksy soit devenu célèbre sans lui, en l'ignorant et en le contournant via internet. Le grand public l'a découvert sans aller dans les galeries ou les musées. ©Steve Lazarides

"Banksy a rarement été dérangé quand il travaillait dans un lieu public. Sauf une fois, aux États-Unis, il y a longtemps. C’est pour ça qu’on avait inventé le truc du producteur cinématographique. J’avais un téléphone jetable et il avait sur lui un bout de papier sur lequel se trouvait un texte indiquant le nom d’une société de production de cinéma fictive, le film que nous étions censés tourner et le numéro de téléphone de la personne à appeler en cas de problème.

Un jour, la police a appelé ce numéro. J’ai répondu: “Attendez une minute, où est-il en train de peindre? Non, pas là! Ces putains de peintres, quand même... Ils ne font jamais rien correctement! Ils devaient peindre de l’autre côté de la rue. C’est vraiment con, maintenant, on va perdre au moins quatre à cinq heures de temps de tournage. Mais pas de problème, on repeindra par-dessus”. Et Banksy s’en est tiré!"

Occasion manquée

"Les gens du marketing auraient eu trop peur de faire tout ce que nous faisions. En 2005, pour l’exposition ‘Crude Oils’ de Banksy, 200 rats avaient été lâchés dans la galerie. L’expo n’a duré que onze jours, parce que la période de gestation d’une rate est de 21 à 23 jours et qu’on ne voulait pas de rates enceintes à l’expo. Ça n’aurait pas été l’idéal."

©Steve Lazarides

"En fait, la principale raison du succès mondial de Banksy, c’est l’avènement d’internet. Avant, les artistes ne pouvaient faire connaître leurs œuvres que via la presse, les musées ou les galeries d’art. Grâce à internet, on a pu leur dire: “Fuck it, on n’a plus besoin de vous”.

Ce n’étaient plus dix curateurs qui tentaient de convaincre les neuf autres. C’était enfin les gens qui décidaient ce qui était bien et ce qui ne l’était pas. Et, pour la première fois, le grand public a eu accès à l’art sans se sentir stupide ni mal à l’aise. On ne peut plus imposer aux gens ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, juste parce qu’on déclare qu’une œuvre vaut 100 millions de dollars."

Marché de l’art

Pourquoi les grands musées d’art contemporain ignorent-ils encore Banksy aujourd’hui? "Les grands musées ne se sont jamais intéressés à ses œuvres. J’ai déjà essayé d’en offrir une à la Tate Modern, mais elle a été refusée. C’est une belle occasion de ratée. (Il sourit) Le monde de l’art n’apprécie pas le fait que Banksy soit devenu célèbre sans lui."

Steve Lazarides a été le manager de Banksy pendant plus de 11 ans. C’est lui qui le photographiait quand il travaillait dans la rue. ©Tom Medwell

"Il n’a jamais apprécié ce genre. On peut creuser un puits dans un musée et mettre de la terre tout autour ou chier dans une boîte de conserve et la vendre comme une œuvre d’art, mais les graffitis, ce n’est manifestement pas de l’art."

"Quand Banksy a organisé une grande exposition au musée de Bristol, en 2009, elle a attiré près de 400.000 personnes en trois mois. Si la Tate Modern organisait une exposition Banksy d’une telle ampleur, elle attirerait une foule sans précédent. Et pourtant, elle ne le fait pas."

©Steve Lazarides

"Plus tard, j’ai moi-même organisé des expositions Banksy dans différents pays, dans lesquelles Banksy n’était même pas impliqué et dont il n’était pas très content non plus. Mon argument était le suivant: c’est le grand public qui a fait la gloire de Banksy, et il a donc le droit de voir ses œuvres de ses propres yeux. Bien sûr, il fallait payer une entrée. S’il s’agissait d’expositions de Jean-Michel Basquiat ou de Keith Haring, personne n’aurait rien eu à redire. Mais bon, Banksy et moi, on ne sera jamais d’accord là-dessus."

"Banksy est vraiment le plus grand artiste de l’histoire. Il y a plus de gens qui connaissent Banksy que, disons, Van Gogh. En tout cas, plus de gens connaissent Banksy que d’autres artistes contemporains comme Damien Hirst ou Basquiat. On voit ses œuvres sur des T-shirts, des mugs, des affiches, des magnets, que sais-je! Plus de 6,7 millions de personnes suivent Banksy sur Instagram. Il n’y plus que les snobs pour nier qu’il est le plus grand artiste de tous les temps, juste parce que c’est du graffiti."

