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Oubliez Picasso, les dinosaures sont les nouvelles stars des salles de ventes

De plus en plus de collectionneurs recherchent des dinosaures pour leurs collections ou musées privés.

Les dinosaures sont la nouvelle folie des collectionneurs. Combien coûte un squelette, qui en achète et quels sont les pièges à éviter pour les collectionneurs débutants? Résultat des fouilles avec Sabato.

Une dent de T-rex coûte environ 3.000 euros. Pour la mâchoire d’un allosaure, il faut compter 50.000 euros. Et le prix d’un crâne de dinosaure varie entre 25.000 et  5 millions d’euros, selon sa rareté et son état de conservation. Les carnivores sont plus recherchés que les herbivores, les petits dinosaures, plus prisés que les adultes. Les squelettes les plus cool sont les plus chers.

Le 13 octobre, la maison de vente Binoche et Giquello mettra aux enchères un allosaure complet chez Drouot à Paris. Estimation la plus basse: 1 million d’euros. En soi, il s’agit là d’un dinosaure courant, mais sa taille de 10 mètres de long est exceptionnelle.

"La marché des fossils et dinosaures est en pleine expansion, avec des acheteurs de 30 à 75 ans"
Iacopo Briano
Art Sablon

"150 millions d’années après sa mort, nous l’avons envoyé chez le radiologue pour une autopsie. Le scanner a révélé qu’il avait eu trois côtes cassées, qui se sont recollées. Peut-être est-ce arrivé suite à un combat avec un autre dinosaure", explique Iacopo Briano, qui participe à cette vente en tant qu’expert en histoire naturelle, mais qui vend également des fossiles de dinosaures et d’autres merveilles de la nature dans la galerie bruxelloise Art Sablon. "C’est un marché en pleine expansion, avec des acheteurs de 30 à 75 ans", précise-t-il.

Un othnielosaure chez le collectionneur Londonien Niels Nielsen. ©Gabriele Galimberti and Juri De Luca

Dino sous le marteau

L’allosaure est de la petite bière comparé à "Stan". En effet, cette semaine, Christie’s New York a vendu aux enchères l’un des plus grands et intacts squelettes connus de Tyrannosaurus rex, au prix de 28 millions dollars. "Stan" a été découvert en 1987 par l’électricien Stan Sacrison. La reconstitution du spécimen de 12 mètres a demandé 430.000 heures de travail! Les scientifiques ont déterminé qu’il s’était cassé le cou et avait un trou dans le crâne, peut-être dû à la morsure d’un autre T-rex. Des dizaines de répliques de Stan ont été coulées pour des musées, dont l’une trône à l’Institut Royal des sciences naturelles de Belgique à Bruxelles.

Une corne de Triceratops, un dinosaure herbivore. Cette corne a été mise aux enchères le 3 octobre dernier chez Drouot à Paris.

"Je comprends cet attrait mondial: un dinosaure, c’est plus universel qu’un Picasso. Et plus facile à apprécier: il ne faut pas avoir fait d’études pour cela." Briano confirme: "Les dinosaures ne sont pas liés à la culture orientale ou occidentale, car les continents tels que nous les connaissons aujourd’hui n’existaient pas à l’époque où ils peuplaient la Terre. C’est pourquoi les dinosaures, c’est un peu comme la lune: ils appartiennent à tout le monde."

Un fossile d’Ichthyosaure dans le bureau de Stefano Piccinin un paléontologue et géologue italien. ©Gabriele Galimberti and Juri De Luca

Nouvelle génération de collectionneurs

En 1997, quand "Sue", un T-rex complet, est vendu pour 8,7 millions de dollars, la nouvelle fait la une. Cependant, ce n’est que ces trois dernières années que les dinosaures et l’histoire naturelle connaissent un véritable essor en tant que domaine de collection. Il n’y a pas encore beaucoup de marchands ou de maisons de vente qui proposent des dinosaures ou des fossiles de qualité, mais l’attention et le marché sont au taquet.

"Certains clients achètent des dinosaures pour leur musée privé. Ou pour le lobby de leur hôtel."
Iacopo Briano
Art Sablon

Et le fait que des stars comme Leonardo DiCaprio, Nicolas Cage et Russell Crowe les collectionnent n’y est pas étranger. "Actuellement, c’est plutôt une nouvelle génération de collectionneurs du Japon, de Singapour, de Hong Kong, de Corée et des États-Unis qui recherche de dinosaures pour ses collections et musées privés. Certains étaient des bébés à la sortie de ‘Jurassic Park’", explique Briano.

