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Sneak peak: les images intimes de la Belge Katrien De Blauwer

Katrien De Blauwer pratique l'art du mystère. ©Katrien De Blauwer

Katrien De Blauwer s’évade d’un passé complexe en pratiquant l’art du collage. Ses œuvres mystérieuses ont séduit le New York Times, Wallpaper, Le Monde et Hermès. Elles sont exposées à Courtrai.

Le coronavirus laisse sa marque partout, y compris dans le secteur de la mode où les créateurs s'en sont inspirés. L’actuelle collection été d’Hermès, par exemple, est basée sur la soif de contacts ressentie pendant le confinement par la créatrice Nadège Vanhee-Cybulski. "Je voulais créer l’illusion du toucher", a-t-elle expliqué après le défilé, qui faisait la part belle à la peau nue. "Je voulais nous rendre le plaisir du toucher qui nous a été enlevé."

Les œuvres de Katrien De Blauwer sont présentes dans deux grandes galeries: Les Filles du Calvaire à Paris et Gallery Fifty One à Anvers. ©Katrien De Blauwer

Comment y arriver alors que le défilé au Tennis Club de Paris a été suivi à distance, derrière un écran? En demandant à douze artistes de créer une œuvre inspirée par la collection. Pendant le défilé, ces créations étaient exposées sur de grandes colonnes et ont été réunies dans un scrapbook qui a été offert aux absents.

La Belge Katrien De Blauwer a, elle aussi, reçu un coup de fil d’Hermès alors que l’isolement, le désir, la nudité et la féminité sont des thèmes importants de son œuvre. "J’ai découvert son travail en 2016, dans sa galerie parisienne", explique Nadège Vanhee-Cybulski. "Je suis très sensible à la poésie de ses collages et à sa façon méticuleuse d’observer la réalité."

Katrien De Blauwer a présenté uniquement de nouvelles créations pour le projet Hermès. Sur les réalisations présentées dans le scrapbook, on voit notamment une jupe flottant au vent, un dos nu, des jambes de femme, une mèche de cheveux et un cou, mais aussi des arbres, des fenêtres et des sentiers de promenade. "Hermès m’a donné une liberté totale", témoigne la plasticienne.

Pendant des années, Katrien De Blauwer a préféré que son travail reste un secret bien gardé. ©Katrien De Blauwer

"J’ai réalisé ces images pendant le confinement. Toutes les femmes que j’ai représentées cherchent une protection. Elles admirent la nature, les oiseaux, les montagnes et la mer. C’est exactement ce que je ressentais à alors: j’étais enfermée à l’intérieur et je regardais le monde extérieur, où il faisait si beau."

La voie de l'expérience et de la vie

La mode n’est pas un territoire inconnu pour De Blauwer, qui a fréquenté l’académie de mode d’Anvers. "À 18 ans, j’ai commencé à étudier la peinture à Gand, mais ça ne me convenait pas. Comme j’aimais la mode, je suis allée à Anvers."

Les images de Katrien De Blauwer représentent un monde intérieur très féminin.

"Mes moodboards étaient bien accueillis, mais je ne parvenais pas vraiment à faire des vêtements. Au bout de deux ans, j’ai arrêté, bien déterminée à abandonner la voie académique classique pour celle de l’expérience et de la vie."

Ce n’était pas la voie la plus facile, mais ça a fonctionné. Elle est actuellement représentée par deux grandes galeries (Les Filles du Calvaire à Paris et Gallery Fifty One à Anvers) et a exposé dans le monde entier. Elle a aussi à son actif des réalisations pour Le Monde, le New York Times, Kinfolk, La Monnaie et le Théâtre des Champs-Élysées.

Sans ce satané virus, 2020 aurait été une superbe année pour la jeune artiste, qui avait prévu une exposition collective à Boston, une exposition duo à Los Angeles et une grande exposition solo au festival de la photographie d’Arles.

Le collage "Beauté mentale" est paru dans Le Monde. ©Katrien De Blauwer

"Rester à la maison ne me dérangeait pas vraiment. En fait, comme je suis habituée à travailler pendant des heures dans mon atelier, chez moi, à Anvers, d’une certaine manière, je suis toujours confinée. Par contre, les annulations et le second confinement ont été difficiles. J’ai bien avancé, mais tout est rangé dans une boîte. J’ai besoin de montrer mon travail."