Murs couverts d’œuvres

"Banksy n’a jamais profité financièrement de son succès. Prenons, par exemple, l’impression sur toile de ‘Girl with Balloon’: on vendait la version dédicacée pour 150 livres, dont environ 100 revenaient à Banksy. Aujourd’hui, elle est vendue plus de 180.000 livres et il ne touche pas un centime!"

Banksy n’est pas devenu riche grâce à son art

"Beaucoup pensent que Banksy doit avoir aujourd’hui un magot d’un demi-milliard de livres, mais ce n’est pas du tout le cas. À partir de 2008, on a commencé à vendre ses œuvres plus cher, mais ce n’était que 60.000 livres par œuvre ou quelque chose comme ça. On essayait de gagner assez d’argent pour survivre. Au début, les collectionneurs d’art pouvaient acheter des œuvres de Banksy pour pas grand chose. Sur mes vieilles photos, je vois des murs couverts d’œuvres de Banksy qu’on avait vendues à l’époque pour une bouchée de pain et qui, toutes ensemble, valent plus de 20 millions de livres aujourd’hui."

"Mais ça n’a pas lésé Banksy. On a continué à vendre ses œuvres pour quelques centaines de livres, même si on savait qu’elles en vaudraient des milliers le lendemain. Pourquoi? Parce que Banksy a toujours voulu faire de l’art bon marché et abordable. Et j’en suis toujours fier. Des ouvriers aux cadres supérieurs, on a donné envie à un grand nombre de personnes de collectionner des œuvres d’art. Sinon, elles ne l’auraient jamais fait."

L’œil du cyclone

"Contrairement à d’autres grands artistes contemporains, Banksy ne travaillait pas avec une grosse équipe d’une cinquantaine de collaborateurs. Le noyau de notre team se composait de cinq à six personnes. Il avait quelqu’un qui se chargeait des relations publiques, quelqu’un qui l’aidait pour la conception graphique sur ordinateur, un assistant pour les peintures et moi - j’assurais l’organisation et la vente. C’était tout. Et, de temps en temps, il y avait aussi d’autres artistes, sur lesquels il pouvait compter pour réaliser quelque chose avec lui."

©Steve Lazarides

"Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte que ma relation avec Banksy n’était pas une relation normale entre un manager et un artiste. Si je devais le refaire, à mon âge? Hell no! Banksy est ingérable!"

"Pourtant, c’est alors que j’ai vécu les meilleurs moments de ma vie. On a passé ensemble douze années intenses et, début 2009, ça s’est terminé car on voulait faire d’autres choses. Notre séparation a fait couler beaucoup d’encre, mais c’était n’importe quoi, des conneries. Je ne ressens aucune animosité envers Banksy, ni lui envers moi - enfin, je crois. J’éprouve un respect total pour ce qu’il fait. C’est juste parce que je ne voulais plus me consacrer à un seul artiste."

Révélation

"Après mes années Banksy, j’ai lancé la carrière d’autres artistes, comme JR et Vhils. J’en suis très fier aussi. L’année dernière, en décembre, j’ai quitté ma galerie. J’en avais marre de travailler dans le monde de l’art. Du jour au lendemain, j’ai eu du temps libre et je me suis mis à farfouiller dans les 12.000 photos que j’avais prises de Banksy."

©Steve Lazarides

"Ce n’est qu’en revoyant ces photos que j’ai réalisé que j’avais immortalisé la naissance d’une légende. Cela peut paraître étrange que je ne m’en sois pas rendu compte avant, mais, avec Banksy, c’est comme si j’avais passé toutes ces années dans l’œil du cyclone. Ça fait 22 ans que j’ai rencontré Banksy et il m’a fallu tout ce temps pour avoir une toute petite idée de tout ce qu’on a accompli ensemble."

Banksy est-il heureux du livre de Lazarides, ‘Banksy Captured’, dans lequel l’artiste figure au premier plan, même s’il n’est pas identifiable? "J’avais des doutes, mais j’ai appris récemment qu’il trouvait le livre OK. Il sait que je ne révélerai jamais son identité. Je ne vais pas priver les gens, qui ont fait la gloire de Banksy, de leur héros."

"Est-ce qu’il va révéler son identité un jour? C’est son droit, mais je pense qu’il ne pourra plus jamais le faire. À l’époque, on a lancé ensemble tellement d’histoires fictives -de fake news- à son sujet que plus personne ne le croirait. C’est comme lire un roman et puis regarder le film: si vous avez imaginé les personnages dans votre tête, vous ne pouvez plus les reconnaître dans le film. Si Banksy disait demain qu’il est Banksy, tout le monde hocherait la tête et dirait: “no mate, no way!”"

‘Banksy Captured, Volume 1’, par Steve Lazarides, disponible à partir du 1er décembre sur www.banksycaptured.com. Il est également possible d’acquérir des tirages de certaines photos.

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