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Près de 2.000 œuvres d'art belges: la Banque Nationale dévoile sa collection pour la première fois

‘Big Tunnel’ de Koen Theys est au centre de la salle des guichets à peine restaurée. ©Tim Van de Velde

Sous l’escalier, à côté d’un extincteur, au réfectoire, dans le bureau du gouverneur: près de 2.000 œuvres d’art belges se trouvent dans les locaux de la Banque nationale de Belgique. En dehors du personnel, personne ne les a jamais vues. Cette négligence sera désormais réparée lors de la première exposition de cette collection, dans la salle des guichets tout juste restaurée.

"Que faites-vous depuis l’introduction de l’euro?" Une question qui est souvent posée à la Banque nationale de Belgique, car l’institution financière est pourtant mal connue des Belges.

La banque a la réputation d’être un mystère impénétrable: un “vieux machin” ou, pire, une “tour d’ivoire” dans laquelle des banquiers prennent des décisions à l’insu de la population. "Nous voulons nous débarrasser de ce cliché. Bien que nos bâtiments soient hautement sécurisés, nous sommes en contact avec tous les groupes dont est constituée la société belge. Nous sommes une institution d’intérêt général", déclare Yves Randaxhe, conservateur de la collection d’art de la banque depuis l’an 2000.

Edith Dekyndt fait partie des grands noms de la collection. ©Tim Van de Velde

"Entrez donc dans notre salle des guichets qui compte 60 guichets sur 200 mètres de long, dont seulement un ou deux sont encore en service. Cette salle à la coupole caractéristique a été entièrement restaurée, car nous voulons lui donner une nouvelle affectation. C’est ici qu’à partir du 17 mai le grand public pourra découvrir pour la première fois la collection d’art de la Banque nationale, confrontée à celle de nos collègues de la Deutsche Bundesbank", explique le conservateur.

‘Lost Memory’, une photo intrigante de Ronny Delrue. ©Tim Van de Velde

La collection se compose principalement d’art contemporain belge - de grands noms (Michaël Borremans, Luc Tuymans, Pierre Alechinsky, Dirk Braeckman, Walter Swennen, Christian Dotremont, Rinus Van de Velde, Raoul De Keyser, Jo Delahaut, Pol Bury) et des artistes moins connus.

Bien que les œuvres aient été achetées avec des fonds publics, elles ont rarement, voire jamais, été accessibles au grand public: leur seul objectif était d’offrir aux employés de la Banque nationale un environnement de travail stimulant.

L’art dans le couloir

Il n’y a (provisoirement) pas de catalogue disponible en ligne et les musées ne savent pas non plus exactement ce qu’a acheté la Banque nationale depuis 1972. Même pour les quelque 2.000 membres du personnel de la banque, la collection demeure une illustre inconnue. Bien que 85% des près de 2.000 œuvres soient accrochées au siège, le bâtiment est si vaste que personne ne les a vues dans leur ensemble.

Grâce à l’exposition, certains réaliseront que ce qui est accroché dans leur bureau est une Œuvre d’art, car elle y côtoiera un Anselm Kiefer ou un Jörg Immendorff.

"Il est impossible de passer à côté des œuvres accrochées dans les couloirs, les bureaux et les salles de réunion. Certains endroits, comme les zones ultra-sécurisées de la Caisse centrale ou de l’Imprimerie, ne sont pas accessibles. Et le parcours fait plusieurs kilomètres de long!", ajoute Anne Bambynek, conservatrice adjointe.

Nous faisons néanmoins une tentative. Nous passons par un couloir où une installation colorée de Philippe Van Snick met en valeur l’architecture de l’entreprise des années 80. En attendant l’ascenseur, nous remarquons un grand Bram Bogart.

En route vers le réfectoire, nous passons devant un Berlinde de Bruyckere de jeunesse, une sculpture en acier perforé. "Elle a été surprise qu’un travail aussi précoce de son œuvre se trouve ici", souligne la conservatrice adjointe.

Nouvelle acquisition de la BNB, les branches en bronze de Bob Verschueren comme sorties du plafond. ©Tim Van de Velde

Un peu plus tard, nous passons devant l’aquarium à double niveau d’eau d’Ann Veronica Janssens, malheureusement installé sous l’escalier, à côté des extincteurs. Les branches en bronze de Bob Verschueren, qui poussent le long du mur d’un bureau, sont, elles, mieux intégrées.

Via la monumentale œuvre d’Ante Timmermans et Patrick Van Caeckenbergh, nous nous retrouvons dans une aile où quelques artistes sont intervenus in situ. En 1986, Willy De Sauter a peint un mur à la feuille d’or à côté d’un dévidoir. Le point culminant du parcours est la petite rivière intérieure kitsch, qui donne des allures de Disneyland au relief en bois peint de Cesar Bailleux.

