sabato

Sans les personnages, que reste-t-il d'un chef-d'œuvre?

L’artiste José Manuel Ballester a effacé la blonde deésse sur "La Naissance de Vénus" de Botticelli.

La Naissance de Vénus sans Vénus ou La Cène sans Jésus: l’artiste José Manuel Ballester efface toute présence humaine sur les toiles de grands maîtres, ce qui fait de ses adaptations "une métaphore de la solitude". Pas étonnant que la série est devenue virale sur le Web pendant le confinement.

C’est un effet collatéral du coronavirus: maintenant que les rues et les places sont vides, on remarque à quel point les villes peuvent être belles. C’est comme si on les redécouvrait sous un jour nouveau. Comme si, vidées, elles dégageaient une sorte de beauté asociale. C’est précisément pour cette raison que la série "Espaces cachés" de José Manuel Ballester (60 ans) est devenue virale sur le Web.

Depuis 2006, l’artiste espagnol efface toute trace de personnages, de dieux et même d’animaux sur les toiles de grands maîtres. La coquille Saint-Jacques du célèbre tableau renaissance, "La Naissance de Vénus" de Botticelli est toujours là, mais la blonde déesse s’est fait la belle. Dans "La Cène" de Léonard de Vinci, Jésus et ses apôtres ont disparu, ou alors, ils sont en retard au dîner.

Et son "Annonciation" n’annonce rien du tout, car Marie et l’ange Gabriel sont absents. Comme si ces personnages avaient pris la fuite. Au sens propre du terme dans le cas du tableau de Pieter Bruegel: on peut encore voir des traces de pas dans la neige, mais les chasseurs et leurs chiens sont invisibles.

"La Cène", Léonard de Vinci, 1495-1498 (1) et José Manuel Ballester (2).

Adaptations photographiques

On pourrait penser que cette série d’intérieurs déserts et de paysages vides est le quiz parfait pour amateurs d’art, mais ce n’est pas le cas. Les œuvres de Ballester paraissent vaguement familières, mais restent d’une immobilité troublante. Sans narratif même les chefs-d’œuvre deviennent muets.

"Même lavée de toute présence humaine ou divine, une œuvre révèle son époque."
José Manuel Ballester

Tout ce qui reste de l’exécution de masse du "Tres de Mayo" de Goya, c’est une mystérieuse flaque de sang. Et la disparition des naufragés du "Radeau de la Méduse" de Géricault laisse penser qu’ils ont tous fini noyés, ce qui fait de la nouvelle version de l’œuvre une métaphore du calvaire des migrants.

Ballester transforme en nature morte chaque œuvre d’art, aussi dramatique ou discrète soit-elle. Il qualifie ses adaptations photographiques de "métaphores de la solitude". Au premier coup d’œil, on a cependant l’impression qu’elles se jouent de notre mémoire: dans le meilleur des cas, on reconnaît les originaux, mais les adaptations nous amènent à douter. C’est pourquoi on les observe avec un regard neuf, ce qui permet aussi de remarquer des détails qui nous avaient échappé.

"Saint Hugues au réfectoire des Chartreux", Francisco de Zurbarán (1), 1630-1635 et José Manuel Ballester (2).

“Quand j’ai présenté cette série en Chine, de nombreux visiteurs ne connaissaient pas les chefs-d’œuvre. Ils se sont donc plongés dans la signification de mes images d’une tout autre manière, inattendue, mais intéressante”, explique Ballester.

“Je veux rendre l’invisible visible. Pas seulement les espaces cachés derrière les personnages de Léonard de Vinci ou de Bruegel, mais aussi le paysage qui sert de toile de fond à ces personnages. Ce qui me frappe, c’est que, même lavée de toute présence humaine ou divine, une œuvre révèle son époque.”

Chefs d'œuvres modernes

"Chaque œuvre aborde des thèmes universels, qui sont toujours pertinents aujourd’hui."
José Manuel Ballester

Tel un faussaire, l’artiste a essayé de reproduire le style signature de Picasso, Vermeer ou Giotto. “Me mettre dans la peau de ces grands maîtres était un défi. Je voulais reproduire leur style avec respect et précision. Cette série était également l’occasion de comprendre leur travail en profondeur.”

"Les démons chassés d’Arezzo", Giotto (1), ca. 1290 et José Manuel Ballester (2)

Ballester n’a pas systématiquement déshumanisé les plus grands succès de l’histoire de l’art: sa sélection fait l’objet d’un processus rigoureux. “Chaque œuvre aborde des thèmes les plus universels tels que la religion, la guerre, le pouvoir et la mythologie, qui sont toujours pertinents aujourd’hui.” Certaines œuvres paraissent même modernes. Sans personnages, "Les Ménines", tableau que Diego Velázquez a peint en 1656, ressemble à une oeuvre de Vilhelm Hammershøi du début du XXe siècle.

Ballester n’a jamais eu de problèmes de droits d’auteur, au contraire: les musées et les églises dans lesquels sont exposés ces tableaux ont collaboré sans problème. “Le Prado, qui possède ‘Les Ménines’, a cru en mon projet dès le début. Ils m’ont fourni les fichiers numériques grâce auxquels j’ai pu commencer mon travail. Les musées Reina Sofia et Banco Santander ont aussi mis des images de leurs chefs-d’œuvre à ma disposition. Je reproduis toujours les œuvres en taille réelle, comme s’il s’agissait d’une étude pour le travail final.”

‘Las Meninas’, Diego Velázquez (1), 1656 et José Manuel Ballester (2).

La beauté du vide

José Manuel Ballester "déshumanise" aussi d’autres images. Dans son œuvre vidéo ‘La Grand Final’, à voir sur YouTube, il a effacé l’équipe de football contre laquelle joue le Real Madrid. À dribbler contre personne, le jeu de Cristiano Ronaldo et de ses coéquipiers en devient complètement absurde. En l’absence d’adversaires, les footballers sont leur propre ennemi. Ils jouent contre le vide.

Cette œuvre et la série "Espaces cachés" rappellent fortement "The Pure Necessity" de David Claerbout. Le vidéaste belge a emprunté Mowgli et tous les personnages du Livre de la Jungle de Disney pour en détourner la fonction et la signification. Ce qui reste est un dessin animé sur une troupe d’animaux se déplaçant sans but et s’ennuyant -comme nombre d’entre nous lors de cette crise du coronavirus.

“C’est justement parce que nous devons éviter tout contact physique à cause du coronavirus que nous en ressentons le besoin. Les réseaux sociaux et la communication virtuelle avaient déjà enclenché ce processus d’isolement, de solitude et d’aliénation”, ajoute Ballester. “Les rues étaient déjà pleines de militaires avant que le virus ne frappe à nos portes. Mais, maintenant, nous le voyons  beaucoup plus clairement.”

Lire également

Publicité
Publicité