Lâcher prise

Il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant des années, la Belge a préféré que son travail reste un secret bien gardé. "Quand j’avais 14 ans, et peut-être même avant, je tenais des carnets où je faisais des petites œuvres très naïves, réalisées à partir de minuscules fragments d’images que je découpais et collais."

Quand j’ai vendu ma première réalisation, j’ai pleuré. C’est comme si on m’arrachait une part de moi-même.
Katrien De Blauwer
Artiste

S’ils ont finalement été rendus publics, c’est grâce aux réseaux sociaux. Il y a une bonne dizaine d’années, elle s’est mise à montrer l’une ou l’autre de ses réalisations à des amis. Les réactions étant très positives, elle a décidé de publier un travail sur Facebook. "Cela a tout changé, du jour au lendemain." L’éditeur parisien Avarie a découvert son travail et a publié un livre, "I do not want to disappear silently into the night", en 2014.

L’œuvre de Katrien De Blauwer est très autobiographique. ©Katrien De Blauwer

"C’était pour moi un besoin vital, comme boire et manger. Ça m’apaisait. Je les ai tous gardés et, aujourd’hui encore, je suis incapable de jeter quoi que ce soit, même si, au départ, je n’avais pas l’intention de les montrer. J’étais très timide et je me disais: qui a envie de voir ça?"

"Ce livre s’est retrouvé dans les librairies, les foires d’art, etc. Mon travail circulait. Un beau jour, Christine Ollier, la fondatrice des Filles du Calvaire, m’a contactée. Ça m’a fait peur, car je n’étais pas encore sûre de moi et j’hésitais à montrer mon travail, mais j’ai dit oui", poursuit-elle.

"Au début, c’était difficile. Quand j’ai vendu ma première œuvre, j’en ai pleuré. C’était comme si on m’arrachait une part de moi-même. Maintenant, je parviens mieux à lâcher prise. Le fait d’avoir été accueillie si chaleureusement par les galeries, le public et les critiques d’art m’aide. J’aime avoir un public."

Pour présenter sa collection printemps-été, Hermès a fait appel à l’artiste belge Katrien De Blauwer. ©Katrien De Blauwer

Photographe et danseuse

Et, dans son cas, il s’agit d’un large public. "Mode, cinéma, peinture, photographie, littérature, danse: je ne sais pas trop où je me situe, et ça me plaît." En tout cas, elle refuse d’être assimilée aux artistes du collage.

"Je n’aime pas ce mot. Le collage fait très surréaliste, ce que mon travail n’est justement pas. C’est pourquoi je me décris plutôt comme une photographe sans appareil photo. Parfois, on me dit que ce ne sont que des bouts de papier. C’est vrai, mais il y a énormément de réflexion derrière. Je compare parfois mon travail à celui d’un danseur."

"Sur scène, les mouvements semblent simples, mais ce que cela demande d’entraînement quotidien, de discipline et d’endurance reste caché. Je fais énormément de recherches et je tiens des carnets de fragments de textes ou de livres que je lis. Tout cela s’insinue d’une manière ou d’une autre dans mon travail, comme les nuances dans une pièce de musique."

Katrien De Blauwer compare son travail à celui d’un danseur. ©Katrien De Blauwer

L’œuvre de Katrien De Blauwer est très autobiographique. Elle a été élevée par sa grand-mère et a eu une enfance difficile. "Je voudrais raconter ce qui s’est passé dans ma vie. J’ai peu de photos de moi enfant. Mon travail me permet de me faire mes propres albums photo. Bien sûr, comme il est impossible de photographier rétrospectivement, je travaille avec des photos existantes, que je trouve dans des magazines des années 1920 à 1960", explique De Blauwer. 

"Avant, je ne parlais pas de mon passé. C’était mon secret. Maintenant, il m’arrive de dévoiler un peu de mon histoire. Pas trop, car mon travail a besoin d’une note de mystère et je tiens à laisser suffisamment de place à l’interprétation personnelle du spectateur, car l’histoire de l’artiste change le regard qu’on porte sur son œuvre."

Elle ne pourrait pas vivre sans son art, déclare-t-elle. "Il me guérit. Même quand je pars en vacances, j’emporte ma colle, mes ciseaux japonais et mes carnets de notes. Je suis accro à mon travail."

Découvrez le travail de Katrien De Blauwer au festival photo de Courtrai Track & Trace, du 13 mars au 25 avril dans le centre-ville de Courtrai et sur trackandtracekortrijk.be.

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