"De nombreux artistes sont venus réaliser une œuvre ici, spécialement pour la Banque nationale, comme Edith Dekyndt et Pieter Vermeersch. Vaast Colson a réalisé un mur en feuille d’argent sous lequel sont piégées des pièces de monnaie.

Certains artistes ont travaillé in situ, comme Willy De Sauter, qui a posé une feuille d’or sur un mur en 1986. ©Tim Van de Velde

Outil marketing

"Bien sûr, ces œuvres ont une place assignée, mais ce n’est pas toujours le cas: les membres du personnel peuvent demander que l’on accroche d’autres œuvres dans leur bureau, qu’ils ont choisies dans notre artothèque. Tous ces transferts se font une fois par mois, ce qui fait environ 400 déplacements par an", précise Anne Bambynek.

Un relief en bois peint de couleurs vives signé César Baillieux. ©Tim Van de Velde

"Nous annonçons les nouveaux achats via l’intranet", poursuit Randaxhe. "Cela conduit parfois à des débats animés. Ces dernières années, nous avons remarqué que le personnel est plus sensible à l’art, c’est pourquoi nous organisons également des conférences pendant la pause du déjeuner. Certains membres du personnel sont tristes que “leur” œuvre ait été retirée de leur bureau pour l’exposition. “Quand “mon œuvre” reviendra-t-elle?”, me demandent-ils par mail.

Je comprends: ils ont établi une relation personnelle avec elle. Grâce à l’exposition, certains réaliseront que ce qui est accroché dans leur bureau est une œuvre d’art car elle y côtoiera un Anselm Kiefer ou un Jörg Immendorff."

La Banque nationale a commencé sa collection en 1972, juste après le Crédit communal et la BBL. Alors qu’aujourd’hui, les grandes banques font de l’art un outil marketing, la Banque nationale n’en a cure car elle n’a pas de clients à séduire. Dans un premier temps, les œuvres achetées servaient juste à décorer les bâtiments: elles devaient donc être mises en valeur et, surtout, être belles.

‘Discipline is the ultimate happiness’ de Wendy Morris se trouve dans le dépôt. 85% environ des 2.000 pièces de la collection sont exposés dans l’ensemble du bâtiment, mais les employés n’ont pas accès partout. ©Tim Van de Velde

Artistes débutants

L’artiste Vaast Colson a scellé des pièces de monnaie derrière une feuille d’argent, un travail qui fait écho aux compétences de la BNB. ©Tim Van de Velde

Au fur et à mesure qu’elle s’est développée, l’aide de conseillers externes a été sollicitée. Ces derniers ont minimisé l’aspect strictement décoratif de la collection. "Karel Geirlandt, père spirituel du S.M.A.K., a été le premier à nous conseiller", explique Randaxhe. "Il a été suivi de Jan Hoet, Peter Wouters, Jacques Parisse, Catherine De Zegher et, maintenant, Carine Fol, la directrice artistique de la Centrale for Contemporary Art à Bruxelles.

Autrefois, nous achetions directement à l’artiste, lors d’une visite d’atelier, mais, aujourd’hui, presque tout se fait au travers des galeries. De même, nous n’achetons ni ne vendons pas à l’occasion de ventes aux enchères.

Chaque année, nous soutenons cinq à dix artistes en achetant un de leurs travaux. C’est peut-être difficile de comprendre que la Banque nationale a un budget limité, mais c’est le cas. Cela nous oblige à être créatifs. Nous achetons à des artistes en début de carrière ou sous-évalués."

Crise financière

Le travail géométrisant de Philippe Van Snick. ©Tim Van de Velde

La banque ne possède pas d’œuvres explicitement politiques ou pornographiques, car elles sont refusées par la commission d’achat. Tout comme, provisoirement, l’art vidéo et les performances. Les œuvres ayant une connotation financière et économique affirmée sont plus prisées. "Cependant, l’achat de ‘Bankrupt Composition’ de Sven’t Jolle a été polémique. Cette œuvre fait référence aux risques irresponsables pris par les banques qui ont conduit à la crise financière de 2008.

Notre intranet a explosé lorsque nous avons communiqué cette acquisition, jusqu’au jour où un collaborateur en fasse la demande pour son bureau. Quand je lui ai demandé pourquoi il voulait précisément cette œuvre-là, il m’a confié qu’il avait été un témoin privilégié de ce crash du système financier car, à l’époque, il était superviseur bancaire. Pour lui, cette œuvre donnait du sens à son métier. Grâce à elle, tous les jours, il avait un rappel des raisons pour lesquelles il l’exerçait."

‘Building a dialogue. Two corporate collections of contemporary art’, à partir du 17 mai dans la Salle des guichets de la Banque nationale de Belgique, boulevard de Berlaimont 3 à 1000 Bruxelles. 

Cet article paraît dans l'édition du samedi 10 mai.


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