"Les fonds d’investissement commencent aussi à envisager le potentiel de l’histoire naturelle. Je travaille avec une banque privée italienne qui investit dans la peinture classique, mais aussi dans les fossiles." La règle est la suivante: les crânes se vendent plus facilement qu’un squelette complet, car ces derniers demandent beaucoup d’espace. Mais je connais des clients chinois qui en ont acheté un pour leur musée privé. Ou pour le lobby de leur hôtel."

Un T-rex dans son living

Il n’est pas nécessaire de chercher aussi loin: dans les jardins suspendus de Marqueyssac (Dordogne), on peut admirer le squelette d’un allosaure complet. Un appeau à touristes imaginé par son propriétaire, Kléber Rossillon, qui l’a acheté aux enchères pour 1,12 million d’euros. Depuis 2017, il fait office d’attraction préhistorique parmi les haies de buis ultra civilisées.

Theatrum Mundi est la seule galerie au monde qui a un T-rex de stock.

Au cas où Rossillon serait à la recherche d’une pièce de plus pour agrémenter son parc commémoratif "Waterloo 1815" en Belgique, Theatrum Mundi est pour, autant que nous sachions, la seule galerie au monde à avoir actuellement un T-rex de stock. "Le nôtre mesure 11 mètres de haut et 4 mètres de long, il est complet à 42% et coûte 5,5 millions d’euros.

"Il n’est pas de la même qualité que Stan et est donc beaucoup moins cher", précise Cableri. "Mais si vous venez le voir à Arezzo, prévenez-moi: il se trouve dans une caisse, dans mon dépôt: il ne tient pas dans ma galerie."

Le T-rex est le plus célèbre dinosaure, mais aussi l’un des plus rares. "Il y en a une quarantaine, mais douze seulement sont dignes de ce nom: quelques os ne font pas un squelette de T-rex", explique Andor Koot de la Granada Gallery, spécialisée dans les fossiles et les pierres précieuses.

Fossils ou œuvres d’art?

Le tricératops est plus courant: Cableri a vendu un crâne à un collectionneur belge pour 300.000 euros à la Brafa. "En 2018, j’ai réussi à convaincre les organisateurs de la Brafa qu’un dinosaure était aussi une œuvre d’art, réalisée par la nature. Depuis, ils ont compris que ce genre de pièce intrigue et étonne", explique Cableri. Ce travail de pionnier a fait école: cette année, quatre stands proposaient des fossiles à la Brafa.

Peter Vanmaldeghem a acheté un fossile de plante lors de la dernière édition de la Brafa. ©Gilles Vanmaldeghem

Peter Vanmaldeghem, CEO de la société d’investissement immobilier Realis, a ainsi fait l’acquisition d’un fossile de plante à la Brafa. "Il a plusieurs millions d’années. Les visiteurs me demandent souvent qui est l’artiste", sourit-il.

On les comprend: cet immense fossile ressemble à un tableau et se marie parfaitement avec les œuvres d’art "classiques" de sa collection. Vanmaldeghem n’a pas (encore) de squelettes de dinosaure, mais lors d’une soirée organisée pour les 20 ans de Realis, ses invités ont pu admirer un décor de merveilleuses pièces de collection, dont des fossiles de dinosaures prêtés par Theatrum Mundi, qui ont généré beaucoup de selfies et autant de ventes ce soir-là.

Dîner parmi les dinosaures

Encore plus originale était la soirée de Jochen Leën. Ce jeune bijoutier anversois s’est associé à la Granada Gallery de Tucson (USA), qui organisait des dîners parmi les squelettes de dinosaures pendant Art Basel à Miami. Lors de la foire d’art Tefaf Maastricht 2019, Leën avait organisé une exposition de dinosaures dans l’hôtel La Butte aux Bois à Lanaken. 

"J’y ai présenté un vrai camptosaure, à côté de répliques d’autres dinosaures, de pierres précieuses et de fossiles", explique-t-il. "Je travaille avec Interprospekt, le holding de la famille allemande Pohl. Ils mènent des recherches paléontologiques, excavent des dinosaures et possèdent l’une des plus grandes collections de dinosaures, fossiles, minéraux et pierres précieuses au monde."

"Leurs découvertes les plus importantes sont exposées au Wyoming Dinosaur Center et leur musée de paléontologie sino-allemand en Chine... Via la Granada Gallery, nous vendons une patte, une griffe ou une dent plutôt qu’un squelette complet."

Dinosaure high-profile

Tout le monde a bien compris la spectaculaire plus value qu’offre un fossile de dinosaure chez soi, lors d’un événement d’entreprise, à une foire d’art ou dans un aéroport, comme le diplodocus installé à Heathrow l’année dernière. Mais comment lancer une collection? Et surtout, quelles sont les erreurs de débutant à éviter? Personne ne veut vivre la mésaventure de l’acteur Nicolas Cage, qui avait acheté un crâne de dinosaure qui s’est avéré avoir été sorti clandestinement de Mongolie.

Pour les fossiles de dinosaure, la provenance est cruciale.

"Vérifiez la qualité, l’origine et la rareté. Et soyez attentif à la complétude du squelette. Les squelettes ou crânes d’espèces courantes peuvent être complets à 75 ou 80%. Mais pour des dinosaures très rares, un 40% est acceptable. Achetez un squelette qui représente bien l’animal: qui voudrait de la moitié d’un dinosaure? S’il manque une vertèbre de la queue ici ou là, c’est bon; mais que faire d’un dino sans pattes arrière?

Certains dinosaures proviennent de collections privées, d’autres viennent d’être excavés, mais les collectionneurs débutants doivent savoir qu’il y a en circulation beaucoup de "Frankenstein", soit des squelettes composés de différents dinosaures trouvés à différents endroits", ajoute Cableri. "À mon avis, 90% sont compilés. Il n’y a aucun mal à avoir un Frankenstein, mais cela doit être clairement mentionné dans la description. Or toutes les maisons de vente et tous les marchands ne le font pas correctement."

Ce mosasaure de 5 mètres de long est accroché au-dessus de la baie vitrée de la demeure de Joan et Henry Kriegstein sur l'île de Martha's Vineyard (Massachusetts). ©Gabriele Galimberti and Juri De Luca

Pour les fossiles de dinosaure high-profile, la provenance est cruciale, estime Andor Koot de Granada Gallery. "Le dossier doit comporter des photos du gisement, afin que vous puissiez voir comment se présentait le fossile dans la roche et comment les os ont été excavés. Ainsi, vous savez précisément ce qui s’est passé et comment le dinosaure a ensuite été préparé et assemblé."

À l’attaque!

90% des dinosaures de Cableri viennent d’Amérique. "C’est là que se trouvent les chercheurs de dinosaures les plus fiables, qui sont dans le métier depuis des années. J’achète souvent la roche brute avec les os dedans, afin que nous puissions préparer le squelette nous-mêmes. Je préfère réaliser ce montage de la manière la plus spectaculaire possible."

"La magie consiste à ramener à la vie un animal mort depuis 100 millions d’années."
Iacopo Briano

"Je suis le fils d’un expert en coquillages", explique Briano. "J’ai grandi parmi les collectionneurs, les scientifiques et les employés de musées. Enfant, je voyais souvent de vieux dinosaures présentés dans des poses ennuyeuses dans des musées d’histoire naturelle. Je préfère les voir en position d’attaque, même si cela me demande deux mois de préparation supplémentaires."

"On n’a pas envie de voir des os sans vie, mais un vrai animal et, de préférence, dressé sur ses pattes arrière, la gueule ouverte, prêt à l’attaque. C’est comme la taxidermie: plus un animal est mis en scène de façon spectaculaire, mieux on parvient à faire le lien en tant qu’humain. Et plus il se vend facilement. La magie consiste à ramener à la vie un animal mort depuis 100 millions d’années."

Plus un animal est mis en scène de façon spectaculaire, plus il se vend facilement.

Répliques

Il en va des dinosaures comme du marché de l’art: dès que les riches collectionneurs privés paient des sommes folles et que les fossiles de dinosaures deviennent commercialement intéressants, les musées ne parviennent pratiquement plus à en acheter.

"Ils n’ont pas ces budgets, d’où les répliques de squelettes dans leurs expositions. Ce qui est compréhensible: un vrai ptéranodon coûte 250.000 euros, contre 25.000 pour une réplique. Or le visiteur lambda ne voit pratiquement pas la différence. Mais quand les chercheurs excavent un spécimen très rare, il se retrouve généralement dans un musée, pour y être étudié de manière plus approfondie."

Le dinosaure “Arkhane”, dans notre Institut des sciences naturelles à Bruxelles.

Pourtant, la panique a gagné les scientifiques quand, en juin 2018, la maison française Aguttes a vendu aux enchères un dinosaure non identifié pour 2 millions d’euros. La Society of Vertebrate Paleontology, qui compte 2.200 paléontologues parmi ses membres, a souhaité que cette vente soit annulée en raison de la valeur scientifique de la découverte. En vain.

"Ce dinosaure, appelé ‘Arkhane’, est présenté en première mondiale dans notre Institut des sciences naturelles à Bruxelles jusqu’en 2021. Le propriétaire est un amoureux des sciences", explique Koen Stein, un jeune paléontologue.

"Mon conseil aux musées: n’achetez pas, mais rapprochez-vous de ces nouveaux collectionneurs", ajoute Briano. "Demandez-leur de prêter des pièces aux musées: tout le monde sera content."

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